L'ennemi, cependant, gagnait chaque jour du terrain. Le 2 octobre,
Verval eut une première alerte. Des troupes allemandes apparurent au
loin, dans la plaine, par grandes masses noires; et l'on vit les uhlans
chevaucher de l'autre côté de l'eau. Mais on avait fait sauter le pont,
et ce jour-là ils durent se borner à une promenade platonique.
Le surlendemain, un détachement d'infanterie occupa le hameau de
Saint-Maxin, à droite de la Sorelle. Deux hommes, d'abord, traversèrent
la rivière sur un arbre creux, et reconnurent l'endroit. Puis, ils
firent un radeau sur lequel passèrent une quarantaine de soldats; et
cette avant-garde s'établit dans une ferme, à l'angle formé par le
confluent de la Sorelle et de l'Orle, afin de rétablir le pont, tant
bien que mal, au plus vite.
Personne ne bougeait dans le bourg. Nul ne songeait à la défense; et les
voitures où l'on avait entassé les armes de la garde nationale étaient
déjà parties. Une compagnie de francs-tireurs les ramena. Le capitaine
s'installa à la mairie, convoqua les autorités, déclara qu'il fallait
résister, débusquer les Allemands de leur poste avancé. Il fit appel aux
hommes de bonne volonté, distribua les fusils. Vainement le maire et
quelques conseillers municipaux protestèrent de tout leur pouvoir;
vainement se démena François Rouillon qui, sachant la méthode des
Prussiens, redoutait les conséquences d'une pareille équipée.
«Les voilà bien, criait-il, ces bandits de francs-tireurs! Ils
sacrifient tout, parce qu'ils n'ont rien à perdre. Ils ruineraient vingt
départements pour faire parler d'eux.»
Les trembleurs eurent beau dire; ils ne purent obtenir qu'on se tînt
tranquille. On attaqua au milieu de la nuit. L'ennemi, surpris, eut
plusieurs hommes tués ou blessés et se retira précipitamment sur la rive
droite, abandonnant ses travaux, qui furent anéantis.
L'enthousiasme causé par ce succès dura peu. On apprit la capitulation
de Neuville-le-Fort. Les francs-tireurs gagnèrent les bois à la hâte,
et bientôt un corps d'armée allemand, arrivant par la rive gauche de
l'Orle, ouvrit sur Verval un bombardement préliminaire qui fit crouler
le clocher et alluma plusieurs incendies. Puis des cavaliers verts et
rouges, au casque à chenille, prirent possession de la place.
Comme Rouillon remontait de la cave où il s'était réfugié, il s'entendit
appeler de la rue. Il s'avança sur le seuil et vit trois cavaliers
ennemis, arrêtés devant sa maison.
«Me reconnaissez-vous? lui dit l'un d'eux en riant. Eh! eh! j'ai
travaillé ici pour le roi de Prusse.»
En effet, sous l'uniforme des chevau-légers bavarois, Rouillon reconnut
un ancien employé du chemin de fer, Karl Stein, qui avait passé
plusieurs années dans le pays.
«Marche! lui cria cet homme, changeant subitement de façons. Tu seras
notre otage. C'est la guerre.»
Il lui mit le pistolet sur la tempe; et les deux autres cavaliers,
l'empoignant chacun par un bras, l'entraînèrent au trot de leurs
montures.