IV

En voyage, à Genève, dans une pension bourgeoise du quai des Eaux-Vives,

fréquentée par les touristes de toutes les nations, j'avais fait la

connaissance d'un jeune Athénien, répondant au nom sonore de Philippe

Sébastopoulos et passant pour archimillionnaire. Ce grand gaillard brun,

à la barbe touffue, à la taille athlétique, à la physionomie calme et

forte, aux yeux très noirs, très doux et paresseusement passionnés, à

la voix singulièrement pénétrante, m'avait pris en affection à table

d'hôte, après plusieurs conversations où nous nous étions trouvés du

même sentiment et du même avis. Pendant trois semaines, il m'avait

entraîné à travers les monts et les lacs, citant des vers d'Homère, et

célébrant la beauté des jeunes Anglaises voyageuses. Nous nous étions

quittés excellents amis, et nous étions retournés, lui à Londres, chez

un grand négociant de la Cité, son compatriote, et moi à Paris, après

avoir échangé nos photographies et juré par le Styx de nous écrire

toutes les semaines. Je n'avais jamais reçu depuis lors une ligne de

lui, il n'avait jamais reçu un mot de moi.

Mais un matin, comme j'ouvrais ma porte pour aller déjeuner, je tombai

soudain dans les bras de Sébastopoulos. Nous criâmes sept fois: Hourra!

Et je lui dis gravement:

«Salut, Philippe aux pieds légers. Par Hercule, sois le bienvenu sous

mon toit. Quelles nouvelles m'apportes-tu des charmeresses britanniques?

--Octave, elles ne me charment plus, ces grandes filles d'Albion à la

poitrine plate et aux pieds kilométriques. Elles sont belles et bêtes

comme des dahlias. Vive la France! j'aime à Paris.

--A Paris!

--Oui, je suis ici depuis quinze jours, et depuis quatorze j'idolâtre

une créature aussi adorable que peu farouche.

--Qui s'appelle?

--Noëmi de Riol.

--Oh! la fine fleur du panier parisien; une reine du monde où l'on aime

vite!

--Il y a treize jours au moins que j'aurais dû me présenter ici. Mais

elle m'a fait perdre la tête. Il a fallu pour me rendre la mémoire, que

sa petite amie, Céline Orange, vînt tout à l'heure s'inviter à passer

la journée avec nous, ayant à se distraire de je ne sais quel chagrin

d'amour. «Va chercher un ami, m'a dit Noëmi aussitôt; je n'aime pas

avoir un cavalier pour deux.» Alors j'ai songé à toi, et me voilà.

Viens-tu déjeuner sans façons?»

V

Ce jour-là, justement, j'avais toutes sortes d'affaires très sérieuses;

je n'en trouvai que plus de charme à accepter cette invitation

dépouillée d'artifice.

On déjeuna chez Noëmi. On se grisa légèrement. Au dessert, Céline

s'épancha dans mon sein. Noëmi me reprocha de ne pas être assez

consolant. Je devins affectueux. «Trop affectueux!» objecta alors Noëmi.

Elle fit atteler; et fouette, cocher! Oh! le beau cocher à fourrures! A

la place de Sébastopoulos, j'aurais été jaloux.

Les roues tournaient, ma tête aussi; l'église de la Madeleine vint

majestueusement à notre rencontre; de chaque côté les maisons

défilaient, les passants fourmillaient. Puis les arbres des

Champs-Elysées s'ébranlèrent; puis l'Arc-de-Triomphe, tel qu'un

gigantesque éléphant de pierre, se dressa sur ses hautes jambes

massives; puis les buissons du Bois s'agitèrent devant nos chevaux. Les

deux dames bavardaient comme des perruches; et de temps en temps, à

propos de rien, tous les quatre à la fois, nous éclations de rire. Je

fumai un londrès exquis. Mais tout à coup j'eus un soubresaut, et la

jeune Céline s'écria: «Qu'a-t-il donc? Est-il malade? Le voilà pâle

comme la vertu.»

J'alléguai un éblouissement. J'avais été brusquement dégrisé. Notre

voiture venait de croiser celle de mon oncle! Ma tante, en chapeau de

velours grenat, m'avait jeté un coup d'oeil terrible; et ma cousine, en

rubans bleus, avait promené sur nous un regard de stupéfaction. J'en

restai longtemps rêveur.

A dîner, cette vision rapide s'effaça peu à peu de mon esprit. Céline

était irrésistible, la petite sainte nitouche, avec ses airs de

perversité ingénue. Je me sentis de nouveau grisé. Tout ce que j'avais

de drôleries dans la cervelle partit comme un feu d'artifice. On me

permit un baiser sur une joue, un baiser sur l'autre joue, un troisième

baiser sur les lèvres. Je redevenais tendre. Noëmi proposa d'aller au

théâtre. Personne ne voulait. Elle tint bon. Était-elle éprise d'un

ténor? On jouait Faust à l'Opéra. Il fallut y aller. La voiture roula

dans la nuit sur le pavé des rues; puis, subitement, nous nous trouvâmes

en pleine lumière, dans une loge de face, au milieu d'une assistance

silencieuse, qui écoutait avec recueillement le premier duo de Faust et

de Méphisto.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 35 / 154 题