C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui
apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard
avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et
ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant
Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit.
«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui
attendait.
--Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses,
répondit-il, les yeux baissés.
--Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la
courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon.
Puis elle écrivit ces mots:
«Madame la marquise,
«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et
son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous
que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et
méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis,
pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable
occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le
châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve
dans trois jours à la représentation de San-Carlino.
«Je suis très humblement
«Votre indigne servante.
«STRETTINA.»
Elle donna le pli cacheté à Enrico.
«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise
elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon
service. Tu me plais.»
Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et
revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission.
V
San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella
avec sa troupe. Les comédiens _dell'arte_ brodaient là tous les soirs,
pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes
et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les
intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient
l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre.
La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu
pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel.
Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba
complètement sa personnalité.
La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre
de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son
mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane.
Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long
éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis
Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces
personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment
burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans
le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y
comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur
les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina
avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire
très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas
l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit
pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre
_ad hoc_ un bout de rôle.
Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour
toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens.
Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de
bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt
l'aventure.
La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de
diamants, avec ces quelques mots:
«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je
vous souhaite d'être toujours belle.»