I
Avez-vous été à la foire de Ménilmontant? Non, je suppose. Paris est si
grand, Ménilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses à
faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage,
et si vous n'avez pas été là-bas, ou plutôt là-haut, dépêchez-vous d'y
courir.
Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi
grouillante, aussi étourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards
extérieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomètre, de
baraques, de boutiques et de curieux!
Il tombait une pluie fine, pénétrante et tiède, quand le hasard, sinon
la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse
parisienne. Sur les trottoirs, sur la chaussée, on pataugeait dans une
boue brune et grasse, particulière aux rues et boulevards de notre chère
capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas été arrêté par si
peu de chose. La foule était compacte, et l'on pouvait à peine avancer.
Nous barbotions à qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient
mouiller avec vaillance. Les délicats manoeuvraient avec dextérité
le pépin bourgeois, et, à perte de vue, c'était une mer houleuse de
parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragédies eût cru voir
une armée antique monter à l'assaut en faisant la tortue.
L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empêchait point la
parade, et de tous les côtés c'étaient des cris, des fanfares, des
roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de
machines à vapeur. Le public riait de tout; à défaut du soleil, le rire
éclairait la fête; et la fête se déroulait gaîment entre les maisons
hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en
larmes.
De tous les côtés on se sentait sollicité, attiré, provoqué, accaparé.
Par qui, par quoi commencer? Où entrer d'abord? Que de choses
pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de
boniments! Des hommes, des bêtes, des femmes, des masques, des enfants,
des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des
forçats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'après Hugo
et Devéria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des
talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches,
des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des
charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des
Arabes à burnous, des Indiens à plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell,
Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie à la vapeur ou
à l'électricité, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la
Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants!
et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche
et Marceau, non loin du président Lincoln, parmi les enseignes rouges,
bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle
qu'une reine entourée de son cortège, la Fille de Madame Angot,
l'éternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle
à tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus
loin, ô miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore.
Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napoléon 1er l'eût
décorée. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles.