La dame[9] qui venait d'emporter Lancelot au fond du lac éta

LES ROMANS

DE

LA TABLE RONDE

III

CE VOLUME CONTIENT:

LANCELOT DU LAC.

Paris.--Typographie Georges Chamerot, rue des Saints-Pères, 19.

LES ROMANS

DE

LA TABLE RONDE

MIS EN NOUVEAU LANGAGE

ET ACCOMPAGNÉS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE

ET LE CARACTÈRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS

par

PAULIN PARIS

Membre de l'Institut, Professeur de langue et littérature du Moyen âge

au Collége de France.

TOME TROISIÈME

PARIS,

LÉON TECHENER, LIBRAIRE,

RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.

MDCCCLXXII

LE ROMAN

DE

LANCELOT DU LAC.

LANCELOT DU LAC.

I.

En la marche de Gaule et de la petite Bretagne régnaient jadis deux

frères, époux de deux soeurs. Ban, l'aîné, était roi de Benoïc, Bohor

était roi de Gannes. Au moment où l'histoire commence, Ban avait

atteint un grand âge, et de la reine Hélène, issue de la race de

Joseph d'Arimathie, il n'avait qu'un enfant, nommé Galaad en baptême,

mais qu'on appela toujours Lancelot, en mémoire de son aïeul[1].

[Note 1: _Saint-Graal_, p. 349.]

Les royaumes de Benoïc et de Gannes devaient hommage à celui de

la petite Bretagne, dont le souverain, nommé Aramont, mais plus

ordinairement Hoël, étendait son autorité d'un côté jusqu'aux marches

d'Auvergne et de Gascogne, de l'autre jusqu'aux terres soumises aux

Romains et à leur vassal le roi de Gaule. Le Berry était également

inféodé à la petite Bretagne: mais, dès le temps du roi Aramont, le

roi Claudas de Bourges avait refusé l'hommage et s'était déclaré

vassal du roi de Gaule qui, lui-même, dépendait de l'empereur de

Rome. Ces rois de Gaule se faisaient alors par élection. Claudas,

avec l'aide des Gaulois et des Romains, étant parvenu à s'emparer

de Benoïc, Aramont eut recours au roi de la Grande-Bretagne, qu'il

reconnut pour suzerain. Alors Uter-Pendragon passa sur le continent,

chassa Claudas non-seulement de Benoïc, mais de Bourges, et les

Bretons désolèrent si bien la terre de Berry qu'elle perdit son nom

pour prendre celui de _la Déserte_. Bourges, la cité principale,

fut seule épargnée, en reconnaissance de l'accueil qu'y avait reçu

Uter-Pendragon, quand Wortigern les avait contraints, lui et son

frère, à sortir de la Grande-Bretagne[2].

[Note 2: _Merlin_, p. 41. Les deux fils du roi Constant, Uter et

Uter-Pendragon, se réfugient vers Orient, c'est-à-dire en Bretagne.

Il faut que quelque lai non conservé ait parlé de leur séjour dans

Bourges.]

Mais, après la mort d'Uter-Pendragon, Artus eut à répondre à tant

d'ennemis qu'il ne put protéger ses grands vassaux du continent. Les

deux royaumes de Gannes et Benoïc, d'abord réunis sous le sceptre du

roi Lancelot, avaient été partagés entre les deux fils de ce prince.

Claudas profita de l'éloignement des Bretons insulaires pour réclamer

une seconde fois l'appui des Gaulois et des Romains. Il rentra dans

la Déserte, envahit les terres de Benoïc, et saisit peu à peu toutes

les bonnes villes du roi Ban. Il offrait bien de les rendre à la

condition d'en recevoir l'hommage; mais, pour rien au monde, Ban

n'eût manqué à la foi qu'il devait au roi Artus.

Il ne restait plus au roi de Benoïc que le château de Trebes, qui,

par l'avantage de sa situation entre une rivière et de fortes

murailles, défiait tous les assauts: toutefois il n'était pas à

l'abri de la disette ou de la trahison. Ban y avait conduit la reine

Hélène et leur fils, le petit Lancelot. Claudas arriva bientôt

devant les barrières; tout moyen de sortir et de communiquer avec

le dehors fut enlevé aux assiégés. Ban était décidé à mourir plutôt

que de céder aux conditions de Claudas; mais il prenait en pitié les

souffrances de la reine et de ses chevaliers. Claudas ne cessait

de lui représenter que rien ne le mettrait à l'abri de la faim;

qu'Artus ne viendrait pas à son aide; que son frère le roi Bohor

était trop malade pour le seconder. Un jour il offrit de le laisser

sortir pour se rendre en Grande-Bretagne, à la condition que, si

dans quarante jours il n'était pas de retour, ou revenait sans avoir

obtenu de secours, le château serait rendu. Ban hésitait, et Claudas,

qui pratiquait volontiers les traîtres, tout en ne les aimant pas,

parvenait à gagner Aleaume, le sénéchal de Benoïc, en s'engageant à

l'investir de ce royaume, dont il lui ferait l'hommage. Un jour le

roi Ban prit en conseil un loyal chevalier, nommé Banin, son filleul,

et le sénéchal: il leur exposa les offres de Claudas: le sénéchal

insista fortement pour en montrer les avantages. «Artus, disait-il,

bien que fort occupé des Saisnes et de ses hauts barons, ne refusera

pas de vous venir en aide. La garnison de Trebes tiendra jusqu'à

votre retour, et Claudas, à l'approche des Bretons, lèvera le siége,

trop heureux de regagner la Déserte.»

Ban se rendit à ces raisons: il avertit la reine, et, suivi de deux

écuyers, l'un pour tenir l'enfant, l'autre pour conduire les sommiers

chargés du trésor de Benoïc, ils passèrent la porte, franchirent le

pont abaissé, et ne trouvèrent personne qui tentât de les arrêter.

II.

Mais à peine étaient-ils entrés dans la forêt qui s'étendait le long

de la rivière, que le traître sénéchal allait avertir Claudas de

faire avancer ses gens vers la porte qu'ils trouveraient défermée.

Malheureusement pour lui, Banin, toujours aux aguets, le vit rentrer.

«--Comment! sénéchal, dit-il, à cette heure sur pied! D'où venez-vous

donc?--J'ai voulu m'assurer que Claudas ne tenterait rien contre

nous, pendant l'absence du roi.--Vous avez choisi singulièrement

votre heure, pour parlementer avec l'ennemi.--Eh quoi! douteriez-vous

de ma loyauté?--Non, car, si je pouvais en douter, je vous défierais

aussitôt.»

