III

Plusieurs jours s'écoulèrent; et j'avais totalement oublié cette

grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami

Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l'envers.

«Qu'y a-t-il? m'écriai-je, en le regardant. Voyons, parle.»

Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée.

Enfin il me dit d'une voix tremblante:

«Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius.

Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.»

Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.

Hélas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent

vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l'autre jour, avec le

petit chien noir de la vieille.

Jean me demanda d'être son témoin. J'épuisai tous les moyens de

persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai

fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et

espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée.

Il me serra la main et me dit:

«Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami à tous les deux. Reste

donc en dehors de notre querelle.»

Je courus chez Marius.

«Viens! m'écriai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous

vous battiez.»

Marius fut de glace.

«Elle l'a aimé; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la

laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh!

bien, je ne puis reculer; ce serait une lâcheté.»

Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop

savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de

ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 52 / 154 题