Le valet comprit à ces mots que l'enfant était de haut lieu. «Sire,

répondit-il, je ne pleure pas de bien perdu ou de honte que j'aie

reçue: mais je suis ajourné à la cour du roi Claudas, où je dois

combattre un traître qui pour une affaire de femmes a surpris dans

son lit et tué sans défense un preux chevalier de ma parenté.

J'étais parti hier soir de mon logis, accompagné de plusieurs amis:

le traître me fit épier dans le bois où je devais passer; des gens

armés sortirent d'une embuscade, nous attaquèrent à l'improviste et

blessèrent mon cheval auquel il resta cependant assez de vie pour

me tirer de ce guet-apens. Un prud'homme que je rencontrai me donna

celui-ci; mais je l'ai si vivement éperonné pour arriver à temps,

qu'il refuse maintenant d'avancer. Ainsi, j'ai vu mourir ceux qui

m'accompagnaient sans les venger, et je ne serai pas demain à la cour

du roi.

«--Mais, fait Lancelot, si vous aviez un bon cheval, pourriez-vous

arriver à temps?--Assurément, quand bien même je ferais à pied le

dernier tiers de la route.--Vous ne serez donc pas honni, faute d'un

cheval.»

Il descend, et donne au valet son bon roncin. Le valet consolé, ravi,

monte et s'éloigne en prenant à peine le temps de remercier. Pour

Lancelot, il replace le chevreuil sur la croupe de son nouveau cheval

qu'il suit à pied, tenant le brachet en laisse.

Il n'avait pas fait grand chemin quand vient à passer un vavasseur

sur un palefroi, la verge en main, et devant lui deux lévriers

en laisse. C'était un homme déjà sur le retour d'âge; aussi

Lancelot s'empressa-t-il de le saluer. «Que Dieu, beau sire, vous

maintienne et fasse croître! répond le vavasseur; qui êtes-vous?--De

ce pays.--Mon enfant, vous êtes aussi beau que bien enseigné.

Voulez-vous bien me dire d'où vous venez?--De chasser, comme vous

voyez; je vous ferais part de ma venaison, si vous le souhaitiez;

elle ne saurait, je pense, être mieux employée.--Cher et bel enfant,

grand merci! une offre faite de si bonne grâce ne doit pas être

refusée. D'ailleurs, le don vient bien à propos: j'ai marié ma fille

aujourd'hui, j'étais allé chasser dans l'espoir de rapporter de quoi

réjouir ceux qui sont de la noce; mais je revenais sans avoir rien

pris.» Le vavasseur alors descend, détache le chevreuil et demande

à l'enfant quelle part il entend lui faire. «Sire, dit Lancelot,

n'êtes-vous pas chevalier? emportez le chevreuil tout entier, il ne

peut être mieux employé que pour les noces d'une demoiselle.»

Le vavasseur est charmé de si généreuses paroles: «Ah! bel enfant,

ne viendrez-vous pas avec moi? Ne me laisserez-vous aucun moyen de

reconnaître tant de courtoisie?--Mes compagnons, reprit Lancelot,

s'inquiètent en ce moment de ce que je suis devenu. À Dieu soyez-vous

recommandé!» Et il s'éloigna du vavasseur, qui tout en le suivant

des yeux cherchait à se rendre compte de ce que les traits du jeune

chasseur lui rappelaient. «Oh! oui, se dit-il tout à coup, c'est au

roi Ban qu'il ressemble.» Et revenant sur ses pas, il rejoint bientôt

Lancelot que son mauvais chasseur avait peine à traîner. «Bel

enfant, lui dit-il, veuillez me dire qui vous êtes: vous m'avez remis

en mémoire un noble prud'homme autrefois mon seigneur.--Quel était

ce prud'homme?--C'était le roi Ban de Benoïc, et ce pays dépendait

de sa terre. Il en a été dépouillé et son jeune fils déshérité.--Et

qui donc l'en déshérita?--Un roi voisin nommé Claudas de la Terre

déserte. Oh! si vous êtes le fils du roi Ban, au nom de Dieu, ne me

le cachez pas. Vous trouverez en moi le sergent le plus fidèle, le

chevalier le plus désireux de vous garder.--Sire, fait Lancelot,

fils de roi ne suis-je pas; cependant il m'arrive souvent d'être

ainsi nommé, et je vous aime pour me l'avoir rappelé.» Le vavasseur

reprit: «Enfant, qui que vous soyez, vous venez assurément de bonne

race. Voyez ces deux lévriers, il n'en est pas de meilleurs au monde.

