Septembre finissait. Tout le monde était revenu de la mer, de la source
ou de la montagne.
Avec l'automne, recommençait autour de Paris la vie de château. La belle
Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgré ses cheveux gris
poudrés à blanc, s'était installée, comme d'habitude, dans son domaine
des Cloziers, où elle restait chaque année jusqu'au milieu de décembre.
Veuve d'un agent de change et remariée avec un ancien préfet visant à la
députation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et
voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville.
Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle
invita les deux familles à passer en même temps quelques jours aux
Cloziers.
Le grand-père Rambour fut du voyage. Il avait tenu à en être, ce vieux
Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en
éventail, aux lèvres minces sur une mâchoire énorme, aux yeux d'eau de
mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir
pour belle-petite-fille une écervelée, une gâcheuse, une poupée ne
sachant ni le prix du temps ni la _valure_ de l'argent (il prononçait
_valure_ pour valeur, sa voix étant aussi aiguë que son regard).
Les voyageurs se rencontrèrent à la gare et montèrent dans le même
compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment
d'émotion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une émotion plus
vive encore, et la timidité, l'embarras d'un travailleur peu mondain,
peu féministe, qui aimait sans être sûr de plaire. A tort ou à raison,
elle se sentit tout de suite une vague supériorité sur son adorateur,
si correct et si fortuné qu'il fût. Cette sensation la mit à l'aise, la
rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En
arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berçait
des plus riantes espérances.
Le lendemain, après déjeuner, par un temps doux, sous un ciel légèrement
voilé, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes à
pied. Rendez-vous était fixé à une demi-lieue du château, dans un coin
montueux et boisé du parc. On traversa les larges pelouses de frais
velours vert et la rivière sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa
source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les
furets et les chiens. M. de Raive plaça ses invités sous bois, de telle
façon que chacun d'eux commandât une issue des terriers. Puis on lâcha
les furets, et ces petites bêtes au pelage fauve, au museau fouilleur et
carnassier, aux ongles durs et crochus, pénétrèrent dans les trous, d'où
l'on vit bientôt fuir les lapins effarés. M. Albe, chasseur adroit et
passionné, s'en donna à coeur joie. Philippe avait accepté un fusil,
pour ne pas être autrement que les autres; mais il restait avec les
dames, peu soucieux d'exploits cynégétiques, et faisant discrètement sa
cour à Claire.
«C'est fort bien à vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne
faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse.
--Oh! ce n'est guère un plaisir pour moi, mademoiselle.
--Est-ce bien vrai?
--Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une
distraction banale, un peu cruelle et un peu lâche.
--Que mon père ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la
vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville!
--Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre goût à ces
choses-là. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence
seulement à respirer. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, dans un tel
massacre, un reste de barbarie féodale, s'accordant mal avec nos idées
et nos moeurs?
--Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac,
qui venait de s'arrêter près d'eux, le fusil à la main, en costume
de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serrée à la
taille, jambières montant jusqu'aux genoux.--Bah! ne sommes-nous pas
dans un siècle de féodalité bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les
lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclamé le
droit de ces animaux nuisibles, qu'il est méritoire d'exterminer.
Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma
férocité.»
Philippe consulta Claire du regard.
«Obéissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de
la galanterie.»
Bon gré, mal gré, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle,
guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait porté;
mais, hélas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tué le furet. Il ne
savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet,
contrairement à tous ses devoirs, avait chassé pour son propre compte,
et s'était attardé à boire le sang d'une victime étranglée, si bien
qu'on avait dû le faire débusquer par les chiens. Il avait mérité son
sort.
_Qu'il soit donc enseveli,
Le furet du bois joli!_
fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rôle de chercheuse d'esprit.
Elle ajouta:
«Monsieur Saville, vous avez vengé les lapins! Vous pouvez maintenant
aspirer à tout: Chambre, Sénat, ministère.»
Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et répondit qu'il ne
voulait même pas être conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et
le souvenir du malheureux furet le hantait sans trêve, tandis qu'il
s'appliquait à prendre des airs dégagés. Claire l'avait-elle trouvé
ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laissé paraître, et gardait une
réserve énigmatique.