«Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?
--Que Votre Grâce me pardonne de ne pas avoir prévenu ses désirs!
J'aurais été fort malheureux et fort malavisé si, avec les ressources
dont nous disposons, je n'avais eu la clé du mystère.
--Ah! très bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je
vous écoute.
--Votre Grâce daignera excuser les longueurs du récit, car il faut
reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebéat avait à son service,
il y a dix ans, un laquais fort adroit, nommé Sylvain Vincru. Ce garçon
était dévoré de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement
à son maître une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le
larcin fut découvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebéat, qui
fut inexorable, le livra à la justice et le laissa aller aux galères.
Là, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare
intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police.
Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus
précieux.
«Peut-être espérait-il dès lors trouver ou inventer une occasion de
vengeance contre son ancien maître. Quoi qu'il en fût, il lui était
réservé de satisfaire pleinement ses rancunes.
«Votre Grâce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du
capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait
incorporé dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de
Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en
grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrètement
joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'ébattaient à la ville et
aux champs, buvaient sans maîtresses et semblaient s'aimer comme jadis
Alexandre et Héphestion.
«Un soir d'hiver, ils allèrent au cabaret. Ils prirent une chambre
séparée, burent tête à tête force bouteilles, firent du tapage; puis le
lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avançait; ne les
voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte fermée à clé et
trouva le capitaine tué d'un coup de poignard. On s'aperçut que son
jeune compagnon était monté, sans être vu, au troisième étage et s'était
introduit dans la chambre d'une servante, sous les vêtements de laquelle
il avait pu s'échapper sans que personne y prît garde.
«Sylvain fut chargé de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire
quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait découvert
Alexis. L'aventure est assez singulière. C'est dans un couvent qu'il
arrêta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une
adresse incroyables, Alexis, toujours déguisé en fille, avait réussi à
se procurer de l'argent, des papiers lui conférant une individualité
féminine, et même des protections influentes, dévouées. Au moment où il
fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une
fervente dévotion, portait le costume des novices et allait prononcer
des voeux. Je fis comparaître devant moi les deux abbés confesseurs de
la communauté et leur épargnai d'autant moins les vertes réprimandes,
que je les vis plus rouges et plus embarrassés en ma présence.»