XIII

L'infanterie allemande s'était cantonnée hors du bourg. Le chef avait

établi son quartier général chez les Dufriche, à la Villa des Roses.

C'est là que fût mené Rouillon. On le poussa, les mains liées, dans la

salle à manger, où plusieurs officiers étaient attablés autour d'un

déjeuner copieux. Une femme les servait, Madeleine Cibre.

«Elle m'aura dénoncé!» pensa-t-il, en fixant sur elle un regard haineux.

Le plus âgé des officiers, celui qui paraissait le chef, se retourna à

demi pour considérer le prisonnier.

«Qui êtes-vous? lui dit-il.

--François Rouillon.

--Vous êtes adjoint au maire, vous êtes un des plus riches

contribuables. Votre devoir était de prévenir les actes de rébellion et

de brigandage commis contre nous, l'autre nuit, dans votre commune. Vous

en serez personnellement responsable, si les coupables ne nous sont pas

livrés.

--Les coupables! mais ce sont les francs-tireurs. Ils ont quitté Verval.

Je ne puis vous en livrer un seul, moi!

--Vous dites tous la même chose ici; vous vous êtes entendus pour nous

tromper. Vous mentez, comme le maire et les deux notables que je viens

de faire enfermer dans le pavillon du jardin. Vos francs-tireurs, nous

ne les avons pas vus. Ce sont les habitants qui ont tiré sur nous.

D'ailleurs, quels que fussent les rebelles, il fallait les empêcher

d'agir.

--Ah! j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour cela, je vous le jure!

--Toujours le même système! Mais je ne veux pas qu'on se moque de nous.

Il importe que paysans et bourgeois perdent tout espoir de nous résister

impunément. Nous avons eu trois hommes hors de combat. Si vous persistez

tous dans votre silence, trois d'entre vous seront exécutés. Trois

autres iront en prison au delà du Rhin. Vingt maisons seront brûlées. Je

vous accorde un quart d'heure pour réfléchir. Allez.»

On emmenait déjà Rouillon. Mais il avait beaucoup réfléchi en quelques

minutes.

«Mon commandant, dit-il à voix basse après s'être assuré d'un coup

d'oeil que Madeleine n'était plus là, ne pourrais-je vous parler un

moment en particulier.

--Pourquoi?

--Pour ne pas être entendu par tout le monde.

--Soit! Passez dans la pièce voisine; je vous y rejoindrai tout à

l'heure.»

Le chef fit un signe aux soldats, leur adressa quelques mots en

allemand, et Rouillon fut conduit dans un salon attenant à la salle à

manger.

On l'y laissa seul, en attendant la fin du repas. Il put y poursuivre

tranquillement ses réflexions.

Il n'entendait pas le moins du monde payer de sa vie, ou simplement de

sa fortune et de sa liberté, l'absurde agression des enragés qui avaient

agi malgré ses remontrances. N'était-il pas innocent? A tout prix,

il fallait se tirer de cette mésaventure. Mais comment? Eh bien! en

détournant l'orage sur d'autres que lui. Chacun pour soi? On se défend

comme on peut.

Alors, qui sacrifier? Bah, n'importe qui! Pourtant il fallait faire un

choix, donner des noms, et cela méritait quelque attention. Il baissa la

tête et songea.

Quand il releva le front, une ironie sinistre luisait dans ses yeux. Ce

qu'il cherchait, il l'avait trouvé.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 17 / 154 题