IV

C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui

apportait une missive du marquis. Aussitôt rentré chez lui, le vieillard

avait voulu, dans sa folie sénile, renouveler par lettre ses offres et

ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes tremblées du galant

Michel, laissa tomber son front dans ses mains et réfléchit.

«La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui

attendait.

--Oh! elle est la plus noble et la meilleure des maîtresses,

répondit-il, les yeux baissés.

--Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages!» ajouta la

courtisane en considérant la jolie figure du jeune garçon.

Puis elle écrivit ces mots:

«Madame la marquise,

«L'oncle de l'ingrat qui m'a quittée, vient de m'offrir son coeur et

son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous

que cette scène ne se fût jamais jouée. Je suis quelque peu triste et

méchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis,

pour que vous puissiez apprécier le style qu'il prend en semblable

occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon côté, je le

châtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve

dans trois jours à la représentation de San-Carlino.

«Je suis très humblement

«Votre indigne servante.

«STRETTINA.»

Elle donna le pli cacheté à Enrico.

«Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli à la marquise

elle-même? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends à mon

service. Tu me plais.»

Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lèvres. Il s'enfuit, et

revint bientôt dire qu'il s'était fidèlement acquitté de sa mission.

V

San-Carlino est un petit théâtre de Naples, où jouait alors Pulcinella

avec sa troupe. Les comédiens _dell'arte_ brodaient là tous les soirs,

pour la joie des spectateurs épris de ces marionnettes vivantes

et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les

intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafraîchissaient

l'antique imbroglio où figurent Diamantine et Cassandre.

La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu

pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel.

Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui déroba

complètement sa personnalité.

La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplît le théâtre

de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-même conduire par son

mélancolique époux, qui attendait toujours une réponse de la courtisane.

Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long

éclat de rire courut dans l'assemblée. Pulcinella et le marquis

Michel semblaient n'être plus qu'un. On eût dit que le premier de ces

personnages avait avalé et digéré le second. Ce composé éminemment

burlesque faisait pâmer de gaîté les assistants. Le marquis, assis dans

le fond de sa loge à côté de la marquise en loup de satin noir, n'y

comprenait rien. Hélas! il comprit bientôt, quand il vit se dérouler sur

les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina

avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-là. Elle sut dire

très délicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas

l'espérance, mais une dégelée de coups de bâton, et finalement partit

pour Cythère avec le petit page Enrico, à qui elle avait fait apprendre

_ad hoc_ un bout de rôle.

Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guéri pour

toujours des amours séniles. Naples s'amusa un mois à ses dépens.

Mais il confessa ses torts de si bonne grâce et s'accusa avec tant de

bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientôt

l'aventure.

La marquise fit remettre à la Strettina une merveilleuse parure de

diamants, avec ces quelques mots:

«Je suis votre obligée; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je

vous souhaite d'être toujours belle.»

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 49 / 154 题