Il se fit mystérieusement annoncer. La courtisane était visible. Il
traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un
petit salon, discret, coquet, mignon, où tout fleurait la galanterie.
Resté seul, il examina non sans intérêt les tentures et les tableaux.
Les tableaux et les tentures représentaient des badinages d'amour. Le
marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il
prit des poses plastiques, se balança le torse, frappa sur sa cuisse du
revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lèvres pour
tousser légèrement.
Une petite porte dissimulée dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina
parut. Elle semblait sortir d'une fête de Véronèse. Elle était belle,
somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout
respirait en elle l'orgueil de la beauté et l'habitude des plaisirs
voluptueux. Le marquis regarda, fut ébloui, baissa les yeux, baissa la
tête, salua profondément, resalua plus profondément encore, puis chercha
sans succès une formule de compliment.
Elle lui indiqua un siège et s'étendit languissamment sur des coussins
de soie rose. Le marquis, un peu encouragé, la contempla, voulut parler,
mais resta muet.
«A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'être visitée ce soir par
monsieur le marquis?» soupira-t-elle.
Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son siège; enfin une voix
rauque, quasi étranglée, réussit à sortir de son gosier:
«Mon neveu...» bégaya-t-il, et il ne put continuer.
«Ah! j'entends, reprit-elle. Le méchant nous quitte, nous délaisse; il
va conquérir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon
oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.»
Un éclair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie
lui revenant au coeur et sur les lèvres, il répondit en minaudant de
tout son être: «Oh! belle dame, le véritable trésor fabuleux est votre
chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer à
tenter cette conquête. Heureux celui qui vous consolera!»
La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus
familièrement, et rapprocha petit à petit son siège et sa personne de
l'attrayante créature. L'esprit de ce gros Céladon musqué se mit à
voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la
flamme qui le fascine.
Un quart d'heure après, il avait dit à la Strettina que Luca était un
débauché, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, était
un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour être
un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour être un ami sûr,
constant, éternellement dévoué. Il lui offrit des monceaux de perles,
des rivières de diamants, des pyramides d'or, un palais d'été, un
palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la
courtisane, qui ne cessait de rire.
Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ôter l'espoir, et alla
s'accouder à son balcon, dans la nuit bleue. Là elle s'abandonna aux
souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse
où Luca avait été son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rêveries
qui succédaient à leurs ardents baisers, comme le clair des étoiles aux
incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave,
irascible, insouciant, beau joueur, plein de sève et de jeunesse. Puis
l'oncle grotesque lui traversa la mémoire, avec son costume ridicule,
ses manières surannées, ses joues tombantes, et ses yeux de
crapaud-volant. Une amertume, un dégoût suprême lui vint, à elle qui si
rarement était songeuse; sa paupière se mouilla, elle versa presque une
larme.