L’hospitalité croate.--Croates et Serbes.--L’étiquette.--La
religion.--Le clergé.--Mgr Strossmayer et la liturgie slave.
Je voyageais un jour sur la ligne du Semmering avec un Allemand qui
venait de visiter le midi de l’Autriche et l’Italie du Nord. Il avait
poussé une pointe jusqu’à Agram. Il en était revenu enchanté: «La ville
est belle, disait-il, les femmes y sont charmantes, les fruits
savoureux, les vins exquis. Je préfère Agram à Gratz, à Trieste, à
Vérone et même à Venise.» Mon compagnon de route exagérait un peu. Il
n’est pas donné à tout le monde de comprendre Venise, et je suppose
qu’il ne l’avait pas comprise du tout. Je ne connais pas un Croate de
bon sens qui ait la prétention de comparer sa modeste capitale à la
ville des doges. Il n’en est pas moins vrai que Zagreb est un séjour
fort agréable et l’une des villes où l’hospitalité s’exerce avec le plus
de charme et le plus de bienveillance envers l’étranger.
Certains voyageurs ont accusé cette hospitalité d’être parfois un peu
tyrannique, mais cette tyrannie s’exerce sous des formes si aimables
qu’on aurait vraiment mauvaise grâce à vouloir y résister. «Les rois,
dit quelque part Horace, ont coutume, à ce qu’on prétend, de presser de
nombreuses coupes, de torturer de vin les gens dont ils veulent savoir
s’ils sont dignes de leur amitié.»
Reges dicuntur multis urgere culullis
Et torquere mero quem perspexisse laborant
An sit amicitia dignus.
Il y a précisément en Croatie un roi du festin qui semble vouloir
renouveler la tradition signalée par le poëte romain; ce roi du festin
existait, comme on sait, dans la Rome ancienne. A travers mes nombreux
voyages, je ne l’ai retrouvé que chez les Croates.
Le maître de maison se contente d’offrir une bonne table et quelques-uns
de ces vins généreux dont le pays est prodigue. Il se décharge ensuite
de ses droits et de ses devoirs sur le _directeur de la table_ (stola
ravnatelj). Mais ce n’est pas sans avoir souhaité une bienvenue spéciale
à celui de ses hôtes qui est invité chez lui pour la première fois.
Toute maison qui se respecte possède pour cet usage un verre de cristal,
taillé ou doré, accompagné d’un plateau de même matière. On l’appelle
_bilikom_, ce qui est tout simplement une corruption de l’allemand
_willkommen_. On le remplit en l’honneur de l’étranger; l’amphitryon, en
le lui offrant, lui explique qu’il lui remet les clefs de sa maison.
Désormais il aura le droit de s’y présenter tant qu’il lui conviendra et
d’y être reçu en ami. Le convive doit vider le verre et, bien entendu,
remercier. Ce rite accompli, commence le rôle du roi du festin; il fixe
les toasts, comme ferait un maître des cérémonies, et tout le monde doit
se conformer à ses instructions.
La galanterie d’ailleurs en fait un devoir; à toute santé portée par le
_stola ravnatelj_ est associé le nom d’une dame: «Je porte la santé de
M. N..., et afin qu’il ne boive pas seul, je lui donne pour compagne
madame ou mademoiselle N...» Le convive ainsi interpellé doit remercier
en son nom et au nom de sa compagne improvisée. Quand le _stola
ravnatelj_ est homme d’esprit, ces toasts donnent naturellement lieu à
une foule de combinaisons plaisantes. Ses pouvoirs sont d’ailleurs
absolus, et il en use pour rappeler à l’ordre les récalcitrants qui
négligeraient de vider leurs coupes rubis sur l’ongle.
Il ne suffit pas de boire en silence; il faut répondre par un discours
plus ou moins long. La gaieté des repas développe chez les Croates une
éloquence joviale qui ne se retrouve pas chez leurs voisins les Serbes.
