Le commandant parut, suivi d'un jeune officier. La porte refermée, il
se jeta sur le canapé, le cigare aux dents, et fit signe au prisonnier
qu'il l'écoutait.
«Je n'ai pas menti, commença Rouillon d'une voix ferme. Les
francs-tireurs ont fait le coup. Toutefois, la commune n'est pas
complètement innocente. En cela, vous avez raison.
--Expliquez-vous.
--Le maire et les gens sensés se sont hautement opposés à tout fait de
guerre. J'ai dit, moi-même, au capitaine des francs-tireurs, que c'était
une lâcheté de compromettre pour rien une ville ouverte. Mais il ne
cherchait sans doute qu'une occasion de se mettre en évidence; et les
forcenés l'acclamaient. Que pouvions-nous faire? Protester et partir.
Nous sommes donc rentrés chez nous, et nous n'avons pas vu ceux des
habitants qui ont fait partie de l'expédition. Mais je puis, à coup sûr,
vous en désigner trois, parce que ces trois-là se sont vantés de leurs
exploits.
--Nommez-les.
--Victor Moussemond, le fils de l'huissier; Jean Savourny,
l'instituteur, et Prosper Dufriche....
--Comment! le maître de cette maison où nous sommes!
--Non, son fils.
--Son fils! mais n'avait-il pas été blessé au commencement de la guerre,
à Woerth? Il garde encore la chambre, nous a-t-on dit; et c'est à peine
s'il peut marcher.
--Il n'est pas aussi faible qu'on le prétend. Il s'est fait conduire
jusqu'au bord de la rivière. C'est lui qui, avec le capitaine, a tout
dirigé.
--Vous en êtes certain?
--Je vous l'affirme.
--Bien! On s'assurera de lui. Vous guiderez mes hommes pour qu'ils
arrêtent les deux autres.
--Je vous supplie de m'épargner cette démarche, qui me compromettrait
sans nécessité.
--Désignez donc d'une façon précise les personnes et les domiciles.
Wilhelm, déliez-lui les mains et donnez-lui de quoi écrire.»
Le jeune officier arracha une feuille de son carnet, la posa sur le
guéridon avec un gros crayon rouge, et délia Rouillon.
«Écrivez!» dit à ce dernier le commandant.
Rouillon hésitait.
«Soyez tranquille, ricana Wilhelm. Nous ne laissons pas tramer les
pièces compromettantes. Cela vous engagera envers nous. Voilà tout.
--Aimez-vous mieux quelques balles dans la tête?» ajouta le chef.
Rouillon vit qu'il fallait se résigner. Il prit le crayon rouge et
écrivit.
«Moussemond et Savourny demeurent-ils tous les deux du même côté? lui
demanda le commandant lorsqu'il eut fini d'écrire.
--Non, ils habitent aux deux extrémités de la ville.
--Wilhelm, afin d'aller plus vite, vous commanderez une escouade pour
chacun d'eux. Transcrivez en allemand chaque indication sur une feuille
séparée. Vous garderez l'original comme justification.»
Puis, se tournant vers Rouillon:
«Vous êtes libre. Partez!»
Et comme Rouillon s'en allait:
«Mais j'y pense, Wilhelm, donnez-lui un sauf-conduit. Il se peut qu'il
ait besoin de nous, comme il se peut que nous ayons besoin de lui.»