II

Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de

la moyenne, le visage allongé entre de courts favoris châtains, il

avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni à l'éclat ni à

l'élégance, il était absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort

de son père, Arthur Saville, un Américain de Philadelphie venu tout

jeune à Paris et marié à une Française, il se trouvait à la tête d'une

importante maison de commission, dont il avait su maintenir et même

augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune était donc fort respectable

déjà, sans compter ce que lui laisseraient sa mère et son grand-père

maternel. Et puis, selon toute probabilité, il multiplierait rapidement

ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie

que le substantiel, dédaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du

dessert.

L'hiver précédent, il avait rencontré Claire chez des amis communs, à

des bals, à des soirées intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre

garde, une impression profonde. Après un voyage commercial au delà de

l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez

riche pour deux, il n'hésita plus. Sa mère, qui l'adorait, désirait

vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le

grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rêvait pour son

petit-fils une alliance plus fortunée. Il accepta cependant de faire la

demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer à un échec,

Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien

disposée; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le

loisir de se mieux connaître.

Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut

sincèrement surprise. Il s'était toujours tenu à l'écart. Assurément, il

ne lui déplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot

est toujours flattée d'être recherchée par un jeune homme riche. Elle

éprouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement

se transformerait en affection.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 59 / 154 题