II

Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j'aperçus

devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean

et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient,

légers, avec des éclats de rire, je ne sais où.

Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient

d'assez près une vieille femme, vêtue d'étranges haillons, qui portait

sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d'une ficelle

un horrible petit chien noir.

Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait

le bras à sa Jeanne; et Marius, la canne à la main, voltigeait de

l'autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c'était une vraie

grisette.

Il y a encore des grisettes; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas

emportées toutes dans leur tombeau.

Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un

singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en

aperçût; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste

de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et

s'arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne

pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius

restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle

rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant

pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius

poursuivit son manège; les rires étouffés recommencèrent de plus belle.

Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un

regard courroucé, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.

J'étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces

enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi

pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand

je sentais que tout le monde autour de moi était allé s'amuser.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 51 / 154 题