Histoire du Méchant petit Garçon qui ne fut jamais puni

Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s'appelait Guigui. Les

méchants petits garçons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans

les livres d'images; celui-ci s'appelait Guigui. C'est extraordinaire,

mais c'est comme je vous le dis.

La plupart des vilains petits garçons, dans les livres d'images, ont une

mère pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la

tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous

l'avez certainement remarqué, une pauvre mère, malade entre toutes les

mères, qui berce son méchant enfant de ses douces paroles plaintives,

l'endort dans un baiser, s'agenouille à son chevet, et pleure, pleure,

pleure. Il en était différemment pour notre gaillard. Il ne s'appelait

ni Paul, ni Jules; il s'appelait Guigui, et sa mère n'avait pas la

moindre affection de poitrine. Elle était plutôt robuste que svelte, et

n'était point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur

le compte de Guigui, et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait

pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir,

et ne l'endormait jamais dans un baiser. Elle lui tirait régulièrement

les oreilles avant de le quitter.

Un jour, ce vilain petit garçon déroba la clé du buffet et s'offrit une

pleine potée de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas

soudain, et aucune voix ne lui murmura: «Est-il séant de désobéir à sa

mère? Où vont-ils, les vilains petits garçons qui absorbent en cachette

les confitures de leur pauvre maman malade?» Il ne jura pas qu'il ne le

ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon à sa maman; elle ne

put donc le bénir avec des pleurs d'orgueil et des trémolos d'émotion,

comme cela se pratique inévitablement dans les livres susmentionnés.

Ne trouvez-vous pas que c'est bizarre? Guigui mangea les confitures; il

se dit, dans son grossier et vicieux langage, que c'était rudement bon;

puis il éclata de rire et remarqua que la vieille ferait un fameux nez,

si elle s'apercevait de l'opération. Quand de l'opération la vieille

se fut aperçue, il soutint que ce n'était pas lui. Elle le fouetta

sérieusement, et _ce fut lui_ qui pleura. Tout ce qui arrivait à cet

enfant-là était vraiment curieux; il ne lui arrivait rien, mais rien du

tout, comme aux autres méchants petits garçons des livres d'alphabet.

Un autre jour, il vola des pommes. Chose merveilleuse! il ne se brisa

aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dévoré

par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantité de semaines, il

ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes

qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut même pas de

coliques. C'est tout à fait particulier. Le monde ne se comporte pas

ainsi dans les suaves petits volumes à couverture enluminée, où l'on

voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves

petites bonnes femmes dont les joues sont de la même couleur que les

culottes des garçons.

Une fois, Guigui subtilisa le canif de son pion. Mais il craignit d'être

découvert et mis au piquet. Il glissa l'objet dans la casquette de

Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modèle, qui obéissait

toujours à sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leçons

et revenait fastidieusement à l'école le dimanche. Quand le canif tomba

de la casquette, Prosper baissa la tête et rougit, comme oppressé par la

conscience du crime. Le pion sauta sur lui en s'écriant: «Ah! tu me le

payeras, petit tartufe à pension réduite!» Mais, à ce moment solennel,

aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la

queue d'un blanc percheron, ni sa voix, onctueuse comme l'organe d'un

bon prêtre apostolique et romain. Non, aucun aïeul onctueux et incolore

ne dit au maître d'école en suspens: «Laissez ce noble enfant! voici le

détestable criminel. Je passais sans être vu, j'ai été témoin du vol.»

Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Guigui ne fut réellement

pas une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits

livres ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel

enfant méritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en

aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son

bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, étudier

le droit, aider sa femme à faire le ménage, jouer tout le reste du

temps, gagner cinquante sous par mois et être parfaitement heureux. Ces

choses-là seraient arrivées dans un livre d'images; mais cette fois-ci

il en advint autrement. L'enfant modèle fut battu, vilipendé, et Guigui

se frotta les mains; car, voyez-vous, Guigui haïssait les enfants

modèles. Il disait qu'il les avait dans le nez, ces _bébés en

sucre_, ces _sainte-nitouche_, ces _agneaux à tondre_, ces _petits

bedouillards_. De telles expressions sont attristantes; mais cet enfant

mal élevé n'en employait pas d'autres.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses

parents le cherchaient pour l'emmener à la messe, il se sauva, alla en

bateau et ne se noya pas; puis pêcha à la ligne et ne fut pas frappé de

la foudre. Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos

délices, les enfants qui, au lieu d'aller à la messe, vont en bateau le

dimanche, sont entraînés par un tourbillon et se noient; s'ils veulent

ensuite pêcher à la ligne, ils sont foudroyés infailliblement. Comment

se fait-il donc que ce Guigui ait échappé à tant d'inéluctables périls?

Je vous le demande.

Ce Guigui devait avoir un talisman; on ne peut expliquer autrement son

incroyable chance. Rien ne tournait mal pour lui. Il offrait toujours du

tabac à l'éléphant du Jardin des Plantes, et jamais l'éléphant ne lui

tordait le cou avec sa trompe. Il rôdait toujours autour de l'anisette

et jamais n'avalait par erreur de l'eau-forte. Il déroba le fusil de

son père, alla à la chasse, et n'eut pas trois doigts de la main droite

emportés. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle

de sa marraine (infâmes croquis!), et ne s'empoisonna pas avec les

couleurs. Il donna à sa petite soeur un coup de poing sur le nez dans un

accès de colère: sa petite soeur ne resta pas malade pendant les longs

jours d'un été, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon

sur les lèvres. Non! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas

indisposée du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis

paternel et s'embarqua; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste

et isolé devant la tombe de ses parents chéris, devant les ruines du

toit qui avait abrité son enfance. Oh! point du tout; il se grisa comme

vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement.

Il prit des années et une femme, une très belle femme, ma foi! à

laquelle il fit beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache,

il crut devoir couper sa famille tout entière en petits morceaux.

N'ayant plus cette charge, il réussit à s'enrichir par plusieurs crimes

et une foule d'indélicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal

gredin de son pays. Il est universellement respecté et siège à la

Chambre haute. S'il y a une révolution, à coup sûr il deviendra

empereur: Guigui 1er!

Ah! ce n'est pas dans les suaves petits livres d'éducation que les

choses marchent ainsi. Mais il faut s'attendre à tout et à pis encore

dans le vrai monde.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 107 / 154 题