Le sénéchal remonta dans la tour, et bientôt on entendit un grand

mouvement d'hommes et de chevaux. Les gens de Claudas étaient déjà

dans le château et commençaient le pillage. Pour éloigner les

soupçons, le sénéchal se mit à crier: «À l'arme! trahi, trahi!--Ah!

traître, ah! félon! lui cria Banin de son côté, puisses-tu comme

Judas être payé de ta fausseté!» Cependant le feu prenait aux

faubourgs, à la ville; maisons, moulins, tout croulait, il ne

demeurait de Trebes que le donjon[3]. Banin s'y enferma avec trois

preux sergents. Maître de la ville incendiée, Claudas en commença le

siége; mais il eut beau faire jouer ses perrières et ses mangonneaux,

il ne put entrer dans la tour, et fut arrêté devant les murs aussi

longtemps qu'il avait fait devant la ville entière.

[Note 3: Ce donjon de Trebes ou Trèves existe encore, ou du

moins la tour, construite au quinzième siècle sur les ruines du

château du onzième siècle. Elle a été gravée dans l'ouvrage de M.

Godart-Faultrier, t. II, p. 114. Trèves est à peu de distance de

Saumur, sur la Loire, au pied de coteaux encore boisés.]

Banin eut alors à redouter un ennemi plus terrible que Claudas;

c'était la faim. La rivière qui baignait un côté de la tour étanchait

leur soif, mais leur donnait à de trop rares intervalles quelque

petit poisson qu'ils se partageaient avidement. Le troisième jour,

ils découvrirent entre deux pierres un chat-huant dont la chair leur

parut délicieuse. Comment cependant tenir pendant un mois? Un matin

Claudas demanda à parler: «Banin, je reconnais en toi un loyal et

preux chevalier. Mais de quoi servira ta prud'homie? Veux-tu laisser

mourir ici de faim tes compagnons? Fais mieux: prends quatre de mes

bons chevaux, et sortez ensemble de la tour en toutes armes; vous

chevaucherez où il vous plaira; ou, si tu consentais à rester avec

moi, je prends Dieu à témoin (il tendait la main droite vers une

chapelle voisine) que je t'aimerais plus que nul de mes anciens amis.»

Banin repoussa les offres à plusieurs reprises, mais à la fin il

trouva moyen de sauver son honneur en cédant aux prières de ses

trois compagnons, mourants de faim. «Je consentirai, leur dit-il,

à rendre la tour, à des conditions qui ne nous feront pas honte.»

Lors revenant à Claudas: «Sire, j'ai pris conseil de mes amis; nous

sortirons de la tour, et, comme je vous tiens à prud'homme, je veux

bien demeurer avec vous, mais sous une condition: vous ferez droit,

pour nous ou contre nous, sans autre égard que la justice.» Claudas

consentit; les Saints furent apportés, la convention jurée et les

portes de la tour ouvertes.

Banin demeura plusieurs jours auprès du roi, dont il recevait le

meilleur accueil; le traître sénéchal du roi Ban était, de son

côté, impatient de recevoir le loyer de sa félonie. Le roi Claudas

cherchait à gagner du temps; non qu'il voulût se parjurer, mais

dans l'espoir de trouver moyen de se dégager. Un jour, Aleaume, en

présence des barons de Claudas, rappela la promesse qui lui avait été

faite, et, le roi ne se pressant pas de répondre, Banin se leva en

pieds et demanda à parler.

«Roi Claudas, dit-il, vous m'avez promis de faire droit contre moi,

pour mes accusateurs, et pour moi contre ceux que j'accuserais. Je

vous demande raison de l'ancien sénéchal de Benoïc, que j'accuse de

parjure et de trahison. S'il me dément, je suis prêt à faire preuve,

les armes à la main, au jour et lieu qu'il vous plaira d'assigner.»

Claudas sentit une joie secrète en écoutant Banin:

«Aleaume, dit-il, vous entendez ce qu'on avance contre vous.

Aurais-je donné ma confiance à un traître?

«--Sire, répond Aleaume, je suis prêt à prouver contre le plus fort

chevalier du monde que jamais je n'eus envers vous pensée vilaine.»

Et Banin: «Voici mon gage. Je montrerai que j'ai vu de mes yeux la

trahison dont il s'est rendu coupable envers son seigneur lige.

«--Voyons, sénéchal, reprit Claudas, que pensez-vous faire?

«--Mais, sire, cette cause est vôtre plus que mienne. Mon seul crime

est de vous avoir bien servi.»

«--Si vous n'êtes pas coupable, défendez-vous. Vous êtes aussi fort,

aussi hardi champion que Banin, vous avez droit: que pouvez-vous

craindre?»

Tant dit le roi Claudas que le sénéchal fut contraint de se soumettre

à l'épreuve. Les gages furent mis entre les mains du roi, qui dit

en les recevant: «Sénéchal, je vous tiens pour chevalier loyal

envers moi, comme vous l'avez été envers votre premier seigneur. Je

vous investis du royaume de Benoïc, avec les rentes et revenus qui

en dépendent. Et, dès que vous aurez convaincu de fausseté votre

accusateur, je recevrai votre hommage. Mais s'il arrive que vous

soyez mis hors des lices, c'est Banin qui devra tenir, au lieu de

vous, le royaume de Benoïc.»

Le combat eut lieu à quatre jours de là dans la prairie de Benoïc,

entre Loire et Arsie. Banin eut raison de la trahison du sénéchal,

dont il fit voler la tête sur l'herbe sanglante. Quand il vint

reprendre son gage, Claudas l'accueillit avec honneur; car, s'il

pratiquait volontiers les traîtres, il ne leur accordait jamais sa

confiance. Il offrit donc au vainqueur l'honneur du royaume de Benoïc.

«Sire, répondit Banin, je suis resté près de vous jusqu'à présent,

dans l'espoir de satisfaire au droit, et de punir le traître qui vous

livra le château de Trebes. J'ai, grâce à Dieu, rempli ce devoir;

rien ne doit plus me retenir près de vous. Je n'ai pas cessé d'être

au roi Ban et je ne puis voir en vous qu'un ennemi; l'hommage que

je vous rendrais ferait sortir mon coeur de ma poitrine.--J'ai, dit

Claudas, grand regret de votre résolution, mais je vous accorde le

congé que vous souhaitez.» Banin, sur cette réponse, demanda son

cheval et s'éloigna de Trebes, sans attendre la fin du jour.

On le trouve, dans une autre laisse, à la cour du roi Artus,

emportant les prix des behours et des quintaines, méritant d'être

admis parmi les chevaliers de la Reine, de la Table ronde et de

l'_Escarguette_ ou garde du Roi. Il avait, dit le romancier,

recueilli dans ses guerres contre le roi Claudas un butin assez fort

pour faire bonne figure au milieu des chevaliers bretons. Mais Artus,

quand il apprenait que le nom de Banin lui venait du roi de Benoïc,

était entré dans une profonde et douloureuse rêverie; car ce nom lui

rappelait que la mort du roi Ban n'était pas vengée. Banin, ajoute

notre livre[4], «fit beaucoup parler de lui et attacha son nom à

mainte belle aventure; mais c'est dans le _Conte du Commun_ qu'elles

sont racontées et où il convient mieux de les lire[5].»

