IV

Pour faire diversion, on alla d'un autre côté chasser le faisan. On

traversait à découvert une petite vallée herbeuse, quand on vit venir

au grand trot, entre les hauts châtaigniers, deux cavaliers dont l'un

portait l'uniforme d'officier d'artillerie.

«Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu.

--Quels sont ces messieurs?» demanda le papa Rambour, avec l'âpre

curiosité toujours en éveil dans ses yeux.

La châtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M.

Gilbert Ramel, l'oncle, était l'avocat bien connu, un avocat artiste,

plaidant pour les artistes, assidu aux premières représentations, et

qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de

vaisseau en congé. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa

femme, il ne s'était pas remarié, quoiqu'il n'eût guère plus de quarante

ans. Il vivait en garçon, et avait reporté toute son affection sur son

neveu Henri, dont le père et la mère étaient morts complètement ruinés

par des spéculations hasardeuses.

«Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avançant vers

eux. Je vous avais demandé si souvent, et avec si peu de succès, de

venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur

cette aimable surprise.

--Nous en sommes doublement charmés, ajouta Mme de Raive avec un

empressement sincère.

--Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter!

Voilà: Henri est maintenant en garnison à Hautefont; ma journée était

libre, le temps propice; j'ai quitté Paris dès le matin, j'ai déjeuné

là-bas avec le lieutenant, et je vous l'amène. Nous avons fait nos deux

lieues tout d'une traite.

--Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant;

mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un

simple lefaucheux, il nous fera plaisir.»

Les deux cavaliers mirent pied à terre. Henri prit le fusil d'un garde,

et les chasseurs se distribuèrent dans les allées du bois. Les piqueurs

rabattaient déjà les faisans, en criant: «Poule! poule!» quand c'était

une femelle, afin qu'alors on épargnât la bête. L'oeil vif, le profil

ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et

d'énergie, Henri Ramel n'était pas moins bon tireur que beau cavalier.

En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans.

«Ne prenez-vous pas votre revanche?» dit Claire à Philippe revenu près

d'elle.

Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fâcheux incident du

furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hâte, il butta contre une

racine saillante, et son arme, partant malgré lui, envoya plusieurs

grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait à vingt pas.

«Êtes-vous blessé? dit Mlle Albe à Philippe.

--Non! mais je mériterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-être

intéressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez

raison, mademoiselle.»

Lorsqu'on n'aime pas, on est sans pitié pour qui vous aime. Claire eut

subitement une envie folle de chasser, elle aussi.

Elle demanda à Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la façon de s'en

servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup parût, le coq

tomba. Elle eut un cri de joyeux étonnement.

«Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en

féliciter,» dit Henri Ramel en lui apportant la bête.

Philippe, très pâle, semblait avoir été frappé au coeur par le

contre-coup.

«Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents

le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des

massacreurs, nous! On aurait pu se voir à l'Opéra-Comique ou à la

Comédie-Française.»

Le soir, au salon, Philippe, appelant à lui tout son courage, s'approcha

de Claire.

«Monsieur Saville, quel est votre grade dans la réserve? lui dit-elle à

propos de rien, le regard distrait.

--Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas même soldat.

--Comment cela se fait-il? A quel titre êtes-vous donc dispensé?

--Mon père était citoyen américain. J'ai gardé sa nationalité, ce qui

m'exempte du service militaire en France.

--Pourtant, si nous avions la guerre?...

--M'y enverriez-vous?

--Vous pourriez y aller sans cela.

--Même si j'étais marié et père de famille?

--Monsieur Saville, vous êtes très raisonnable.

--Le serais-je trop, mademoiselle?

--Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.»

Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse.

Ses regards rencontrèrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attiré vers

elle dans une inconsciente et délicieuse émotion, il vint, l'emmena.

Philippe se sentit abandonné. Le coeur serré, les yeux voilés par une

brume de pleurs, il souffrait cruellement.

«Quelle ravissante jeune personne!» disait à mi-voix M. Gilbert Ramel,

qui, debout près de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel

officier.

V

Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui

leur avait été réservé, elle sentit s'élever en elle une étrange

tristesse. Sa mère était soucieuse.

«Qu'as-tu donc eu toute la journée? dit-elle à Claire. M. Philippe doit

prendre de toi une singulière idée.»

Claire, sans pouvoir répondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes.

«Voyons! ne pleure pas ainsi,» lui dit son père en la baisant au front.

Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un

air à la fois anxieux et courroucé.

«Il te plaît donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle!

As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien.

--Père, père, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire.

--Alors, tu ne veux pas de lui? Réponds!»

Elle ne répondit pas.

«Claire, dit alors sa mère avec la plus persuasive onction, M. Saville

t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y méprendre. S'il a été un peu

gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait

son amour. Dieu te garde, ma chère enfant, de ceux qui, en pareil cas,

ont toute leur présence d'esprit!»

Claire restait muette. Elle aussi avait été troublée, mais par un autre

que Philippe. Elle était de celles qui aiment, non celui qu'elles

intimident, mais celui qui réussit à les intimider.

«Demain, tâche d'être plus aimable! continua Mme Albe très doucement.

--Oh! s'écria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une

journée pareille!

--C'est entendu, fit son père. Il n'y a plus qu'à rompre au plus tôt.

Nous partirons demain, dès le matin.

--Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici

plusieurs jours.

--Ma chère amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse.

--Mme de Raive...

--Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais écrire un mot et bien vite

le porter moi-même à la station. Demain, nous recevrons de Paris par

dépêche un prétexte pour nous en aller.

--Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans expérience. Elle

n'a pas eu le temps de se rendre compte...»

M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante

reconnaissance, que, sans plus tarder, il écrivit, prit son chapeau et

sortit.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 61 / 154 题