Prenez un des deux, je vous prie.» Lancelot regardant les lévriers:

«Je le veux bien et je vous en rends grâces; mais donnez-moi le

meilleur.» Le vavasseur sourit et lui met aux mains la chaîne qui

retenait le lévrier. Puis ils se séparèrent en se recommandant à Dieu.

Ne demeura guère que l'enfant rejoignît son maître et trois des

compagnons: ils s'étonnèrent de le voir revenir sur un maigre roncin,

tenant deux chiens en laisse, l'arc passé au col, le carquois à la

ceinture. «Ce cheval n'est pas à vous, dit le maître; qu'est devenu

le vôtre?--Je l'ai donné.--Et celui-ci, où l'avez vous pris?--On me

l'a donné.--Je n'en crois rien: par la foi que vous devez à ma dame,

qu'avez-vous fait?» L'enfant, qui n'eût voulu pour rien au monde se

parjurer, dit l'échange du roncin, la rencontre du chevalier, le don

de son chevreuil.--«Comment, reprend sévèrement le maître, avez-vous

pu donner un bon roncin qui n'était pas à vous, et la venaison des

forêts de ma dame?--Ne vous courroucez pas, maître; ce lévrier vaut

deux bons roncins.--Par Sainte Croix! vous avez agi follement, et

pour vous ôter la pensée de recommencer ...» Il n'achève pas, mais

il lève la main et la laisse lourdement tomber sur l'enfant qu'il

abat du cheval. Lancelot se relève, sans jeter un cri, sans faire

une plainte. «J'aime pourtant mieux, dit-il, ce lévrier que deux

roncins.» Le maître, de plus en plus irrité, saisit une de ces

verges flexibles qu'on nomme encore courgie, et en cingle les côtes

du pauvre lévrier qui jette de longs cris. Lancelot avait reçu

patiemment la buffe de son maître, mais, en voyant frapper son chien,

il entre dans une rage furieuse et, s'élançant sur le maître, il le

frappe du bois de son arc, au point de lui entr'ouvrir le crâne et

d'en faire jaillir le sang. L'arc s'était brisé, il en reprend les

tronçons, revient au maître et lui en donne encore sur les bras, les

épaules. Vainement les trois compaignons essaient de le retenir, il

se retourne vers eux, tire trois flèches de sa trousse et menace

de les frapper s'ils osent avancer. Ils aiment mieux lui céder la

place: alors, montant sur un de leurs chevaux, l'enfant soulève le

lévrier, le place devant lui, le brachet derrière, et c'est ainsi

qu'ils arrivent à l'entrée d'une lande où broutait un troupeau de

biches[15]. D'un premier mouvement il lève la main pour prendre son

arc, et ne le trouvant plus: «Ah! maudit soit le maître, dit-il,

qui m'empêche d'atteindre une de ces biches!» Et tout en regrettant

d'avoir manqué une si belle occasion, il arrive au lac, franchit la

porte, descend de cheval, salue sa dame et lui montre avec orgueil

le beau lévrier qu'il ramène. Mais le maître ruisselant de sang

avait déjà fait sa plainte. «Fils de roi,» dit la dame, d'un ton qui

voulait paraître irrité, «comment n'avez-vous pas craint d'outrager

ainsi le maître aux soins duquel je vous avais confié?

[Note 15: Une grant herce de biches.]

