La Célèbre Grenouille sauteuse de Calaveras

Voici ce que me raconta ce vieux bavard de Simon Wheeler, quand il m'eut

bloqué avec sa chaise auprès du poêle, dans un coin de la taverne, à

l'ancien campement des mineurs d'Angel.

C'était un bonhomme gras et chauve, dont la physionomie vous gagnait

tout de suite par son aimable et naïve placidité. Tout le temps qu'il

parla, il ne lui arriva pas une seule fois de sourire, ni de froncer le

sourcil, ni d'altérer la fluidité initiale de sa parole, ni de laisser

percer le moindre soupçon d'enthousiasme. Mais, dans son interminable

bavardage, il y avait un accent de sérieuse sincérité, prouvant, à n'en

pas douter, que, loin de rien voir de ridicule et de burlesque dans son

histoire, il la regardait comme étant de la plus haute importance et

en tenait les héros pour des êtres d'une exquise finesse et d'un génie

transcendant.

«Il y avait donc ici, me dit-il, un camarade, du nom de Jim Smiley.

C'était dans l'hiver de 49, ou peut-être bien au printemps de 50, je ne

me rappelle pas exactement; mais je pense que c'était vers cette époque,

parce que, j'en suis sûr, la grande tranchée n'était pas finie lorsqu'il

arriva au campement. En tout cas, c'était bien le plus singulier des

individus. Il passait sa vie à parier. Il pariait sur tout. Il pariait à

propos de rien. Il n'avait de cesse, qu'il n'eût trouvé quelqu'un pour

tenir pari avec lui. S'il ne trouvait pas à parier pour, il pariait

contre. Tout ce qu'on voulait, il l'acceptait; pourvu qu'on tînt son

pari, il était content. Avec cela, il avait une chance du diable; il

gagnait presque toujours.

A chaque course de chevaux, vous étiez sûr de le trouver au bon endroit.

Batailles de chiens, duels de chats, combats de coqs, il ne laissait

rien passer. Voyait-il deux oiseaux sur la haie, il gageait tout de

suite que celui-ci, ou, si l'on aimait mieux, que celui-là s'envolerait

le premier. De but en blanc, afin de suivre une gageure, il aurait

été jusqu'à Mexico. Tous les gamins de l'endroit le connaissaient et

pourraient vous raconter un tas de choses sur lui. Une fois, la femme

du ministre Walker était gravement malade; on n'espérait plus guère

la sauver. Mais un matin, Walker arrive; et Smiley lui demandant

des nouvelles de sa femme, il lui répond que, grâce à la toute

miséricordieuse Providence, elle va beaucoup mieux, qu'elle ne peut

manquer de se relever très vite. «Eh bien! reprend aussitôt Smiley,

d'instinct, sans songer à mal, eh bien! si vous voulez, je parie tout de

même quelque chose avec vous qu'elle n'en reviendra pas.»

A cette époque-là, Smiley avait une jument que les gamins appelaient «la

Tortue». Avec cette satanée bête, il gagnait un argent fou. Elle avait

toujours quelque chose: c'était un asthme ou une blessure; ou bien elle

boitait, ou elle tombait de faiblesse. Dans une course, on lui donnait

toujours deux ou trois cents mètres d'avance. On comptait la rattraper

vite et la dépasser largement. Mais toujours, à la fin, elle avait

un accès désespéré. Elle se dressait, se secouait, se démanchait, se

disloquait, ruait, gambadait, piaffait, écartait fantastiquement

les jambes, lançait, je ne sais comment, ses quatre fers en l'air,

rebondissait d'un côté, puis de l'autre, s'emballait de droite à gauche

et de gauche à droite, s'écorchait aux haies, éternuait, toussait,

hennissait, faisait un tapage infernal, soulevait une poussière

ridicule, et toujours, toujours, arrivait première, tout juste, aussi

juste que la justice, d'une longueur de cou.

Il avait aussi un petit bouledogue. A voir cet avorton, vous n'en auriez

pas donné un sou, vous auriez cru qu'il n'était propre à rien qu'à voler

un os par-ci par-là. Mais, sitôt qu'il y avait de l'argent en jeu,

transformation subite. Sa mâchoire inférieure commençait à se dresser

comme l'avant d'un bateau à vapeur; il montrait les dents, et sa gueule

flambait comme le fourneau de la chaudière. Et l'on pouvait lâcher sur

lui un autre chien, et l'autre chien pouvait l'attaquer, le mordre,

le tirailler, le déchirer, le jeter deux et trois fois par-dessus son

épaule; André Jackson, c'était le nom de la bête, André Jackson s'en

fichait pas mal et allait toujours son petit bonhomme de chemin, jusqu'à

ce que le bon moment fût arrivé. Alors, c'est-à-dire quand les paris

contre lui s'étaient élevés si haut que les parieurs ne pouvaient pas

y ajouter un centime, alors il vous pinçait l'autre bête juste à

l'articulation de la patte de derrière et ne bougeait plus. Oh! il ne

gesticulait pas; non, pas si bête! Il restait là, ferme, bien agrippé,

un vrai crampon, jusqu'à la clôture. Il y serait resté toute l'année,

l'éternité au besoin. Smiley gagnait toujours avec cet animal. André

Jackson n'eut le dessous qu'une seule fois, et encore parce qu'il eut

affaire à un chien qui n'avait pas de pattes de derrière, toutes les

deux lui ayant été ratissées par une scie circulaire qui ne lui avait

pas crié gare.