[Note 4: Msc. 754; fº 61.]

[Note 5: Quel est ce conte du _Commun_? c'est un point qu'il est

malaisé de résoudre. Peut-être est-ce notre Banin qu'on retrouve

sous le nom de _Balaan_, _Balaham_ ou _Balan_, dans le texte inédit

de Merlin, suivi par un traducteur anglais du quinzième siècle, sir

Thomas Maleore ou Malory. Balaham y devient le Chevalier aux deux

épées. Victime de la fatalité, il combat son frère, qu'il reconnaît

après l'avoir frappé et en avoir reçu des blessures également

mortelles.]

III.

Revenons au roi Ban, que nous avons laissé franchissant la petite

porte du château de Trebes, avec la reine, leur enfant et un fidèle

sergent. Ils chevauchèrent une heure avant le retour du jour, et

gagnèrent ainsi la forêt qui devait les conduire à l'entrée du

royaume de Gannes. Là se dressait une haute montagne d'où l'on

pouvait découvrir tout le pays. L'aube venait de crever; Ban ne

put résister au désir de jeter un dernier regard sur son château

bien-aimé. Il fit arrêter la reine au bas du tertre et chevaucha

péniblement jusqu'au sommet. Mais quelle douleur, en voyant les

murs éclairés de sinistres lueurs, les moutiers crouler, le feu

jaillir çà et là, l'air tellement embrasé que la flamme semblait en

montant joindre le ciel à la terre! Trebes avait été sa dernière

espérance; que lui restait-il? Une jeune femme nourrie dans les

grandeurs, maintenant réduite au dernier dénûment: celle dont les

ancêtres remontaient au roi David[6] allait être réduite à réclamer

la pitié des autres, à nourrir son enfant du pain amer de l'exil. Et

lui, pauvre vieillard, naguère riche d'amis et d'avoir, l'honneur

de toutes les bonnes compagnies, comment pourrait-il soutenir une

fortune aussi contraire? Toutes ces pensées refoulent alors son coeur

avec tant d'amertume que les sanglots l'étouffent, il se pâme et

glisse à terre sans mouvement. Quand il revint à lui: «Ah! Seigneur,

je vous rends grâces de la fin qu'il vous plaît m'envoyer. Vous avez

vous-même souffert la pauvreté et les tourments. Je n'ai pu sans de

grands péchés vivre dans le siècle; je vous en réclame pardon. Ne

perdez pas mon âme, vous qui êtes venu de votre sang nous racheter.

Faites que mes torts reçoivent ici leur châtiment, ou, si mon esprit

doit être tourmenté par delà, qu'au moins un jour plus ou moins

éloigné me réunisse à vous. Ah! beau Père spirituel, prenez pitié

de ma femme Hélène, sortie du ce haut lignage que vous avez conduit

au royaume aventureux: remembrez-vous de mon fils, pauvre et tendre

orphelin; car les pauvres sont en votre garde et vous les devez

protéger avant tous les autres.»

[Note 6: Le romancier fait descendre la reine Hélène de Joseph

d'Arimathie, qu'il confond ici avec S. Joseph, époux de la Sainte

Vierge.]

Ces paroles dites, le bon roi se frappa la poitrine en pleurant de

contrition; il arracha trois brins d'herbe, et les mit dans sa bouche

au nom de la Sainte Trinité; puis il eut un dernier serrement de

coeur, ses yeux se troublèrent, il s'étendit, les veines du coeur se

rompirent, et il expira, les mains en croix, les yeux au ciel et la

tête tournée vers Orient.

Cependant le cheval, effrayé du bruit qu'avait fait le roi dans sa

chute, s'était mis à fuir jusqu'au bas de la montagne. La reine,

le voyant revenir seul, dit à l'écuyer chargé de tenir en selle

le petit Lancelot de lui apporter l'enfant et d'aller voir ce qui

pouvait retarder le roi. Tout-à-coup elle entend les cris perçants de

l'écuyer, quand il arrive à l'endroit où son seigneur était étendu

sans vie. Tout effrayée, la reine dépose l'enfant sur l'herbe, et

se met à gravir le tertre. Elle a bientôt croisé l'écuyer, qui la

conduit devant le corps de son cher époux. Quelle douleur! Elle se

jette sur lui, déchire ses habits, frappe son beau corps, égratigne

son visage; la montagne, la vallée, le lac voisin, tout retentit de

ses gémissements et de ses cris.

Puis la pensée lui revint de l'enfant laissé aux pieds des chevaux:

«Ah! mon fils!» et elle redescend tout échevelée au bas de la

montagne; elle cherche les chevaux, ils s'étaient rapprochés du lac

pour s'y abreuver. Sur la rive, elle voit son fils entre les bras

d'une demoiselle qui le serre tendrement sur son sein, en lui baisant

la bouche et les yeux. «Belle douce amie,» lui dit la reine, «pour

Dieu! rendez-moi mon enfant. Il est assez malheureux d'avoir perdu

son père et son héritage.» À toutes ses paroles, la demoiselle ne

répond mot; mais, quand elle voit la reine avancer de plus près, elle

se lève avec l'enfant, se tourne, vers le lac, joint les pieds et

disparaît sous les eaux.

La reine, à cette nouvelle épreuve, voulut s'élancer et suivre

dans le lac la demoiselle: mais le valet qui s'était hâté de

revenir la retint de force; elle s'étendit sur l'herbe, perdue dans

les sanglots. En ce moment vint à passer près de là une abbesse

accompagnée de deux nonnes, d'un chapelain, d'un frère convers[7]

et de deux écuyers. Des cris frappant son oreille, elle se détourna

pour aller vers le point d'où ils partaient. Quand elle vit la

reine: «Dieu, madame, vous donne joie! dit-elle.--Hélas, il n'est

pas en son pouvoir de consoler la plus malheureuse femme du monde.

J'ai perdu toutes les joies, tous les honneurs.--Dame, qui êtes-vous

donc?--Une dolente qui a trop vécu.» Le chapelain tirant alors

l'abbesse par la guimpe: «Croyez-moi, madame, dit-il, cette dame est

la reine.» L'abbesse ne put retenir ses larmes. «Pour Dieu! madame,

lui dit-elle, veuillez ne rien me cacher, je le sais, vous êtes la

reine.--Oui, oui, la reine aux grandes douleurs.» Cette réponse a

fait que la première branche de notre histoire est ordinairement

appelée l'_Histoire de la Reine aux grandes douleurs_.

