La Strettina

I

Ce printemps-là (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de

Rosis, le plus séduisant cavalier de la très séduisante ville de Naples,

venait de renoncer solennellement à l'amour illégitime. Devant le

bienheureux saint Janvier, il avait abjuré les superstitions du

plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le

lacryma-christi, au soleil du Vésuve, et se berce, comme les fleurs de

citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reçu, à la vérité, un

délicieux dédommagement en la personne de sa jeune épouse, la noble

Francesca, adorable créature dont les galants, les abbés, les musiciens

et les rimeurs célébraient sur tous les tons les grands yeux bleus et

les beaux cheveux noirs.

A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait

fait accepter ce mariage. Luca avait répudié difficilement la dernière

maîtresse dont il s'était épris, la Strettina, une Vénitienne aux

splendides torsades de cheveux dorés, au teint pâle et mat, aux yeux

bruns comme un rêve d'été. Il avait fallu qu'on lui représentât, et

qu'il se représentât cent fois à lui-même, mille et une considérations

capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait réussi à faire de

la fortune de ses défunts père et mère, les scandaleux tapages qui jadis

avaient rendu la Strettina célèbre, enfin la fuite des années et l'âge

sérieux de trente ans par lequel il venait d'être atteint.

Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de

revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par

deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse

tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux

gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La

marquise avait dû s'en mêler.

La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses

traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa

maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la

fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.

La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa

maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada

de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir

à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre

d'adieu.

Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa

suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à

s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne.

Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir

cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer

simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui

expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 46 / 154 题