IV

Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en

voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.

Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le

journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise

politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en

deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir

parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un

second malheur. Voilà ce que je lus:

«Marius M... étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne

Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils

rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent

des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces

querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit.

Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en

dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme

gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le

coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de

Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je

l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné

cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de

la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé

mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de

Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils

unique.»

Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale.

L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier,

la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se

succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté

par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous

les trois, si bouffonnement allègres.

Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.

Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais

quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir.

C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même

pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours

vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le

temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède

efflanqué, avec la même ficelle.

Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille

me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression

diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué

au sol.

«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a

perdus.»

C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis

encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de

loin, je l'évite.

Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle

ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête

est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau

d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre!

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 53 / 154 题