[Note 7: «Un rendu».]

«Laquelle que je sois, reprit Hélène, faites-moi nonne, je ne désire

que cela.--Volontiers, madame, mais dites-nous la cause de vos

douleurs.» La reine, rassemblant toutes ses forces, raconta comment

ils étaient sortis de Trebes, comment le roi n'avait pu soutenir la

vue de l'embrasement de son château; comment on l'avait retrouvé sans

vie, et comment enfin un démon sous la forme d'une demoiselle avait

enlevé son cher enfant. «Vous voyez maintenant, ajouta-t-elle, si

j'ai raison de haïr le siècle. Faites prendre le grand trésor d'or,

d'argent et de vaisselle que porte ce cheval, et employez-les à

faire un moutier dans lequel on ne cessera de chanter pour l'âme de

monseigneur le roi.

«Ah! madame, dit l'abbesse, vous ne savez pas combien il est

difficile de vivre en religion. C'est le travail des corps et le

péril des âmes. Demeurez avec nous, sans revêtir l'habit; soyez

toujours madame la reine; notre maison est vôtre, les ancêtres de

monseigneur le roi l'ont fondée.--Non, non; le siècle ne m'est plus

rien: je vous prie de me recevoir comme nonne, et si vous refusez,

je m'enfuirai dans ces forêts sauvages et j'y perdrai bientôt et le

corps et l'âme.--S'il est ainsi, je rends grâce à Dieu qui nous donne

la compagnie d'une si bonne et si haute dame.» Et, sans attendre

davantage, l'abbesse trancha les tresses de ses cheveux; il était

aisé de voir, malgré sa profonde affliction, qu'Hélène était la plus

belle femme du monde. On tira des sommiers que conduisaient les

sergents de l'abbaye les noirs draps et le voile qu'elle ne devait

plus quitter. Et quand l'écuyer de Trebes vit la reine ainsi rendue,

il dit qu'il n'entendait pas l'abandonner; on le revêtit de la robe

de frère convers. Avant de suivre leur chemin, le chapelain, les

deux convers et les deux écuyers se chargèrent de transporter le

roi à l'abbaye, qui n'était pas éloignée. Le service fut digne d'un

roi; on mit honorablement le corps en terre, jusqu'au moment où fut

construit, sur la montagne où il avait expiré, le moutier que la

reine avait demandé. Le corps y fut transporté, et la reine voulut

demeurer dans un logis qui en dépendait, avec deux autres nonnains,

deux chapelains et trois convers. Tous les matins, après la messe,

elle se rendait au bord du lac où son fils lui avait été ravi, elle

y lisait le psautier avec abondance de larmes. Quand on sut que la

reine avait pris les draps de nonne, les gens du pays l'appelèrent le

Moutier-royal, et l'on vit s'y rendre les plus gentilles dames de la

contrée, pour l'amour de Dieu et de la reine.

IV.

Cependant Claudas soumettait le pays de Gannes comme il avait fait

celui de Benoïc. Bohor n'avait survécu que de quelques jours à son

frère, et laissait deux enfants encore au berceau, Lionel et Bohor.

Les barons du pays résistèrent aussi longtemps qu'ils purent; la

reine était enfermée dans Monteclair, son dernier château, quand

elle apprit que Claudas allait l'attaquer. Dans la crainte de tomber

entre ses mains, elle sortit de la forteresse, passa la rivière qui

en baignait les murs et gagna, avec ses deux enfants et quelques

serviteurs dévoués, une forêt assez voisine de l'abbaye où sa soeur

la reine Hélène avait pris le voile.

Comme elle chevauchait dans cette forêt, elle fit rencontre d'un

chevalier qui longtemps avait servi loyalement le roi Bohor, mais qui

avait été déshérité et banni pour cause d'homicide; car ce prince

était grand justicier, comme son frère le roi Ban. Ce chevalier,

nommé Pharien[8], avait pris les soudées du roi de Bourges et en

avait reçu de bonnes terres. Justement à l'heure où la reine de

Gannes traversait la forêt, le roi Claudas y chassait au sanglier,

et le chevalier qui l'accompagnait s'était arrêté au trépas d'une

grande haie, quand il vit arriver la reine de Gannes et ses enfants.

Il s'élance au frein des chevaux et fait descendre le berceau dans

lequel dormaient les enfants. Ne demandez pas si la reine fut

transie; elle inclina sur son palefroi, on l'y retint avec peine.

Le chevalier, ému d'une profonde pitié, lui dit: «Madame, le roi

Bohor de Gannes m'a fait bien du mal; mais je n'aurai pas la dureté

de vous livrer à votre ennemi, devenu mon seigneur. Je n'oublie

pas que vous avez été dolente de mon exil et que vous m'avez alors

garanti de mort. Laissez-moi vous conduire au bout de cette forêt,

et confiez-moi la garde de vos enfants. J'en prendrai soin jusqu'à

ce qu'ils soient en âge de porter les armes, et, s'ils rentrent dans

leur héritage, je ne pourrai leur venir en aide, mais j'en aurai bien

de la joie.»

[Note 8: Dans le livre d'Artus, Pharien, sénéchal du roi de Gannes,

est tué dans un dernier combat contre Claudas. (Tom. II, p. 389.)]

La dame, après s'être un instant recueillie, dit au chevalier

qu'elle avait confiance dans sa loyauté et qu'elle laissait en sa

garde ce qui lui restait de plus cher au monde. Il ordonna à son

sergent de conduire les deux enfants à sa maison, et pour lui, après

avoir guidé la reine jusqu'à l'extrémité de la forêt, où se trouvait

une abbaye qui la recueillit, il prit congé d'elle et revint vers

Claudas, au moment où un message annonçait que Monteclair ne pouvait

tenir longtemps. Claudas prit aussitôt le chemin du château, et les

portes lui en furent ouvertes.

À compter de là, il fut maître incontesté des anciens domaines des

rois Ban et Bohor.

Le moutier où la reine de Gannes venait d'être conduite était assez

voisin de celui que la reine de Benoïc avait choisi. Les deux soeurs

furent bientôt réunies, et l'on peut comprendre leur joie et leur

douleur en se revoyant, en écoutant le récit mutuel de leurs récentes

infortunes. L'abbesse, arrivée près de la reine de Gannes, lui coupa

ses longs cheveux et lui donna le voile qu'elle avait demandé, pour

se mettre entièrement à l'abri des entreprises et des inquiétudes de

Claudas. Nous laisserons les deux soeurs dans leur pieuse retraite,

pour nous informer de ce que devient le petit Lancelot.

V.

La dame[9] qui venait d'emporter Lancelot au fond du lac était une

fée. En ce temps-là on donnait le nom de fées à toutes les femmes

qui se mêlaient de sorts et d'enchantements. «Elles savaient, dit le

conte des Bretes, la vertu des paroles, des pierres et des herbes:

elles avaient trouvé le secret de se maintenir en jeunesse, en

beauté, en merveilleuse puissance. On les rencontrait surtout dans

les deux Bretagnes[10] au temps de Merlin, qui possédait toute la

sagesse que le démon peut donner aux hommes.» En effet, Merlin était

regardé chez les Bretons, tantôt comme un saint prophète, tantôt

comme un dieu. C'est de lui que la Dame du lac tenait le savoir qui

la mettait au-dessus de toutes les femmes de son temps.

[Note 9: Dans l'original, elle est presque toujours appelée la

Damoiselle; mais il serait plus tard assez difficile aux lecteurs de

la distinguer des pucelles et demoiselles chargées de ses nombreux

messages. Il suffit d'avertir ici de cette infidélité.]

[Note 10: «En la Grant-Bretagne», msc. 339 et 754. Mais l'ensemble

des récits oblige de lire «les deux Bretagnes»; car Ban, Bohor,

Lancelot, Bourges, tout cela ne peut être transporté dans la Bretagne

insulaire.]

On ne peut douter que Merlin n'eût été engendré dans une femme

par un de ces malins esprits qui fréquentent notre monde et sont

tellement possédés d'une ardeur impure qu'il leur suffit de regarder

une femme pour perdre le pouvoir d'accomplir leurs mauvais desseins.

Ils avaient la même ardeur d'imagination avant leur désobéissance et

la création d'Ève. Enivrés d'admiration les uns pour les autres, un

seul regard suffisait pour porter au comble leur bonheur réciproque.

Merlin avait dû pourtant sa naissance à l'un d'entre eux[11]. Sur les

marches d'Écosse vivait un vavasseur de condition assez médiocre:

il avait une fille qui, venant en âge de prendre un époux, déclara

qu'elle ne partagerait jamais la couche d'un homme qu'elle aurait

vu de ses yeux. Les parents firent ce qu'ils purent pour lui ôter

cette aversion étrange; elle répondit toujours que, si on la mariait

contre son gré, elle deviendrait folle ou se donnerait la mort. Non

qu'elle ne fût assez curieuse de savoir en quoi consistait le secret

d'union conjugale; seulement, il lui répugnait de voir celui qui

viendrait pour le lui apprendre. Le père, n'ayant pas d'autre enfant,

ne voulut pas contraindre sa résolution: mais, après sa mort, le

démon, instruit de tout, vint de nuit trouver la demoiselle, et lui

murmura dans l'oreille quelques douces et flatteuses paroles: «Je

suis, ajouta-t-il, un jeune étranger: je ne connais ici personne;

j'ai appris que vous ne vouliez pas voir celui que vous pourriez

aimer; je viens vous dire que j'avais pris une résolution pareille.»

La demoiselle lui permit d'approcher, et reconnut qu'il était

parfaitement taillé en chair et en os: car, bien que les démons

soient de simples esprits et n'aient pas de formes corporelles, ils

peuvent travailler l'air de façon à simuler la matière qui leur

fait défaut. Ainsi fut trompée la demoiselle; elle prit en grande

affection l'inconnu qu'elle ne voyait pas, et ne lui refusa rien de

ce qu'il voulut lui demander.

[Note 11: Le récit qu'on va lire diffère assez de celui qu'on a lu

dans le Merlin, pour démontrer que le même auteur n'a pas fait le

Merlin et le Lancelot.]

À cinq mois de là, elle sentit qu'elle avait conçu, et, quand le

terme arriva, elle mit secrètement au monde un enfant qu'on appela

Merlin, comme l'avait recommandé celui qui l'avait engendré. On ne

le baptisa pas; et il avait douze ans quand il fut conduit à la cour

d'Uter-Pendragon, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie.

Après la mort du duc de Tintagel, quand Uter-Pendragon eut appris

les moyens de tromper la duchesse, Merlin s'en alla demeurer dans

les forêts profondes. Il avait les inclinations déloyales et

trompeuses de son père, et comme lui possédait tous les secrets de

la science humaine. Or, sur les marches de la Petite-Bretagne, était

une demoiselle de grande beauté, nommée Viviane; Merlin conçut pour

elle un violent amour, il vint aux lieux qu'elle habitait, et la

visita de jour et de nuit. Elle était sage et bien apprise; tout

en se défendant de ses entreprises, elle sut lui arracher l'aveu

de sa science. «Je suis prête, lui dit-elle, à faire ce que vous

demanderez de moi, si vous m'apprenez une partie de vos secrets.»

Merlin, que l'amour rendait aveugle, consentit à lui dire de bouche

tout ce qu'elle voudrait savoir. «Enseignez-moi d'abord, dit-elle,

comment, par la vertu des paroles, je pourrais fermer une enceinte

que personne n'apercevrait, et dont on ne pourrait sortir.--Ensuite,

comment je pourrais tenir un homme aussi longtemps endormi qu'il

me plairait.--Mais, dit Merlin, quel besoin avez-vous de pareils

secrets?--Pour en user envers mon père; car, s'il venait jamais à

découvrir que vous ou tout autre eût partagé mon lit, il me tuerait.

Vous voyez combien il m'importe de connaître un moyen de l'endormir.»

Merlin lui enseigna l'un et l'autre secret qu'elle se hâta d'écrire

en parchemin; car elle avait été mise aux lettres. Puis elle parut

céder aux désirs de Merlin; mais, toutes les fois qu'il venait vers

elle, elle lui posait deux noms de conjuration sur les genoux;

il s'endormait et perdait tout moyen de lui ravir le doux nom de

pucelle. Quand venait le point du jour et qu'elle l'éveillait, il

croyait avoir obtenu tout ce qu'il avait désiré; car ce qu'il tenait

de sa nature d'homme le laissait exposé aux mêmes méprises que nous

autres, et la dame n'eût pu le tromper s'il avait été tout à fait

démon. Les démons, on le sait, veillent toujours; ils ne connaissent

pas le sommeil, et c'est un de leurs plus grands supplices.

Enfin la dame apprit encore tant de choses de Merlin qu'elle finit

par l'enfermer dans une grotte de la périlleuse forêt de Darnantes,

qui confine à la mer de Cornouaille et au royaume de Sorelois. Depuis

ce temps Merlin ne fut plus jamais vu, et personne ne put dire

l'endroit où il était retenu.