Ici l’on se grise plus encore de paroles que de vin. La présence des
dames retient d’ailleurs ces excès bachiques dans des limites décentes.
L’étranger aurait plus de risques à courir dans une réunion privée de
leur présence.
Je me souviens d’une soirée passée en 1867 à l’_Hôtel de l’Empereur
d’Autriche_; j’étais en train de souper seul et sobrement dans la salle
à manger, quand elle fut brusquement envahie par une bande joyeuse de
gens fort graves d’ailleurs, magistrats, médecins, hommes de lettres:
«Vous allez bien nous tenir compagnie, monsieur le professeur.» Une
première santé me fut portée, et naturellement il me fallut bien y
répondre et prouver par un discours bien rythmé que je n’ignorais ni les
lois de l’étiquette locale ni celles de l’éloquence croate. Il était dix
heures du soir quand les flacons de vin blanc commencèrent à circuler.
Dieu sait combien chacun de nous reçut tour à tour de compagnes et dut
adresser de remercîments. A cinq heures du matin, les toasts
s’échangeaient encore. Mes souvenirs, un peu troubles il est vrai,
m’affirment qu’en cette circonstance j’ai fait tout mon possible pour
soutenir l’honneur de mon pays.
Parmi les diverses villes sud-slaves que j’ai visitées récemment, Agram
est assurément celle qui m’a laissé, au point de vue de l’hospitalité,
les meilleures impressions. A peine arrivé à l’hôtel, j’ai dû en
échanger le séjour contre le cordial accueil d’une famille affectueuse
et prévenante; cette circonstance contribue certainement encore à
embellir mes souvenirs de voyage. Il y a toujours un peu d’égoïsme dans
les impressions du touriste. Que mes aimables hôtes, M. et madame
Markovich, me permettent de leur envoyer ici l’expression émue de ma
reconnaissance.
Bien que les Croates et les Serbes soient de même race et parlent la
même langue, il existe entre eux des différences bien tranchées. Le
Serbe, essentiellement démocrate et égalitaire, ne reconnaît aucune
aristocratie, aucune distinction de catégories sociales. Les Croates, au
contraire, ont une hiérarchie complexe. Les nobles sont chez eux presque
aussi nombreux, toute proportion gardée, que chez les Polonais; les
titres sont aussi variés que les _tchines_ chez les Russes. Je ne sais
si c’est à une influence hongroise qu’il faut attribuer cette
particularité; je penserais plutôt à une tradition romaine ou byzantine.
Dans ces contrées, la langue latine a été jusqu’au début du dix-neuvième
siècle celle des affaires publiques; elle a disparu, mais certaines
épithètes emphatiques sont encore employées pour désigner les
distinctions sociales.
Ainsi les joupans ou préfets portent l’épithète d’_illustrissimi_
(presvetli); d’autres fonctionnaires sont _clarissimi_. A tel personnage
on donne l’épithète de _velmojni_ (potentissime), à tel autre celle de
_veleuczeni_ (doctissime) ou de _preuzviseni_ (excellentissime).
«Comment vous permettez-vous de m’appeler _clarissimus_? disait un
fonctionnaire de ma connaissance à un de ses subordonnés. Vous savez
bien que je suis _illustrissimus_.» Le personnage en question est un
écrivain fort distingué, et ses ouvrages lui ont acquis une illustration
plus durable que celle des fonctions dont il a pu être revêtu.
Cette pompe du langage se retrouve dans la plupart des manifestations
extérieures de la vie sociale. Il m’a été donné un jour d’assister à
l’enterrement d’un bon bourgeois. Quatre chevaux traînaient le
corbillard sur lequel s’étalait un cercueil tout doré. Un grand
heiduque, vêtu en hussard de la mort, kolpak noir à plumet, brandebourgs
d’argent sur une redingote noire, ouvrait le cortége; d’autres heiduques
revêtus du même costume tenaient des cierges gigantesques. Une vingtaine
de musiciens également en uniforme faisaient retentir des airs lugubres.
