XX

A l'inquiétude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait

parfois se mêler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille

avait été profondément affectée, c'est que l'homme aimé par elle avait

été atteint. Le rival heureux n'existait plus.

A certains moments, Rouillon en avait des accès de joie féroce et comme

un redoublement de vitalité. Il ne faisait plus mystère de son amour;

bien au contraire, il l'affichait sans réserve, prenant soin de

compromettre Lucile par ses assiduités.

Cependant, l'état de la malade empirait. Allait-elle donc succomber?

Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aimé,

l'aurait tuée, elle!

Cette idée maintenant le persécutait. Il en perdit l'appétit et le

sommeil. Il fit venir de Neuville un médecin renommé. La jeune fille,

que sa mère soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle

se trouva hors de danger.

La convalescence fut longue; et Lucile était encore bien frêle, bien

pâle, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina

de si tristes choses.

Son rétablissement ne fut complet que le jour où l'on eut des nouvelles

d'André. Il écrivait du fond de l'Allemagne. Il était là prisonnier; là,

il avait été, presque en même temps que Lucile, entre la vie et la mort.

Une fièvre typhoïde avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien

maintenant, et il annonçait son prochain retour.

Au commencement de juillet, un an juste après la première démarche,

Rouillon reparla du mariage à Constant Fraisier. Celui-ci répondit

évasivement. Ses affaires allaient mal. Il était fort embarrassé, entre

ce créancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mère, faisait

la sourde oreille aux représentations les plus sages, aux supplications

les plus pathétiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation

n'étant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon.

Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas

rompre avant le retour d'André, d'abord éluda la question, se plaignit

d'être encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorité

qu'elle était plus forte et plus belle que jamais. Froissée par ces

compliments agressifs, offensée par cette insistance impérieuse, elle

fut prise d'une irritation fébrile, ne put se contenir plus longtemps,

déclara que présentement elle n'avait aucun goût pour le mariage, salua

et sortit.

Rouillon revînt chez lui exaspéré. Il résolut d'employer les grands

moyens. Il déchaîna les hommes de loi, démasqua toutes ses batteries.

Fraisier perdit espoir.

Lucile restait, de son côté, aussi intraitable que Rouillon du sien;

elle attendait André avec impatience.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 25 / 154 题