Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de
ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire
qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu
mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des
nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte
d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de
surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de
faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds,
des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant
de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent
attraper.
Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la
perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure,
celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le
cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se
regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre
les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de
tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs,
et délibéra derechef.
La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser,
elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué
pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de
voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps
que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à
présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours
drôle à étudier.
Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une
si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas
au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de
frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi
du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la
Strettina.