I
Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et
moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et
d'immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et
gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes.
Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans
les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur
Faust; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des
études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de
l'étude quand vint Méphistophélès; et nous, nous étions aussi avides de
science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant
rien encore.
Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier
Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt.
Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis; et nous demeurions
à cinq minutes l'un de l'autre.
Jean était poète. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et
chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'étais voué
éperdument aux mathématiques et à l'astronomie. Oui, à l'astronomie! Ces
choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient
un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je
travaillais ferme; j'étais très timide, surtout à l'égard des femmes, et
je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux
amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis
par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le
charme de la voix, de l'oeil et de la poésie, avait fait la conquête
d'une ravissante couturière, et que Marius jouissait d'une véritable
célébrité dans les bals publics.