Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate.
J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon
argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents
du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente,
couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur
les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues
partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se
trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point
sablé. C'est là qu'a lieu la lutte.
Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est
détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile
humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous
les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des
endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit
en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni,
hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot,
résigne-toi! Vous sécherez plus tard.
Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la
galerie et crie:
«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice
est ouverte, engageons les paris.»
Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin
d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à
la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!»
On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps.
Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans
l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent.
Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se
saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un
l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à
genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en
position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en
sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes,
des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine
sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince.
La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend.
Bibi recule jusqu'à la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands
cris! Bibi tient Marc-Antoine à la renverse, la tête et les jambes
pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu'à retirer le
genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et
Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y
mettent de l'acharnement, à présent. Ils sont plus las, plus lourds,
mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est
sur le sable.