«--Madame, répond Lancelot, il n'a pas rempli sa charge, car il s'est

avisé de me reprendre d'avoir bien fait. J'ai souffert qu'il me

frappât, mais je n'ai pu voir frapper mon beau lévrier. Le maître a

fait plus encore; il m'a empêché de tuer une belle biche que j'aurais

eu grande joie à vous rapporter.» La dame l'écoute avec un plaisir

secret; mais elle le voit sortir en jetant au maître un regard

menaçant et elle le rappelle: «Comment avez-vous pu donner un roncin,

une venaison qui ne vous appartenaient pas; comment n'avez-vous pas

hésité à frapper le maître auquel vous deviez obéir en tout?--Dame,

je le sais: tant que je serai sous votre garde, il me conviendra de

prendre beaucoup sur moi. Un jour, peut-être, s'il plaît à Dieu,

recouvrerai-je ma liberté. Coeur d'homme, je le sens, est mal à

l'aise en restant trop longtemps sous la garde des autres; il doit

renoncer parfois à ce qui le ferait monter en prix. Je ne veux plus

avoir de maître; je dis _maître_, non seigneur ou dame. Mais malheur

à fils de roi qui, donnant volontiers ce qu'il a, ne peut donner ce

qui est aux autres!--Comment! reprend la dame, pensez-vous que j'aie

dit la vérité, en vous appelant fils de roi?--Oui, dame, je suis

fils de roi et j'entends pour tel être tenu.--Enfant, qui vous a dit

que vous étiez fils de roi s'est apparemment mépris.--J'en ai grand

regret, car je sens bien à mon coeur que je serais digne de l'être.»

Il s'éloignait tristement; la dame le rappelle encore, et, l'ayant

tiré à l'écart, elle lui baise les yeux, la bouche, avec la tendresse

d'une mère. «Consolez-vous, beau fils, dit-elle; je vous permets de

donner à l'avenir roncin, venaison, tout ce qu'il vous plaira. Vous

auriez quarante ans au lieu de douze, qu'encore seriez-vous à louer

d'avoir fait abandon largement de ce que vous aviez. Soyez maintenant

votre seigneur et maître; vous êtes en état de choisir entre le bien

et le mal. Si vous n'êtes pas fils de roi, au moins avez-vous le

coeur d'un roi.»

Ici le conte laisse un peu Lancelot pour revenir à la reine sa mère

et à sa tante la reine de Gannes, qui sont demeurées tristes et

résignées dans le Moutier-Royal.

IX.

Chaque jour, après la messe, la reine Hélène de Benoïc allait prier

sur la montagne où le roi Bohor avait rendu son âme à Dieu; puis

elle revenait s'asseoir tristement devant le lac où son enfant

lui avait été ravi. Un jour que ses yeux noyés dans les larmes

demeuraient attachés sur cette grande plaine liquide, un homme de

religion, qui chevauchait accompagné d'un seul sergent, vint à

l'apercevoir. Il était vêtu d'une longue robe serrée et recouverte

d'une chape noire. La dame, perdue dans sa douleur, ne le vit ni

ne l'entendit approcher. Mais lui, rejetant son chaperon sur les

épaules: «Madame, dit-il, Dieu vous rende la joie que vous avez

perdue!» Hélène, d'abord un peu troublée, rendit le salut, car tout

dans le religieux annonçait un prud'homme; la taille haute, les

cheveux noirs entremêlés de blancs, les yeux grands et noirs, les

épaules larges, les poings gros, carrés et gonflés de veines, la

tête, le visage traversé de cicatrices. «Veuillez bien m'apprendre,

Madame, reprit-il, comment, étant au service de Notre-Seigneur,

vous pouvez démener un tel deuil. On ne doit plus, une fois en

religion, se désoler de rien, sinon des péchés qu'on a commis dans

le siècle.--Sire, répondit la reine, ce ne sont pas les pertes

terriennes qui m'affligent, toute reine de Benoïc que l'on m'ait

longtemps nommée; mais c'est la perte du roi mon seigneur, et celle

de mon jeune enfant que je vis emporté de ce lieu même au fond de

ce lac, par une dame ou, peut-être, un démon. Je viens ici tous les

jours prier pour la moitié de ma chair, ainsi que dit Sainte Église,

et j'espère que mes larmes me rendront plus favorable la bonté

divine. Quand je me représente que Dieu, dans la même heure, a voulu

me séparer de mon seigneur et de mon fils, je tremble de lui avoir

donné, sans le vouloir, sujet de me haïr.»

Le prud'homme répondit: «Je vois, Madame, que vous avez grande

raison de pleurer: mais vous ne devez pas vous affliger sans mesure.

Puisque vous avez pris les draps de religion, vous feriez mieux

de mener votre deuil dans l'abbaye, en vous contentant de pleurer

dans votre cellule. Dieu pardonne au roi que vous avez perdu!

Mais rassurez-vous sur le sort de votre fils; il est vivant et en

santé.--Sire, que me dites-vous là?» s'écria la reine, en se jetant

à ses pieds.--«J'atteste mon manteau, que votre fils Lancelot est

en aussi bon point que possible.--Et comment le savez-vous?--Par

ceux qui sont de sa compagnie. Il serait avec vous, et vous seriez

encore dame de Benoïc qu'il n'aurait pas un meilleur hôtel.--Mais,

sire, cet hôtel, où est-il? Si je ne dois plus penser à rejoindre mon

enfant, ne pourrai-je au moins tourner les yeux vers les lieux qui le

retiennent?--Non, dame, j'ai promis de garder le secret qu'on m'en a

confié, et vous ne voulez pas que je me parjure.» La reine n'insista

pas, mais invita le prud'homme à l'accompagner jusqu'à l'abbaye. Là

trouverait-il peut-être des dames dont le nom lui serait familier. Le

prud'homme y consentit.

Arrivés au Moutier-Royal, plusieurs dames le reconnurent et lui

firent fête. C'est qu'après avoir longtemps marqué parmi les bons

chevaliers du siècle, il avait enfin laissé la gloire terrienne pour

se consacrer au service de Dieu dans un ermitage, transformé en

monastère de la règle de Saint-Augustin. Les dames le prièrent de

partager leur repas; mais il était, dit-il, trop matin; car, suivant

la règle de son ordre, il ne mangeait qu'une fois le jour.

«Cette noble dame, leur dit-il, m'a fait compassion et je remercie

Dieu de m'offrir l'occasion de reconnaître ses anciennes bontés.

Un jour d'Épiphanie, le roi Ban, Dieu ait son âme! tenait grande

cour. Il y eut belle distribution de robes aux chevaliers; et il

n'en restait plus à donner quand j'arrivai, la veille de la fête. La

reine, m'ayant aperçu, dit qu'un prud'homme tel que je semblais ne

devait pas être moins bien traité que les autres. Elle avait commandé

pour elle un surcot de riche tissu de soie; elle le fit ajuster à

ma mesure et me le présenta, si bien que je fus le plus richement

vêtu de l'assemblée. N'était-ce pas là grande courtoisie de sa part?

Aussi voudrai-je la servir de mon corps et de ma parole. Je me suis

fait écouter plus d'une fois de grands princes, je veux aller encore

parler à ceux qui peuvent servir la cause de son fils et de ses

neveux. C'est grande pitié de voir les terres de Gannes et de Benoïc

aux mains de Claudas; les droits héritiers en ont le dommage et le

suzerain la honte. Dès demain j'entends passer la mer et faire ma

clameur au roi Artus.»

Avant de prendre congé, le prud'homme vit la reine de Gannes et

lui apprit qu'elle n'avait rien à craindre pour la vie de ses deux

enfants; qu'ils étaient, il est vrai, chez le roi Claudas avec leurs

maîtres, mais que Claudas se garderait d'attenter à leurs jours, par

la crainte des nombreux amis qui leur étaient demeurés. Il fut, à

quelques jours de là, dans la ville de Londres où il trouva le roi

Artus revenant de combattre Aguisel, roi d'Écosse, après l'avoir

contraint à demander la paix. Artus était aussi convenu avec le roi

d'Outre les marches d'une trêve qui devait se prolonger jusqu'à

Pâques. Comme il était assis au manger, entouré de ses barons et

chevaliers, le prud'homme entra dans la salle, et, s'avançant au pied

de la grande table, il dit d'une voix haute et assurée: «Roi Artus,

Dieu te sauve! comme le plus preux et le meilleur des rois, fors un

seul point.--Sire rendu, répond le roi, que je mérite ou non votre

blâme et votre louange, Dieu vous bénisse! Dites au moins ce qui

m'empêche d'être un bon roi.--Volontiers, sire. Oui, tu maintiens

noblement chevalerie; tu as conquis grand honneur devant Dieu et

le siècle; mais tu tardes trop à venger les injures qu'on te fait;

jusqu'à toi remonte la honte qu'on inflige à tes hommes. Tu oublies

ceux qui t'ont servi noblement de leur corps, et qui ont perdu leur

terre pour n'avoir pas voulu prendre un autre suzerain.»