Ce jour-là, quand la chose fut cuite à point, quand tout l'argent de

l'assistance fut sorti, André Jackson prit son élan pour happer l'autre

animal à sa façon. Mais, en un clin d'oeil, il s'aperçut qu'on s'était

joué de lui et qu'il n'y avait plus à tortiller avec un tel adversaire.

Il parut d'abord tout surpris, puis tout découragé. On vit qu'il

renonçait dès lors à la victoire; il fut battu après avoir reçu de

déplorables atouts. Alors il leva les yeux vers Smiley, comme pour lui

dire qu'il avait le coeur brisé, mais que ce n'était pas sa faute; qu'il

n'y avait pas moyen de pincer par ses pattes de derrière un chien qui

n'en avait pas; et immédiatement il tomba comme un plomb et rendit

l'âme. C'était une brave petite bête, c'en était une, ce pauvre André

Jackson; et il se serait fait un nom s'il avait vécu, car il avait de

l'étoffe, il avait vraiment du génie. Ça me fait toujours de la peine

quand je pense à sa dernière bataille et à la triste issue qu'elle eut

pour lui.

Bon! A cette époque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des

coqs de combat et toutes sortes de bêtes, si bien qu'il n'y avait pas

moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa

une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de

l'éducation. Et de fait, il lâcha tout pendant trois mois pour rester

constamment dans sa cour de derrière, où il lui apprenait toute la

journée à sauter.

Vous auriez gagé, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu à bout. Eh

bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrière, et la minute

d'après vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fusée,

faire une culbute, deux culbutes même, si elle avait bien pris son élan;

puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat.

Il lui apprit aussi à attraper les mouches, et l'exerça si bien, qu'à

première vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait

qu'avec un peu d'éducation, une grenouille était bonne à tout faire;

et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser

Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la

grenouille) et chanter ceci: «Vole, vole, mon agile Daniel!» Et, en

un clin d'oeil, la bête s'était élancée, avait gobé une mouche sur le

comptoir, là, et, revenue à son poste, aussi solide qu'une motte

de terre, se grattait la tête de sa patte postérieure, avec autant

d'indifférence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font

tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une

grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle

excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de

sauter crânement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait

plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espèce. Sauter sur un

terrain plat, c'était son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on

en venait là, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il était

énormément fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui

avaient voyagé partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que

Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrière toutes les

grenouilles du monde.

Bon! Smiley nourrissait la bête dans une petite boîte à claire-voie, et

il l'apportait souvent à la ville pour engager des paris sur elle. Une

fois, un individu (il était étranger au campement) vint à lui, comme

il portait la bête, et lui dit: «Que, diable! pouvez-vous bien avoir

là-dedans?

--Peut-être bien un perroquet, peut-être bien un canari, n'est-ce pas?

répondit Smiley avec une parfaite indifférence. Eh bien! non, monsieur.

Ce n'est justement qu'une grenouille.»

L'individu lui demanda la boîte, regarda attentivement au fond,

s'écarquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et

finit par dire: «Oui, c'est vrai. Mais enfin, à quoi vous sert cette

bête-là?

--Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci

de bon, à mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe

quelle autre grenouille du pays de Calaveras.»

L'individu reprit la boîte, y regarda de nouveau, longuement, avec

attention, la rendit à Smiley, et ajouta d'un ton dégagé: «Ma foi, je ne

vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les

autres grenouilles.

--Possible que vous n'en voyiez aucune! répliqua Smiley; possible que

vous sachiez ce que c'est qu'une grenouille, et possible que vous n'en

sachiez rien! Quoi qu'il en soit, j'ai mon opinion, et je parierais bien

vingt dollars que cette bête dépassera n'importe quelle grenouille de

Calaveras.»

L'individu réfléchit un moment, et reprit alors d'un ton plus doux et

comme à regret: «Mon Dieu! je ne suis qu'un étranger ici, et je n'ai pas

de grenouille; mais si j'en avais une, je tiendrais la gageure.»

Et alors Smiley dit: «Très bien, très bien! Voulez-vous me garder la

boîte une minute? J'irai vous attraper une autre grenouille.»

Et ainsi l'individu reçut la boîte, paria quarante dollars avec Smiley,

et s'assit en attendant qu'il revînt.

L'individu resta là un bon bout de temps, pensant et pensant en

lui-même; et alors il prit la grenouille, lui ouvrit la gueule toute

grande, et avec une petite cuiller y entonna du petit plomb, l'en bourra

presque jusqu'au menton; puis il remit la boîte en place, comme si de

rien n'était. Quand à Smiley, il était allé à un étang voisin; après

avoir longtemps pataugé dans la vase, il trouva enfin une grenouille, la

rapporta et la donna à l'individu.

«Maintenant, dit-il, êtes-vous prêt? Bon! Mettez votre bête à côté de

Daniel, leurs pattes de devant bien alignées. Y êtes-vous? je donne le

signal.»

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 108 / 154 题