II

«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?

--Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs!

J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources

dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère.

--Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je

vous écoute.

--Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut

reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service,

il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon

était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement

à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le

larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui

fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères.

Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare

intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police.

Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus

précieux.

«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de

vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était

réservé de satisfaire pleinement ses rancunes.

«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du

capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait

incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de

Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en

grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement

joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et

aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis

Alexandre et Héphestion.

«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre

séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le

lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les

voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et

trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son

jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était

introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle

il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde.

«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire

quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert

Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il

arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une

adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à

se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité

féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il

fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une

fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer

des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de

la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes,

que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.»

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 70 / 154 题