II

Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de

ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire

qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu

mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des

nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte

d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de

surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de

faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds,

des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant

de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent

attraper.

Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la

perruque, et délibéra. Sa première idée, la plus simple et la meilleure,

celle à laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le

cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se

regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre

les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de

tabac parfumé, tapota sur sa tabatière avec ses doigts gras et blancs,

et délibéra derechef.

La Strettina était une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser,

elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'était ruiné, tué

pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait être intéressant de

voir comment cette créature était faite. Eh! eh! il y avait longtemps

que le marquis n'avait été chez les filles. Comment vivait ce monde-là à

présent? Ce monde-là vit toujours autrement que l'autre; il est toujours

drôle à étudier.

Après mûre délibération, le marquis crut ne devoir point perdre une

si belle occasion de faire des observations curieuses. N'était-il pas

au-dessus de la médisance? Au crépuscule, il se parfuma, s'habilla de

frais, s'éplucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi

du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la

Strettina.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 47 / 154 题