XII

L'ennemi, cependant, gagnait chaque jour du terrain. Le 2 octobre,

Verval eut une première alerte. Des troupes allemandes apparurent au

loin, dans la plaine, par grandes masses noires; et l'on vit les uhlans

chevaucher de l'autre côté de l'eau. Mais on avait fait sauter le pont,

et ce jour-là ils durent se borner à une promenade platonique.

Le surlendemain, un détachement d'infanterie occupa le hameau de

Saint-Maxin, à droite de la Sorelle. Deux hommes, d'abord, traversèrent

la rivière sur un arbre creux, et reconnurent l'endroit. Puis, ils

firent un radeau sur lequel passèrent une quarantaine de soldats; et

cette avant-garde s'établit dans une ferme, à l'angle formé par le

confluent de la Sorelle et de l'Orle, afin de rétablir le pont, tant

bien que mal, au plus vite.

Personne ne bougeait dans le bourg. Nul ne songeait à la défense; et les

voitures où l'on avait entassé les armes de la garde nationale étaient

déjà parties. Une compagnie de francs-tireurs les ramena. Le capitaine

s'installa à la mairie, convoqua les autorités, déclara qu'il fallait

résister, débusquer les Allemands de leur poste avancé. Il fit appel aux

hommes de bonne volonté, distribua les fusils. Vainement le maire et

quelques conseillers municipaux protestèrent de tout leur pouvoir;

vainement se démena François Rouillon qui, sachant la méthode des

Prussiens, redoutait les conséquences d'une pareille équipée.

«Les voilà bien, criait-il, ces bandits de francs-tireurs! Ils

sacrifient tout, parce qu'ils n'ont rien à perdre. Ils ruineraient vingt

départements pour faire parler d'eux.»

Les trembleurs eurent beau dire; ils ne purent obtenir qu'on se tînt

tranquille. On attaqua au milieu de la nuit. L'ennemi, surpris, eut

plusieurs hommes tués ou blessés et se retira précipitamment sur la rive

droite, abandonnant ses travaux, qui furent anéantis.

L'enthousiasme causé par ce succès dura peu. On apprit la capitulation

de Neuville-le-Fort. Les francs-tireurs gagnèrent les bois à la hâte,

et bientôt un corps d'armée allemand, arrivant par la rive gauche de

l'Orle, ouvrit sur Verval un bombardement préliminaire qui fit crouler

le clocher et alluma plusieurs incendies. Puis des cavaliers verts et

rouges, au casque à chenille, prirent possession de la place.

Comme Rouillon remontait de la cave où il s'était réfugié, il s'entendit

appeler de la rue. Il s'avança sur le seuil et vit trois cavaliers

ennemis, arrêtés devant sa maison.

«Me reconnaissez-vous? lui dit l'un d'eux en riant. Eh! eh! j'ai

travaillé ici pour le roi de Prusse.»

En effet, sous l'uniforme des chevau-légers bavarois, Rouillon reconnut

un ancien employé du chemin de fer, Karl Stein, qui avait passé

plusieurs années dans le pays.

«Marche! lui cria cet homme, changeant subitement de façons. Tu seras

notre otage. C'est la guerre.»

Il lui mit le pistolet sur la tempe; et les deux autres cavaliers,

l'empoignant chacun par un bras, l'entraînèrent au trot de leurs

montures.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 16 / 154 题