Le roi rougit de confusion en écoutant ces paroles. Les chevaliers

assis autour de lui laissaient le manger pour attendre ce que le

prud'homme allait ajouter; mais le connétable Beduer s'approchant de

l'inconnu: «Sire rendu,» lui dit-il, «attendez au moins que le roi

soit levé de table. Ne voyez-vous pas que vos paroles troublent le

festin et que ces nobles chevaliers cessent d'y prendre part?--C'est

donc,» reprit le rendu, «que vous entendez m'empêcher de dire ce

qui peut être de grand profit au roi, afin de vous donner tout le

temps d'emplir et soûler un sac où les meilleures viandes doivent

devenir ordes et infectes! Dieu me garde de remettre à dire ce

qu'il peut être bon d'entendre! Qui êtes-vous pour me fermer la

bouche? Êtes-vous plus vaillant et mieux prisé que Hervis de Rinel

et Kaheus de Cahors, les sénéchaux du roi Uter, dont Dieu ait

l'âme[16]? Ce n'est pas eux qui auraient empêché de parler celui

qui venait réclamer secours!» À ces paroles, Hervis de Rinel quitta

le haut de la table où il servait, car chez le roi Artus les vieux

chevaliers demeuraient en charge comme les jeunes. Il s'avança

vers le prud'homme les bras ouverts et le tint longtemps serré sur

sa poitrine; puis se tournant vers le roi: «Croyez, sire, ce que

vous dira ce prud'homme, car il a toujours eu le coeur enluminé de

prouesse. C'est Adragain le brun, frère du bon chevalier Mador de

l'Île-Noire, le vieux compagnon d'armes du bon roi Urien.»

[Note 16: On voit ici que cette laisse doit être prise d'un autre

texte plus ancien, qui se liait moins bien avec la suite du Lancelot.

Ce Kaheus de Cahors est évidemment le même que Keu, qui dans toutes

les suivantes laisses est encore en pleine charge de sénéchal, à la

cour d'Artus.]

Beduer demeura confus; le roi Artus invitant Adragain le brun à

continuer: «Sire, dit le vieux chevalier, je dis qu'un seul point est

à blâmer en vous. Vous n'avez pas pris en main la cause du roi Ban de

Benoïc, qui mourut comme il était en chemin pour réclamer votre aide.

La bonne reine Hélène est déshéritée; son fils, le plus bel enfant du

monde, lui a été ravi. Et votre négligence est tellement coupable que

je ne sais comment vous pouvez sans rougir regarder un prud'homme

en face. Quoi de plus honteux que l'abandon d'un fidèle vassal à la

merci de ses ennemis? Je viens plaider la cause de la noble reine de

Benoïc qui, pour sauver son honneur, est entrée dans une maison de

religion. Car telle est la crainte que le roi Claudas de la Déserte

inspire, que nul autre dans le pays n'a le courage de venir rappeler

ici les droits de ceux qu'il a dépouillés.»

Artus répondit: «Adragain, votre clameur est juste: je savais que le

roi Ban était mort, mais je n'ai pu trouver jusqu'à présent le temps

de venir en aide à son fils. J'ai eu de grands et nombreux ennemis

à combattre, qui menaçaient ma propre couronne. Mais croyez-moi, je

sais à quels devoirs engage le nom de suzerain; aussi, dès que je le

pourrai, soyez bien assuré que je passerai la mer et viendrai en aide

aux fils des rois Ban de Benoïc et Bohor de Gannes.»

Adragain prit alors congé et repassa la mer, heureux d'aller

apprendre aux reines ce que le roi Artus avait promis. Mais il devait

s'écouler encore bien du temps avant que le roi Claudas rendît aux

enfants leur héritage. Ici nous laissons Adragain le brun, et nous

revenons aux deux fils du roi Bohor, enfermés dans la tour de Gannes.

X.

La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils

du roi Bohor, qu'ils étaient enfermés dans la tour de Gannes. Elle

chercha, elle trouva le secret de les en tirer; et quand elle apprit

que Claudas devait tenir une grande cour à la Madelaine, pour fêter

l'anniversaire de son couronnement, elle prit à part une pucelle de

sa maison en qui elle avait confiance: «Sarayde,» lui dit-elle, «vous

allez vous rendre à Gannes; vous en reviendrez avec les deux fils du

roi Bohor.» Puis elle lui apprit les jeux[17] qui devaient l'aider à

faire le message.

[Note 17: Nous dirions aujourd'hui les _tours_. _Jocosus_ a le même

sens dans la _Vita Merlini_. Geoffroi de Monmouth promet d'y raconter

les tours du personnage:

Fatidici rabiem, musamque _jocosam_

Merlini cantare paro......]