Or la dame qui trompa Merlin fut celle qui venait d'emporter Lancelot

dans le lac; jamais, on peut le dire, mère ne fut plus tendre et ne

donna plus de soins à son enfant. Elle n'était pas isolée dans le

séjour qu'elle avait choisi; chevaliers, dames et demoiselles lui

faisaient compagnie. D'abord elle s'enquit d'une bonne nourrice,

et, quand l'enfant fut en âge de s'en passer, elle choisit un maître

pour lui apprendre ce qu'il devait savoir afin de bien se contenir

dans la vie du monde. On l'appelait tantôt le _Beau trouvé_, tantôt

le _Riche orphelin_; mais la dame ne lui donnait pas d'autre nom

que celui de _Fils de roi_. Il eut à huit ans la vigueur et le

sens d'un adolescent, et témoignait déjà d'une grande passion pour

les violents exercices. Il ne sortait pourtant jamais de la forêt,

qui se prolongeait du point où le roi Ban avait rendu le dernier

soupir jusqu'aux rivages de la mer. Pour le lac dans lequel la

dame avait paru se plonger, ce n'était qu'une illusion et l'effet

d'un enchantement. Dans la forêt s'élevaient de belles maisons,

serpentaient des ruisseaux peuplés de poissons savoureux; le tout

interdit aux yeux des étrangers par cette apparence de lac qui en

occupait toute l'étendue.

Ici l'histoire laisse la Dame du lac et le petit Lancelot, pour

parler des deux cousins, Lionel et Bohor, fils du roi Bohor de Gannes.

VI.

Pharien n'avait pas oublié les recommandations de la bonne reine de

Gannes; il pourvut à la nourriture des deux enfants, prit un soin

particulier de l'aîné et donna la maîtrise du plus jeune à son neveu

Lambègue. D'ailleurs il n'avait confié le secret de la naissance

de ces enfants à nul autre qu'à ce neveu et à sa femme, jeune et

belle dame qui devait plus tard trahir sa confiance, et céder aux

poursuites amoureuses du roi de la Déserte. Claudas, comme pour

racheter ses torts, avait revêtu Pharien de la charge de sénéchal du

pays de Gannes[12]. Mais il arriva que Lambègue eut connaissance de

la mauvaise conduite de la dame, et, à compter de ce moment il avait

voué une haine implacable au roi qui portait ainsi le déshonneur dans

sa parenté. Pharien, averti par Lambègue, eut grande peine à croire à

son malheur, car il pensait être aimé de sa femme épousée autant que

lui-même l'aimait. Un jour que Claudas l'avait chargé d'un message,

il fit semblant d'obéir et, à la tombée de la nuit, revint à son

logis où il trouva le roi. Dans un premier mouvement de fureur, il

avança pour le frapper: Claudas le prévint en s'élançant hors de la

maison par une fenêtre. Le coupable échappé, Pharien jugea prudent

de dissimuler: il vint au palais le lendemain, et tirant à l'écart

Claudas: «Sire, dit-il, je suis votre homme lige, j'ai besoin de

votre conseil. La nuit dernière, j'ai surpris dans la compagnie de ma

femme épousée un de vos chevaliers.--Quel est-il? demanda vivement

Claudas.--Je ne sais; ma femme a refusé de le nommer: mais il est de

votre maison. Que dois-je faire? Et si telle chose vous arrivait, que

feriez-vous?--En vérité, Pharien, répondit Claudas, si je le prenais

sur le fait, comme cela paraît vous être arrivé, je le tuerais.--Cent

mercis, mon seigneur!» Mais le roi n'avait ainsi parlé que pour mieux

aller au-devant des soupçons de Pharien.

[Note 12: Dans le livre d'Artus, il remplit déjà cette charge près du

roi Bohor, son premier seigneur. (Voy. t. II, p. 207 et suiv.)]

Rentré chez lui, le sénéchal ne dit pas un mot de reproche ou de

plainte, mais il alla prendre sa femme par la main et la conduisit

dans la tour de sa maison. Une vieille matrone eut charge de pourvoir

à son manger, à tout ce qui pouvait lui être nécessaire. La chose

demeura longtemps secrète: enfin la dame trouva moyen de faire

avertir Claudas qui, allant à quelques jours de là chasser dans la

forêt de Gannes, envoya vers Pharien un écuyer pour lui annoncer

qu'il viendrait dîner chez lui. Le sénéchal accueillit le message

avec de grands semblants de joie; la dolente prisonnière fut tirée

de la tour et froidement avertie de bien recevoir le roi. Puis il

alla au-devant de Claudas, le remercia de l'honneur qu'il recevait,

et mit la maison à sa disposition. Au lever des tables, il sortit

et Claudas prit place auprès de la dame sur une belle et riche

couche[13]. Il apprit d'elle que Pharien l'avait reconnu et qu'elle

était, depuis ce temps, enfermée dans la tour, où elle menait la plus

malheureuse vie du monde. «Vous pourriez aisément me délivrer et

tirer vengeance de Pharien. Il garde depuis trois ans chez lui les

deux fils du roi Bohor, apparemment pour les aider à ressaisir leur

héritage, quand ils seront en âge.--Je vous remercie, dit Claudas, de

l'avis, et je saurai bien en faire mon profit.»

[Note 13: La couche, dont le diminutif est _coussin_, répond toujours

dans nos romans à ce que nous appelons _divan_ ou _canapé_.]

Il prit congé de Pharien, sans témoigner de ressentiment. Dans le

nombre de ses barons, il comptait le proche parent d'un chevalier que

Pharien avait mis à mort, au temps du roi Bohor, et c'est pour cela

qu'il avait été dépouillé de ses fiefs. Claudas le fit venir: «Je

veux bien, lui dit-il, vous donner moyen de vous venger de Pharien.

Il nourrit en secret les enfants de Bohor; accusez-le de trahison,

et, s'il nie, demandez à le prouver de votre corps contre le sien. Je

vous promets après le combat la charge de sénéchal.»

Il n'en fallait pas tant pour décider le chevalier. Quand Pharien

reparut en cour accompagné de Lambègue, ils reçurent du roi bon

accueil. Mais le lendemain, au sortir de la messe, le chevalier

aborde Claudas et lui dit assez haut pour être entendu de tous:

«Sire, je demande raison de Pharien votre sénéchal. Je l'accuse de

trahison. S'il me dément, je prouverai qu'il a recueilli secrètement

les deux enfants du roi Bohor de Gannes.»

Claudas se tournant alors vers Pharien: «Sénéchal, vous entendez ce

que ce chevalier avance contre votre honneur. Je ne puis croire que

vous ayez ainsi répondu à ma confiance.

«--Je demande, répond Pharien, le temps de prendre conseil.

«--Quand on est atteint de félonie, on n'a pas, dit le chevalier, à

demander conseil. On prend une hart, on la met à son cou, ou bien on

dément l'accusation. Êtes-vous innocent, qu'avez-vous à craindre?

Loyauté donne coeur à qui n'en aurait pas: et le meilleur chevalier

se montre le pire de tous, quand il n'a pas le droit pour lui.»

