«Ayons de la tenue!» me souffla ce bon Sébastopoulos. Nous nous
efforçâmes d'être calmes. Mais en vain. On nous chuta du parterre. Un
monsieur faillit me provoquer en duel. L'ouvreuse vint mielleusement
nous conseiller d'échanger nos observations un peu moins haut. A
l'entr'acte j'allai chercher des bonbons, et nous nous apaisâmes à les
croquer. Céline les trouva si doux, qu'elle n'eut pas honte de me donner
un baiser sonore au fond de la loge. On se retourna vers nous; je
m'avançai pour payer d'aplomb et je me mis par contenance à lorgner
vaguement.
Fatalité! Au bout de ma lorgnette, dans une loge peu éloignée de la
nôtre, que vois-je? Est-ce une hallucination? Je suis gris, ce n'est pas
possible. Mais si! c'est bien eux. Hélas! oui. Eux! vous devinez qui.
Mon oncle, ma tante, ma fière cousine Édith! Mon oncle me regarde du
coin de l'oeil. Ma tante est rouge comme une botte de pivoines; ma
belle cousine semble toute pensive. Vainement j'écarte l'impitoyable
lorgnette. Ils sont là, ils y restent.
Décontenancé, je me rejetai vivement dans l'ombre. Céline, curieuse
comme la police et maligne comme la fièvre, devina vite. «Octave a des
parents dans la salle; on a reconnu Octave, nous compromettons Octave.
Jeune homme, où siège ta tribu?»
Et, des yeux, elle fouilla toutes les loges avec la plus scrupuleuse
impertinence. Je ne savais comment la modérer. Heureusement la toile se
relevait. Siebel chanta ses couplets timides et passionnés:
_Dites-lui que je l'aime!..._
J'avais envie de pleurer. Cette musique m'énervait. Il me semblait,
chose étonnante! que mon coeur chantait avec Siebel, non pour Céline,
mais pour Édith. Je n'osai la regarder, mais son image me hantait.
Tout l'acte me parut divin, de fraîcheur, d'harmonie, de passion.
L'entr'acte suivant fut terrible! On me taquina, on me questionna à
outrance. Je voulus filer. Impossible! Je dus prendre les dames par la
douceur et leur faire de fausses révélations.
Vers la fin, une angoisse me saisit: «Si nous allions nous rencontrer
dans l'escalier!»
Je fis tout pour éviter ce qui me semblait le comble de l'opprobre,
hâtant d'abord le départ, puis le retardant, et, après la lorgnette,
cherchant les gants que préalablement j'avais fait disparaître dans mes
poches. Tout fut inutile. Céline prit mon bras, m'entraîna vers le grand
escalier, et je me trouvai nez à nez avec ma belle cousine. J'hésitai
une seconde. Puis, par une hardiesse qui, à moi-même, me parut étrange,
je passai mon chemin, n'ayant de regards que pour ma compagne et
affectant des prévenances infinies. Enfin, nous sortîmes du théâtre.
Ouf! je respirai.
Sébastopoulos voulut souper. Je me grisai cette fois si effroyablement
qu'on fut obligé de me faire reconduire chez moi.