Soeur Sainte-Ursule

Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été

amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité?

Voici ce qui me fut répondu:

L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.

Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg

Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de

privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier

flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous

les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et,

rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa.

Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y

mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre.

Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait

à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec

acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de

chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison.

Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été

négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi.

Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint

brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la

pauvre mère.

Survint un héritage. Que de plans, que de projets!... Ils s'établirent

dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de

l'homme avait longtemps été de se revoir patron.

«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»

Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait

régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les

journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait

toute la besogne à un garçon et à un apprenti.

Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de

dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il

s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne

n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un

prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère

eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.

Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en

devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait

de l'argent, toujours de l'argent!...

Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à

lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle

obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la

maison.

La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui

donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait

l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant;

elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.

Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un

couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le

piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa

fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait

les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle

au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que

recevait la petite camarade.

«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont

bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»

Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme,

alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena

avec une ironie hargneuse à la boutique.

Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais

fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère;

elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois

curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se

remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle

se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les

pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une

tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.

La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups

la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il

rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui

souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:

«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se

fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A

ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais

la petite dans le monde.»

Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir,

il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible

tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du

désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver

toutes les deux...

Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de

douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines

du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une

si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la

justice.

Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien

élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un

ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent.

Elle avait la vocation!

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 85 / 154 题