Lambègue s'élançant alors: «Je me porte garant et champion de

l'honneur de mon seigneur oncle.

«--Non, Lambègue, reprit froidement Pharien, je ne laisserai

personne prendre un écu pour défendre mon droit en ma place. Voici

mon gage: je suis prêt à prouver que je ne fis jamais trahison.

«--Vous n'avez donc pas nourri secrètement les fils de Bohor?

«--Eh! qu'importe, dit Lambègue, qu'il les ait ou non recueillis?

Nourrir deux enfants, est-ce un cas de trahison?

«--C'est là pourtant ce qui le fait accuser, dit Claudas. Il faut

qu'il le nie ou le reconnaisse.

«--Eh bien! reprit Lambègue, si l'on dit que ce soit un cas de

trahison, je suis prêt à le démentir. Voyons, est-il ici quelqu'un

prêt à soutenir que recueillir les fils d'un ancien seigneur soit

forfaiture?»

Le chevalier, voyant l'assemblée applaudir à ces paroles de Lambègue,

ne répondait pas: «Comment! dit Claudas, pensez-vous ne pas aller

plus loin?» Alors le chevalier déposa son gage, Pharien tendit le

sien, et ils allèrent s'armer. Mais, avant d'entrer dans la lice,

le sénéchal avertit Lambègue de regagner sa maison sans perdre de

temps, et de conduire les deux enfants à l'abbaye où la reine Hélène

leur mère avait revêtu les draps de religion. Lambègue obéit, et déjà

suivait avec les deux enfants le chemin de Moutier royal, quand

Pharien combattit le chevalier accusateur et lui arracha la vie.

Comme il sortait victorieux des barrières, on vint apprendre à

Claudas que les deux enfants n'étaient plus dans la maison de

Pharien. Il fit approcher le sénéchal: «Rendez-moi, lui dit-il, les

fils du roi Bohor: j'en prendrai soin, et je veux bien promettre sur

les saints, dès qu'ils seront en âge de recevoir l'adoubement, que

je les mettrai en possession de tout leur héritage. J'y joindrai le

royaume de Benoïc, car, ainsi qu'on me l'a dit, le fils du roi Ban

a cessé de vivre, et j'en ai grand regret; à mon âge, il est temps

de penser à sauver son âme. J'ai dépouillé les pères parce qu'ils ne

voulaient pas tenir de moi: les enfants, auxquels je rendrai leur

héritage, ne me refuseront pas l'hommage.»

Les saints furent apportés, et sur les reliques Claudas, devant tous

ses barons, jura de garder et protéger les fils du roi Bohor, et de

les remettre en possession de leur patrimoine quand ils seraient

en âge de chevalerie. Pharien, après avoir entendu le serment de

Claudas, ne perdit pas un moment pour aller au-devant de son neveu.

Il le rejoignit comme il était déjà en vue de l'abbaye de Moutier

royal, et revint avec eux à Benoïc, où Claudas fit aux enfants

la plus belle chère du monde. Toutefois il prit le parti de les

enfermer dans une tour de son palais, sans les séparer de leurs deux

maîtres Pharien et Lambègue. «Car, disait-il, on pourrait attenter

à leur vie; il est à propos de les tenir sous bonne garde, jusqu'au

jour où nous les armerons chevaliers et les investirons de leur

ancien héritage.»

VII.

Ainsi Claudas, redouté de tous ses voisins, tint longtemps en paix

les trois royaumes de Bourges, de Gannes et de Benoïc. Il avait un

fils âgé de quinze ans, beau de visage, mais violent, orgueilleux et

de si mauvais naturel que le roi tardait à le faire chevalier, pour

ne pas lui laisser une liberté dont il aurait abusé.

Claudas était le prince du monde le plus outrageux, le plus inquiet

et le moins large. Il ne donnait jamais ce qu'il pouvait retenir. De

sa personne, il était de grand air, de haute taille; le visage gros

et noir, les sourcils épais, les yeux enfoncés et très-éloignés l'un

de l'autre; le nez court et retroussé, la barbe rousse, les cheveux

entre noir et roux, la bouche large, les dents mal rangées et le

cou épais. Des épaules et du tronc, aussi bien formé que possible.

C'était un mélange de qualités bonnes et mauvaises. Par inquiétude,

il se défiait de tous ceux qui pouvaient se comparer à lui en

puissance: il recherchait ceux qui parmi ses chevaliers étaient les

plus pauvres, leur demandant plutôt conseil. Il allait volontiers

au moutier, mais sans faire plus de bien aux gens besoigneux. Il se

levait et déjeunait de grand matin, jouait assez rarement aux échecs

et autres jeux de table. Mais il aimait à chasser en bois, à voler

en rivière avec le faucon plutôt que l'épervier. Lent à tenir ses

engagements, il espérait toujours que sans parjure il pourrait s'en

affranchir. Une seule fois dans sa vie, il avait aimé d'amour: quand

on lui demandait pourquoi il y avait renoncé: «Par ce, disait-il, que

je veux vivre longtemps. Il faut qu'un coeur amoureux vise toujours à

surmonter en prouesse tous les autres, et qu'il passe sa vie à défier

la mort. Mais si le corps pouvait satisfaire à tout ce que le coeur

peut demander, je ne cesserais pas d'aimer un jour de ma vie, et je

voudrais passer tout ce qu'on raconte des meilleurs chevaliers.»

Ainsi parlait Claudas entre les gens, et il disait vrai: au temps de

son amour, il avait été merveilleux en prouesses; on avait chanté ses

louanges jusque dans les pays lointains. Il y avait deux ans qu'il

tenait paisiblement les deux royaumes de Gannes et de Benoïc, quand

la pensée lui vint de passer en Grande-Bretagne, pour y voir si tout

ce qu'on disait de la largesse, des prouesses et de la courtoisie du

roi Artus était véritable. Si la renommée lui paraissait mensongère,

si le roi Artus n'était pas entouré de tous ces intrépides chevaliers

dont le monde s'entretenait, il était résolu de lui déclarer la

guerre et de réclamer l'hommage de la Grande-Bretagne. Il entra

dans une nef, arriva dans Londres et y resta plusieurs mois sous le

costume d'un soudoyer étranger. C'était au temps de la guerre d'Artus

contre le roi Rion, contre Aguisel d'Écosse, contre le roi d'outre

les marches de Galone. Claudas vit Artus triompher de tant d'ennemis,

à l'aide de Notre-Seigneur et des preux qui sur le renom de sa

largesse et de sa valeur accouraient à lui de toutes les contrées.

Chaque jour, pour l'amour d'Artus, des païens, des Sarrasins,

venaient réclamer le baptême et faisaient à ses yeux assaut de

prouesses. Claudas eut tout le temps de voir sa noble contenance, sa

cour magnifique, la puissance dont il disposait. Il retourna dans

les Gaules entièrement persuadé que le fils d'Uter-Pendragon était

un souverain sans pair, et qu'il y aurait autant de folie que de

déloyauté à tenter de le réduire à la condition de roi feudataire.

Mais revenons maintenant à Lancelot.

VIII.

La dame qui avait voulu prendre soin des premières années du fils de

la reine de Benoïc l'avait mis d'abord, ainsi qu'on a vu plus haut,

sous la garde particulière d'une de ses demoiselles. Comme il était

plus grand, plus formé que les enfants de son âge, il sortit dès sa

quatrième année de la dépendance des femmes, pour entrer dans celle

d'un maître et apprendre ce qu'un fils de roi devait savoir. On lui

mit d'abord à la main un petit arc et de minces bouzons[14] qu'il

tirait à courte visée. Quand il eut la main plus sûre, il visa aux

oiseaux, aux lièvres. Puis il alla sur un petit cheval, sans franchir

la visible étendue du lac, et toujours suivi de gentils compagnons.

[Note 14: «Un boson légier que il le fit traire avant au berceau.»

_Bouzon_ est encore en Champagne, et sans doute ailleurs, le bâton

posé en travers de l'échelle et formant échelon. Le _berceau_ est,

je crois, une espèce de haie dressée en demi-cercle, vers lequel on

poussait le gros gibier, pour le tirer plus facilement.]

Il apprit les jeux de tables et d'échecs, et s'y rendit en peu de

temps des plus habiles. Donnons maintenant une idée de sa personne à

ceux qui volontiers entendent parler de beauté d'enfants.

Il avait la chair de son visage heureusement entremêlée de blanc, de

brun et de vermillon. La teinte rouge s'étendait et s'affaiblissait

sans disparaître sur un fond de blancheur de lait, qui en tempérait

l'éclat trop vif et l'ardeur trop grande. Sa bouche était fine et

bien faite, ses lèvres fraîches et épaissettes, les dents petites,

blanches et serrées, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus,

riants, si ce n'est quand il avait sujet d'être courroucé, car alors

ils semblaient charbons embrasés et le sang paraissait jaillir des

joues, il fronçait du nez, soufflait comme un cheval, serrait les

dents et broyait ce qu'il tenait en main. Il avait le front élevé et

bien tracé, les sourcils bruns et fournis, les cheveux fins, blonds

et naturellement lustrés. En avançant en âge, ils changèrent de

nuance et devinrent fauves sans cesser d'être luisants et bouclés.

Ses bras étaient longs et nerveux, ses mains blanches comme d'une

dame, sinon que les doigts en étaient moins effilés et plus charnus.

Jamais buste ne fut mieux pris, jambes plus solides et mieux formées.

Que dire maintenant de son cou gracieusement posé sur ses larges

épaules? La poitrine seule était plus ample, plus gonflée peut-être

que n'eût voulu la perfection de l'ensemble. Au moins était-ce le

seul point où l'on pût, à tort ou raison, trouver à reprendre. Bien

des gens, en rendant justice à son incomparable beauté, disaient

qu'elle eût été plus complète s'il avait eu l'avant du corps moins

fourni. Mais la vaillante reine Genièvre, à laquelle on en demanda

plus tard le jugement, dit que Dieu avait dû commander à dame Nature

de prendre sur l'ampleur du coeur mesure de la poitrine; car, dans

la proportion ordinaire, ce coeur eût nécessairement crevé. Elle

ajoutait: «Si j'avais été Notre Seigneur céleste, je n'aurais su rien

mettre de plus ni de moins dans Lancelot.»

Il chantait bien quand il voulait, mais l'envie lui en prenait assez

rarement, car il était de nature sérieuse et calme. Cependant, quand

il avait juste occasion d'être gai, personne ne l'égalait en paroles

vives, enjouées, plaisantes. Sans jamais penser à se faire valoir

et à vanter ses prouesses, il n'hésitait pas à dire qu'il croyait

pouvoir obtenir de son corps tout ce que pouvait demander un grand

coeur. Et cette confiance lui permit d'accomplir les hauts faits que

nous aurons à raconter. Il est vrai que maintes gens, l'entendant

ainsi parler, penchaient à l'accuser d'orgueil et d'outrecuidance,

mais non: cela venait de ce qu'il connaissait mieux que personne la

force de son bras et la puissance de sa volonté.

Il n'avait pas seulement droit au prix de la beauté du corps;

vous ne trouverez jamais d'enfant ordinairement plus doux et plus

débonnaire, bien qu'à l'égard des félons il fût passe-félon.

Sa largesse ne connaissait pas de bornes: il donnait bien plus

volontiers qu'il ne recevait. Prévenant, affectueux pour les gentils

hommes, il témoignait une bienveillance naturelle pour tous ceux

qu'il n'avait pas de bonnes raisons de mépriser. Il savait discerner

les choses et les hommes; il voyait juste, et cette sûreté de sens

lui faisait tenir à ce qu'il avait une fois entrepris, en dépit de

tout ce qu'on pouvait dire pour l'en détourner.

Un jour il était allé en chasse à la poursuite d'un chevreuil: il

dépassa bientôt ceux qui l'accompagnaient. Le maître voulut le

rejoindre, mais son cheval trop pressé des éperons finit par le jeter

à terre. Lancelot cependant chevauche à travers bois, atteint le

chevreuil et le perce d'une flèche, au passage d'une voie ferrée.

Puis il descend, lève le gibier en trousse et remonte, tenant

sur le devant de la selle le brachet qui l'avait conduit sur les

pistes. Comme il revenait sur ses pas et vers ses compagnons, il

fait rencontre d'un valet marchant à pied et tenant en laisse un

roncin épuisé de lassitude. C'était un jouvenceau de prime barbe, le

bliaud serré dans la ceinture, le chaperon rejeté sur l'épaule, les

éperons rougis du sang de son cheval. Confus d'être rencontré en si

mauvais point, le valet baisse la tête en passant devant l'enfant.

«Qui êtes-vous? demande Lancelot; où comptez-vous aller?--Beau

sire, répond l'inconnu, Dieu vous croisse honneur! Je suis un

malheureux, près de l'être plus encore, à moins que Dieu ne se lasse

de m'éprouver. Je suis pourtant de ma mère et de mon père gentil de

race; mais je n'en ai que plus de regrets: un vilain souffre sans

être malheureux, par son habitude de souffrir.»

Lancelot se sentit ému de compassion. «Comment! dit-il, vous êtes

gentil homme et vous vous désolez pour mauvaise fortune! Sauf la

perte d'un ami, ou la honte qu'on n'aurait pas moyen d'effacer, coeur

d'homme doit-il mener grand deuil?»

Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions · 第 1 / 20 段