On se fût cru pour le moins à l’enterrement d’un général.
Les Croates offrent le type, assez rare aujourd’hui en Europe, d’une
nation absolument religieuse et où la libre pensée est complétement
inconnue. Qui dit Croate dit catholique. Sans doute d’autres cultes sont
professés dans le royaume. Mais ils représentent des nationalités
distinctes. Les protestants sont Allemands, les orthodoxes (du culte
grec) sont Serbes, les Israélites constituent, comme dans tout l’Orient
européen, un véritable groupe ethnique, les _confessionlose_ sont des
Tsiganes[14]. Les divers cultes vivent d’ailleurs en excellents termes,
et la Croatie est par excellence un pays de tolérance religieuse. Le
mouvement antisémitique qui agite en ce moment l’Allemagne et la Hongrie
ne s’est point fait sentir chez les Slaves méridionaux. Les Juifs sont
généralement considérés comme de bons patriotes; dans les pays mixtes,
comme la Bohême, ils ont le plus souvent une tendance à se ranger du
côté des Allemands. En Croatie, l’influence allemande est nulle, et les
Israélites ne forment point un clan spécial au point de vue politique.
Ils sont d’autant mieux traités que la masse du pays ne voit en eux ni
des étrangers ni des adversaires. Dernièrement, à l’inauguration de la
synagogue d’Agram, le clergé catholique était officiellement représenté.
Il est rare de voir le Nouveau Testament rendre un aussi fraternel
hommage à l’Ancien.
[14] Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec; ce
sont des _uniates_ qui reconnaissent la suprématie du Pape.
Les clergés des cultes catholique et orthodoxe entretiennent des
relations beaucoup plus cordiales que ne sont chez nous celles des curés
et des pasteurs. Un pope en voyage ira fort bien demander l’hospitalité
à un couvent de Franciscains. Un malade, à son lit de mort, fera appeler
le prêtre orthodoxe, à défaut du curé.
Ce qu’on ne comprendrait pas en Croatie, c’est l’absence d’une religion
positive. Nul homme éclairé n’oserait s’avouer athée; aucun journal ne
s’aviserait de publier un article mettant en doute le dogme chrétien,
inspiré par une philosophie spiritualiste ou positiviste. Je ne sache
pas que jamais un volume ait été écrit pour exposer les théories qui
circulent couramment en France, en Angleterre ou en Allemagne. Ce ne
pourrait être que pour les réfuter. La Croatie, à ce point de vue,
semble en être encore à la période théocratique; elle est certainement
beaucoup plus orthodoxe que l’Espagne ou le Portugal. La presse d’Agram
est aussi correcte vis-à-vis du dogme que pouvait l’être la presse
romaine du temps de l’autocratie pontificale.
Ce phénomène est d’autant plus frappant que la dévotion populaire,
considérée dans ses formes extérieures, paraît très-modérée. On ne voit
point dans les églises ces prosternements, ces signes de croix, ces
élans mystiques, qui étonnent le voyageur non-seulement dans les pays du
Midi, mais même en Pologne. Je me rappelle avoir rencontré dans la
cathédrale de Vilna une bonne femme qui faisait sur ses genoux le tour
du sanctuaire. Le paysan croate ne me paraît point capable de ces
ascétiques exploits.
Il n’y a ici ni censure laïque ni censure ecclésiastique. Ce sont les
mœurs qui font la police de la presse. Les doctrines hétérodoxes
s’étalent librement dans les journaux de Vienne, qui encombrent les
tables des cafés. L’opinion publique ne les ignore pas. Mais ces
doctrines étrangères n’ont aucune prise sur elle. Autant que je puis
être informé, on n’entend parler, chez les Croates, ni de grèves ni de
socialisme. Leur pays ne connaît point les maux qui résultent d’un excès
de civilisation, d’une science absorbée trop tôt par les masses
populaires et mal dirigée; il ne souffre point de la plaie du nihilisme.