Sarayde partit avec deux écuyers tenant en laisse deux lévriers. Vers

tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la forêt, et l'un des

écuyers envoyé à la découverte lui rapporta que le roi Claudas venait

de prendre place à table. Montée sur un riche palefroi, la demoiselle

arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deux écuyers de

l'attendre, et elle avança, tenant ses lévriers avec une chaîne

d'argent. Claudas était assis au milieu de ses barons; en face de lui

Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber. À cette occasion, contre

son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage à

la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libéralité.

Tout-à-coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse

les rangs qui la séparaient du fauteuil de Claudas: «Roi, dit-elle,

Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle

t'estimait jusqu'à présent à l'égal des plus grands princes; mais je

serai forcée de lui dire qu'il y a plus à blâmer en toi qu'à louer,

et que tu n'as pas moitié du sens, de la prouesse et de la courtoisie

qu'elle supposait.

«--Soyez, demoiselle, la bienvenue! répondit Claudas. La dame qui

vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a;

mais, si je savais en quoi elle s'est méprise, je travaillerais à

m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi

je devrai perdre ses bonnes grâces.

«--Vous m'avez conjurée de façon à me contraindre à parler. Oui, l'on

avait dit à ma dame que nul ne vous surpassait en sens, débonnaireté,

courtoisie; elle m'avait envoyée pour juger de la vérité de ce

rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du

prud'homme: le sens, la débonnaireté, la courtoisie.

«--Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir

faible compte du reste. Il peut m'être arrivé d'agir en fou, en

félon, en vilain; mais je n'en ai pas gardé le souvenir.

«--Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez

en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait

qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste

félonie? Les enfants réclament surtout les soins, la douceur,

l'indulgence: comment serait _débonnaire_ celui qui les traite avec

rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus de _sens_ que de bonté;

car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez à penser que

votre intention est d'abréger leurs jours: on les prend en pitié, et

l'on vous hait, à cause d'eux. Est-il sage de donner sujet à tous les

gens honnêtes de vous accuser de déloyauté? Si vous aviez en vous la

moindre _courtoisie_, ces deux enfants, dont la naissance est plus

haute que la vôtre, seraient ici, à la première place et traités

en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait

tenir les orphelins en honneur, tant qu'ils ne sont pas en âge de

recueillir leur droit héritage.

«--Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'à

présent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux désormais.

Allez, mon connétable, à la maison des deux fils du roi Bohor,

et conduisez-les ici avec leurs maîtres, dans la compagnie de

chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de

roi.»

Le connétable obéit; il arrive à la chambre des deux enfants, comme

ils étaient encore émus d'un grand trouble causé par Lionel. Lionel

était le coeur d'enfant le plus démesuré que l'on pût voir; aussi

Galehaut, le vaillant seigneur des Îles foraines, le surnomma-t-il

_Coeur sans frein_, le jour qu'il fut armé chevalier.

La veille, les deux enfants assis au souper mangeaient de grand

appétit et, suivant leur habitude, à la même écuelle, quand Lionel,

jetant les yeux sur Pharien son maître, vit qu'il se détournait

pour cacher ses larmes. «Qu'avez-vous, beau maître, à pleurer? lui

demanda-t-il.--Ne vous en souciez, répond Pharien, il ne servirait à

rien de le dire.--Je le veux pourtant savoir, et, par la foi que vous

me devez, je vous demande de me l'apprendre.

«--Pour l'amour de Dieu, répond Pharien, ne me contraignez pas à

parler d'une chose qui ne pourrait que vous affliger.--Eh bien! je ne

mangerai pas avant de le savoir.

«--Je vous le dirai donc: je pensais à l'ancienne grandeur de votre

lignage; à la prison où vous êtes enfermés; à la grande cour qu'on

tient, en ce moment, où vous devriez tenir la vôtre.

«--Quel homme ose tenir sa cour où je devrais tenir la mienne?--C'est

le roi Claudas de la Déserte; il porte aujourd'hui la couronne

dans cette ville, la première de votre héritage. Il vient d'armer

chevalier son fils, et c'est pour moi grand sujet de deuil, de

voir tant abaissé le noble lignage que Dieu jusqu'alors avait tant

protégé.»

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 2 / 20 段