Une vraie Française

I

Claire était charmante, mais n'était pas facile à marier. Elle ne

représentait pas ce que les gens sérieux appellent «un bon parti».

Certes, on appréciait, dès le premier abord, et toujours davantage, sa

grâce naturelle et sa gaîté cordiale, la douceur de ses fins cheveux

cendrés, la musique légère de sa voix si fraîche, et l'expression

profonde de ses yeux, tantôt gris, tantôt bleus, de ses tendres yeux

«couleur du temps», comme l'oiseau des contes de fées. Mais ces

choses-là ne sont pas ce qu'à Paris, de nos jours, on prise le plus

particulièrement dans une fille à marier; et même elles inquiètent les

esprits timorés, surtout quand rien de solide ne les fait valoir.

Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en

ménage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'était pas certain; et les

espérances pécuniaires brillaient par leur absence. Son père, M. Albe,

le plus honnête homme du monde et le plus intelligent, n'offrait

malheureusement aucune garantie positive. Il mêlait à toutes

ses entreprises une telle dose de passion, de chimère et de

désintéressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de

gros bénéfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle

clientèle. Cela n'avait pas suffi à son vaste et ardent cerveau.

Sollicité tour à tour par toutes les sciences et tous les arts, il

s'était lancé éperdument à la recherche de vérités neuves et de trésors

inexplorés. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que

ses amis. Pour ceux-là, il travaillait avec acharnement, recommençant

parfois tel ouvrage dont il n'était pas satisfait, et y perdant alors

plus qu'il n'y gagnait.

«C'est un original, c'est un artiste, un inventeur!» disaient, avec

un sourire de supériorité, les gens incapables de rien inventer, mais

habiles à exploiter tout.

Être le gendre d'un tel beau-père, il n'y avait pas là de quoi tenter

les jeunes messieurs à moustaches retroussées ou à barbe pointue, en

quête d'une situation avantageuse.

Et cela désolait Mme Albe, petite femme brune aux traits réguliers, à

l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre

possible dans l'aventureuse existence de son mari.

L'avenir de sa fille était sa préoccupation continuelle.

Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquiétude. Il

tenait d'elle, et très certainement il saurait se débrouiller plus tard.

Mais Claire tenait du père; et elle venait d'entrer dans sa vingtième

année.

Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps.

Ce fut donc une grande joie pour cette mère anxieuse, quand elle sut que

Philippe Saville pensait à Claire.

Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et

pour l'amener à se déclarer, elle avait usé d'une admirable diplomatie

féminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru

devoir garder une parfaite discrétion.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 58 / 154 题