_Membre de plusieurs Cercles ignorants_.
«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.
Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le
seuil en répétant:
«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai
pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui
me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»
Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit
dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis
moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement
mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose
à être la plus soutenue.
M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite
et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme
un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son
crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se
desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une
oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la
droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un
tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à
plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à
la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la
redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux
manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues,
comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient
deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille
gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique,
souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été
coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la
personne.
J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour
mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement
en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche,
gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.
«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?
--J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.
--Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la
propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en
faire partie.
--Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander
cela, à moi indigne?
--Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes
sentimental et nerveux.
--Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous
tromper?
--Monsieur, nous avons notre police.
--Ah!... Et comment fonctionne votre Société?
--Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour
de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes
pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison
et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et
les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers
élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose
académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation
y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on
expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre
le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu
plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les
lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement,
que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission
en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide.
En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des
missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la
terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher
les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat
ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs
propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et
ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement
philanthropique?
--J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.
--Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit
livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les
perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les
sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de
l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que
l'avenir ouvre aux morts volontaires.
--Vous êtes un homme précieux.
--Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est
ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des
nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts;
j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était
l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation.
Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord,
si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde
immortel...
--Pardon, je ne comprends pas.
--L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté
personnelle.
--Ce n'est pas la même chose.
--Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la
douleur de la maladie.
--Mais, monsieur...
--Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité
extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce
monde. On prend...
--Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple.
--Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume
toutes les responsabilités.»
Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte,
M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel
fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers
mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le
trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe
droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma
chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en
perdis connaissance.
Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique!
Singulier appel à l'esprit d'imitation!
Étrange façon d'endoctriner le monde!
Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve
l'avenir?
* * * * *
Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère.
Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles
auxquelles collaborait l'auteur?
A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par
lui en travers de la première page:
«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec
l'amour ni avec la mort.»
On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put
obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par
s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la
fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère?
L'ironie du destin est sévère pour nos badinages.