Le lendemain, les Allemands quittèrent le pays. Ils emmenaient le maire
et deux notables, la corde au cou, avec menace de les fusiller net, si
la colonne était inquiétée en traversant les bois.
Plus de trente habitations avaient été incendiées. Onze personnes
avaient succombé, entre autres le vieux Moussemond, l'huissier, le père
de Victor; on le retrouva à moitié carbonisé près de son coffre-fort.
En partant, l'ennemi tenta de brûler la maison Jorre, d'abord épargnée
parce qu'une ambulance y avait été installée; mais le feu fut éteint,
sans dégâts considérables.
La maison Fraisier avait été sauvée par un singulier hasard. Un
chirurgien allemand, le brassard sur la manche, un flacon de pétrole
dans la main gauche, un long pinceau dans la main droite, badigeonnait
déjà les rayons du magasin, lorsque Constant Fraisier reconnut ce
pétroleur pour un camarade de la vingtième année, qui, étudiant en
médecine, avait logé à Paris, pendant quelques mois, sur le même palier
que lui. En souvenir de l'ancien temps, l'homme au pinceau daigna
protéger la famille et les biens de son ci-devant voisin.
Mais Lucile, brisée déjà par le départ d'André, fut, dans cette affreuse
journée, assaillie de telles angoisses, qu'elle en tomba gravement
malade.
Rouillon venait chaque matin prendre de ses nouvelles. Cette maladie
le troublait, l'inquiétait au suprême degré. Il avait peu de remords
d'ailleurs, n'ayant tué personne de sa main, et se croyant à l'abri de
tout soupçon. Et puis, n'avait-il pas fallu sacrifier trois hommes?
Autant ceux-là que d'autres! C'était un cas de légitime défense.
Il montrait, en outre, une activité étourdissante. Il faisait fonction
de maire; et ce n'était pas une sinécure alors, Verval ayant sans cesse
à héberger les détachements ennemis qui s'y succédaient régulièrement.
Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait à les satisfaire.
Il admirait leur correction, leur politesse, et même, disait-il, leur
sensibilité. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils
ne ressemblaient guère à ces chenapans de francs-tireurs!
Il réussit à préserver la commune des réquisitions les plus onéreuses.
Par son entremise, à dix lieues à la ronde, les fermiers vendaient leur
bétail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait
pour presque rien les peaux des bestiaux abattus.
Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint très populaire.
N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle
attaque du pont, si funeste à la petite ville? N'était-il pas devenu la
providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le
laissait tranquille, était bon enfant.
On passait devant les ruines des maisons brûlées, sans plus y faire
attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts.