A l'inquiétude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait
parfois se mêler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille
avait été profondément affectée, c'est que l'homme aimé par elle avait
été atteint. Le rival heureux n'existait plus.
A certains moments, Rouillon en avait des accès de joie féroce et comme
un redoublement de vitalité. Il ne faisait plus mystère de son amour;
bien au contraire, il l'affichait sans réserve, prenant soin de
compromettre Lucile par ses assiduités.
Cependant, l'état de la malade empirait. Allait-elle donc succomber?
Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aimé,
l'aurait tuée, elle!
Cette idée maintenant le persécutait. Il en perdit l'appétit et le
sommeil. Il fit venir de Neuville un médecin renommé. La jeune fille,
que sa mère soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle
se trouva hors de danger.
La convalescence fut longue; et Lucile était encore bien frêle, bien
pâle, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina
de si tristes choses.
Son rétablissement ne fut complet que le jour où l'on eut des nouvelles
d'André. Il écrivait du fond de l'Allemagne. Il était là prisonnier; là,
il avait été, presque en même temps que Lucile, entre la vie et la mort.
Une fièvre typhoïde avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien
maintenant, et il annonçait son prochain retour.
Au commencement de juillet, un an juste après la première démarche,
Rouillon reparla du mariage à Constant Fraisier. Celui-ci répondit
évasivement. Ses affaires allaient mal. Il était fort embarrassé, entre
ce créancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mère, faisait
la sourde oreille aux représentations les plus sages, aux supplications
les plus pathétiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation
n'étant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon.
Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas
rompre avant le retour d'André, d'abord éluda la question, se plaignit
d'être encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorité
qu'elle était plus forte et plus belle que jamais. Froissée par ces
compliments agressifs, offensée par cette insistance impérieuse, elle
fut prise d'une irritation fébrile, ne put se contenir plus longtemps,
déclara que présentement elle n'avait aucun goût pour le mariage, salua
et sortit.
Rouillon revînt chez lui exaspéré. Il résolut d'employer les grands
moyens. Il déchaîna les hommes de loi, démasqua toutes ses batteries.
Fraisier perdit espoir.
Lucile restait, de son côté, aussi intraitable que Rouillon du sien;
elle attendait André avec impatience.