III

Mme de Maintenon, à ces mots, fronça le sourcil.

Le Révérend Père, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit

finement et lui dit:

«De la patience, madame! Quand on soulève le voile qui cache la vérité,

on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute

de M. le lieutenant de police. Je désirerais seulement savoir le nom de

ce couvent.

--Est-ce bien nécessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant

aussi. Ma mémoire, je l'avoue, me fait un peu défaut sur ce point. Pour

continuer le récit, je renvoyai les abbés sans les plus inquiéter.

Alexis était sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire.

C'était fort grave. M. de Villebéat fut désigné pour interroger le

prisonnier. Il se transporta par deux fois auprès de lui, et eut avec

lui deux longues entrevues sans témoins. Le lendemain Alexis s'évada.

«Sylvain, qui avait fait des prodiges pour opérer la capture, fut tout

d'abord exaspéré par cette évasion. Il jura qu'il retrouverait son

homme. On soupçonnait un geôlier de corruption; on ne put cependant ni

enivrer, ni faire jaser le drôle. Sylvain était devenu méditatif et

sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conçu une

grande espérance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement

des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du

juge qui avait interrogé Alexis, me regarda étrangement quand je lui

eus répondu que le magistrat était au-dessus des soupçons, me réclama

quelques avances et se mit en campagne.

«Depuis l'évasion d'Alexis, rien n'était changé, en apparence, dans les

habitudes de M. de Viilebéat. Cependant, Sylvain s'aperçut bientôt que

presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une

ruelle déserte et communiquant avec l'hôtel du magistrat, sortait un

homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux,

qui rapidement s'éloignait et disparaissait comme par enchantement. Cet

homme mystérieux, il en eut bientôt la certitude, n'était autre que son

ancien maître, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs détours

à un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain

interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un

brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une

ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent

venait les voir dans la soirée, disait-on. Ils étaient riches,

d'ailleurs, et ne ménageaient pas la dépense.

«Sylvain pénétra un jour dans la maison, habilement grimé en commis

marchand d'étoffes. Il réussit à entrevoir la prétendue jeune fille, et,

du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain,

il prit six hommes armés et alla s'embusquer non loin de la discrète

habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il

avait la clé de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le

moment venu d'entrer à son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le

mur d'un petit jardin qui se trouvait derrière les bâtiments. La vieille

femme était dans la cuisine, occupée à arranger un plat; elle fut saisie

et bâillonnée en un clin d'oeil. Le vieillard, son prétendu mari,

descendait l'escalier; il fut également surpris et traité de la même

façon. Pas un cri n'avait révélé la présence de mes gens. Ils montèrent

avec précaution au premier étage, et Sylvain s'avança sans bruit. Une

porte était entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'étrange

spectacle qu'il aperçut.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 71 / 154 题