IV

«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de

repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond.

Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes

corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective

soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures,

se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial.

Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle

de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table

étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un

s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche

à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient

couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers

empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également

travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras

nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori

d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes

avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des

théâtres où l'on joue le _Britannicus_ de M. Racine.

«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan;

ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en

s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut

du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela

ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se

rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des

habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à

Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain

ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on

y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je

demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de

Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui

le reconnurent tous.

«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au

secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti.

V

«--Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le

singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire?

«Il fit un effort pour répondre:

«--C'est... c'est une folie... bégaya-t-il.

«--Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes

libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel,

où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la

justice.

«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit

des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous

savez, on le trouva mort dans sa chambre.

«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce

simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu

l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu

saint.»

Le narrateur se tut; il y eut un silence.

«Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent

d'étranges manies. J'ai vu M. de Villebéat plusieurs fois; il paraissait

intelligent, méditatif, presque austère. Il est devenu fou, sans doute,

absolument fou, monsieur. Ces décors, ces costumes romains, c'est de la

folie pure.

--De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison

était troublée. Il avait eu le tort de trop s'adonner à la littérature

romaine; elle est parfois très capiteuse, très dangereuse, même pour un

magistrat.

--Certes, ajouta le Révérend Père avec toute sa gravité ecclésiastique,

il eût mieux fait de chanter: _Turris eburnea!_ que: _Formose puer!_

--Votre Grâce, reprit le lieutenant de police en s'adressant à la

marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du

prisonnier qui nous reste?

--Cet Alexis?

--Lui-même.

--Il faut le mettre à la Bastille et étouffer l'affaire; nous n'aimons

pas les scandales.»

Alexis fut donc enfermé dans la célèbre prison de la porte

Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons

emprunté les éléments de ce récit, prétend que bientôt, sous la Régence,

il parvint à en sortir. Il se serait même, paraît-il, insinué, à force

d'intrigues, dans les bonnes grâces du cardinal Dubois; et, doté d'une

grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur

de sainteté.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 72 / 154 题