Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en
voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.
Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le
journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise
politique était alors si aiguë, que j'avais voulu en apprendre ou en
deviner le dénouement. J'allais replier la feuille, après l'avoir
parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un
second malheur. Voilà ce que je lus:
«Marius M... étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne
Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils
rentrèrent. Une discussion s'éleva entre eux. Les voisins entendirent
des invectives et le piétinement d'une lutte. On était habitué à ces
querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit à minuit.
Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s'en
dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme
gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le
coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de
Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier: «Je me tue, je
l'ai tuée. Jean, pardon!» On suppose que la dispute, qui a occasionné
cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de
la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait blessé
mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de
Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils
unique.»
Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale.
L'évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier,
la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se
succédaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccadé, comme emporté
par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous
les trois, si bouffonnement allègres.
Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.
Je m'arrêtai, honteux; j'ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais
quoi! c'était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir.
C'était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même
pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours
vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le
temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède
efflanqué, avec la même ficelle.
Je crus que c'était une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille
me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression
diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué
au sol.
«Cette vieille femme est fée, m'écriai-je; elle s'est vengée, elle les a
perdus.»
C'était absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis
encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l'aperçois de
loin, je l'évite.
Dernièrement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle
ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête
est fée aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau
d'astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre!