XIX

Le lendemain, les Allemands quittèrent le pays. Ils emmenaient le maire

et deux notables, la corde au cou, avec menace de les fusiller net, si

la colonne était inquiétée en traversant les bois.

Plus de trente habitations avaient été incendiées. Onze personnes

avaient succombé, entre autres le vieux Moussemond, l'huissier, le père

de Victor; on le retrouva à moitié carbonisé près de son coffre-fort.

En partant, l'ennemi tenta de brûler la maison Jorre, d'abord épargnée

parce qu'une ambulance y avait été installée; mais le feu fut éteint,

sans dégâts considérables.

La maison Fraisier avait été sauvée par un singulier hasard. Un

chirurgien allemand, le brassard sur la manche, un flacon de pétrole

dans la main gauche, un long pinceau dans la main droite, badigeonnait

déjà les rayons du magasin, lorsque Constant Fraisier reconnut ce

pétroleur pour un camarade de la vingtième année, qui, étudiant en

médecine, avait logé à Paris, pendant quelques mois, sur le même palier

que lui. En souvenir de l'ancien temps, l'homme au pinceau daigna

protéger la famille et les biens de son ci-devant voisin.

Mais Lucile, brisée déjà par le départ d'André, fut, dans cette affreuse

journée, assaillie de telles angoisses, qu'elle en tomba gravement

malade.

Rouillon venait chaque matin prendre de ses nouvelles. Cette maladie

le troublait, l'inquiétait au suprême degré. Il avait peu de remords

d'ailleurs, n'ayant tué personne de sa main, et se croyant à l'abri de

tout soupçon. Et puis, n'avait-il pas fallu sacrifier trois hommes?

Autant ceux-là que d'autres! C'était un cas de légitime défense.

Il montrait, en outre, une activité étourdissante. Il faisait fonction

de maire; et ce n'était pas une sinécure alors, Verval ayant sans cesse

à héberger les détachements ennemis qui s'y succédaient régulièrement.

Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait à les satisfaire.

Il admirait leur correction, leur politesse, et même, disait-il, leur

sensibilité. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils

ne ressemblaient guère à ces chenapans de francs-tireurs!

Il réussit à préserver la commune des réquisitions les plus onéreuses.

Par son entremise, à dix lieues à la ronde, les fermiers vendaient leur

bétail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait

pour presque rien les peaux des bestiaux abattus.

Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint très populaire.

N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle

attaque du pont, si funeste à la petite ville? N'était-il pas devenu la

providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le

laissait tranquille, était bon enfant.

On passait devant les ruines des maisons brûlées, sans plus y faire

attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 24 / 154 题