Un matin, Fraisier voulut faire une dernière tentative auprès de
Rouillon.
«Je n'ai pas pu lui parler! dit-il en rentrant au magasin. Il ira
jusqu'au bout; il ne nous fera grâce de rien.
--Dois-je me vendre à cet homme? répliqua Lucile avec énergie. Si nous
en sommes là, est-ce ma faute?»
Mais subitement, elle se dressa, transfigurée, radieuse:
«André! André!» s'écria-t-elle.
Et, emportée par un irrésistible élan, elle se jeta dans les bras du
jeune homme, qui venait d'apparaître sur le seuil.
«Oui, père, reprit-elle après la première effusion, oui, c'est lui que
j'aime. Il nous défendra, il nous sauvera, j'en suis sûre. Je ne crains
plus rien maintenant. Mais regardez donc! Il a la croix! Il a l'uniforme
d'officier! Oh! que je suis heureuse! Il ne nous en avait rien dit dans
sa lettre, l'égoïste! Il voulait voir notre surprise. Vite, il faut nous
mettre au courant.»
André dut raconter tout au long, puis répéter et répéter encore, la
suite accidentée de ses aventures militaires. Après Sedan, après les
tortures subies au funèbre campement de la presqu'île d'Ige, il avait pu
s'échapper, gagner la Belgique. Revenu en France, incorporé à l'armée
du Nord, il avait pris part aux batailles de Villers-Bretonneux et de
Pont-Noyelles, au combat d'Achier-le-Grand. Il avait été décoré et promu
sous-lieutenant le 3 janvier, après la victoire de Bapaume.
Blessé au front et à l'épaule droite devant Saint-Quentin, il était
retombé entre les mains de l'ennemi, et il avait été interné dans la
Prusse orientale.
A son tour, il voulut savoir tout ce qui s'était passé à Verval en son
absence.
«Tranquillisez-vous! dit-il à Fraisier, en apprenant les dernières
manoeuvres de Rouillon, Lucile a raison de ne plus rien craindre.
D'après ce que m'a montré ma mère, nous avons une fortune à présent; et
je pourrai bientôt désintéresser cet homme.
--Oui, c'est la vérité, ajouta Mme Jorre, qui avait accompagné son fils.
Le notaire est venu en personne, hier soir, à la maison, pour m'annoncer
que, toutes informations prises, nous héritons des Moussemond. Ce
malheureux Victor a été fusillé sur la côte, tandis que son père
succombait dans l'incendie. Nous sommes les plus proches, et, je crois,
les seuls parents qui leur survivent.
--Ne perdons pas une minute! reprit André. Monsieur Fraisier,
accompagnez-moi chez Rouillon. Nous ne reviendrons pas sans l'avoir vu.
Je lui donnerai ma parole, et au besoin ma signature. Il faut que ses
poursuites cessent immédiatement.