En revanche, il souffre des misères qu’engendrent l’ignorance et la
barbarie. Le brigandage est encore fréquent; il n’est guère de saison où
l’on n’apprenne que telle voiture de poste a été dévalisée par des
bandits.
Je comparais tout à l’heure la Croatie à un État théocratique. Il ne
faudrait pas cependant s’imaginer que le pays donne tout au clergé et ne
lui demande rien. Je reçus un jour pendant mon séjour à Agram la visite
d’un député, professeur à l’Université, homme fort distingué,
très-catholique, ou si l’on veut prendre le mot au sens français,
très-clérical. Il me parla avec émotion de la crise antireligieuse que
la France traversait en ce moment, des ordres dispersés, du clergé
persécuté. Je me permis de lui demander sous quelles conditions les
congrégations religieuses existaient dans son pays.
--La première, me dit-il, c’est l’autorisation de la diète, qui se fait
soumettre les statuts, les modifie au besoin et les rejette s’ils lui
semblent contraires aux intérêts de l’État. Ainsi nous avons là-bas--il
me montrait une colline voisine de la ville--des Sœurs de
Sainte-Madeleine. Ce sont des Allemandes; chassées de la Prusse, elles
sont venues nous demander asile. Nous ne les avons autorisées qu’après
avoir pris connaissance de leurs statuts.
--Et si elles avaient refusé de les communiquer?
--Dans ce cas, nous ne les aurions pas autorisées à résider dans le
royaume.
Mon interlocuteur parut fort surpris quand je lui démontrai que le
gouvernement de la République française n’avait pas émis d’autres
prétentions que celles de la Croatie conservatrice et cléricale.
Cet esprit religieux des Croates s’explique en partie par le prestige
d’une longue tradition, par le voisinage de l’Italie, surtout par
l’influence qu’exerce sur le pays un clergé patriote et éclairé. Sauf
quelques rares exceptions, les ecclésiastiques sont à la tête du
mouvement politique ou littéraire de la nation. Ils défendent ses droits
au Parlement ou dans la presse; ils dirigent ses institutions
scientifiques. J’ai rappelé plus haut que le président et les deux
secrétaires de l’Académie étaient des ecclésiastiques. L’Académie et
l’Université ont été fondées par l’initiative d’un prélat éminent, Mgr
Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie.
Le nom de Mgr Strossmayer a été surtout connu en Europe par le rôle
libéral qu’il a joué au dernier concile du Vatican. J’ai tracé de lui à
cette époque[15] un portrait qui est encore exact aujourd’hui. Je n’ai
que quelques traits à y ajouter. La vie de l’éminent prélat peut se
caractériser par le mot bien connu: «Il a passé en faisant le bien.»
[15] Voir le _Monde slave_, p. 113-134. Voir aussi le récent volume de
M. DE CAIX DE SAINT-AYMOUR: _les Pays sud-slaves de
l’Austro-Hongrie_. Paris, Plon, 1883.
Il a fondé l’académie d’Agram; il a fourni les premiers fonds pour
l’établissement de l’université; il vient de bâtir à ses frais une
cathédrale dans sa résidence de Diakovo; il a donné à la capitale de la
Croatie la galerie de peinture qui ornait son palais épiscopal et qui
constituait déjà tout un musée. Il entretient de ses subsides de jeunes
artistes, des étudiants. Les Croates l’ont surnommé le premier fils de
la patrie. Nul ne mérite plus que lui ce nom glorieux. Il serait depuis
longtemps archevêque d’Agram et cardinal, si son patriotisme ne faisait
peur aux Magyars. On lui a préféré un ancien aumônier de l’insurrection
hongroise, un ecclésiastique obscur, Mgr Michalovich, qui consomme les
immenses revenus de son archevêché sans rien faire pour le pays.
Mais, du fond de son diocèse reculé, Mgr Strossmayer est le véritable
chef spirituel de la nation croate: il est son véritable représentant
auprès du Saint-Siége: Léon XIII a pour lui une haute estime et une
sympathie profonde. Mgr Strossmayer poursuit un rêve généreux, difficile
sans doute à réaliser, mais qui ne peut que sourire à un pontife
intelligent et politique: il voudrait amener un rapprochement entre les
catholiques et les orthodoxes, préparer la fusion de deux Églises
longtemps séparées, et dont le conflit a amené la plupart des malheurs
du monde slave. L’un des meilleurs moyens de préparer ce rapprochement,
ce serait de ramener l’Église catholique croate à la liturgie nationale
qu’elle a professée naguère avec l’autorisation du Saint-Siége, mais à
laquelle elle a dû renoncer par suite du schisme byzantin. La Croatie
possède, il est vrai, encore aujourd’hui quelques milliers d’uniates,
qui célèbrent l’office en slavon. Il y a en Dalmatie un certain nombre
de paroisses catholiques où la liturgie dite _glagolitique_ est
autorisée; mais ce ne sont là que des exceptions. L’Église croate est
romaine et n’est point nationale.
L’évêque patriote estime qu’en la ramenant à la liturgie primitive le
Saint-Siége la rapprocherait de l’Église orthodoxe. Parlant la même
langue, on s’entendrait vite sur le dogme. On renouerait la tradition de
ces deux grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, qui surent tenir la
balance égale entre Rome et Byzance, et dont la mémoire est encore
aujourd’hui honorée et disputée par les orthodoxes et les catholiques.
Grâce aux instances de Mgr Strossmayer, le Pape a même publié une
encyclique, malheureusement peu exacte au point de vue de la critique
historique, pour remettre en honneur dans le monde catholique le nom et
le culte un peu oublié des deux apôtres. Le prélat a organisé, à cette
occasion, un grand pèlerinage slave à Rome. Pour la première fois, en
1881, on a vu paraître ensemble au Vatican les délégués de la Croatie,
de la Bohême, de la Pologne, les représentants de ce qu’on pourrait
appeler le panslavisme catholique. A vrai dire, les démarches de Mgr
Strossmayer n’ont pas été accueillies jusqu’ici des orthodoxes comme il
aurait pu l’espérer. Des fanatiques ont publié, en Russie et à Belgrade,
des volumes ou des brochures dans lesquels ils accusent la curie romaine
de leur avoir escamoté les deux saints, et l’évêque d’être le complice
d’une mystification[16].
[16] On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage:
_Cyrille et Méthode_, étude sur la conversion des Slaves au
christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule: _Die heiligen
Cyrill und Method_, von Bischof J. G. STROSSMAYER (traduit du
croate). Vienne, 1881.
A l’occasion de cette fête nouvelle, Mgr Strossmayer avait sollicité du
Pape la faveur de faire célébrer--une seule fois, à titre
exceptionnel--la liturgie dans cette langue slavonne que Cyrille et
Méthode ont mise en honneur, et qui fut autrefois autorisée par
plusieurs papes. Léon XIII, si je suis bien informé, n’eût pas mieux
demandé que de déférer à ce vœu. Déjà le bruit courait que
l’autorisation était accordée; les éditeurs d’Agram préparaient de
petits missels en langue slavonne. Les fidèles se réjouissaient d’un
retour aux anciennes coutumes, qui flattait à la fois leur dévotion et
leur patriotisme. Mais le gouvernement hongrois, toujours affolé par le
spectre du panslavisme, a eu peur même de l’ombre des saints Cyrille et
Méthode. La célébration de la messe et des vêpres en langue slavonne,
même pour une seule fois, est devenue une affaire d’État. Des dépêches
ont été échangées entre Pesth, Vienne et Rome. La curie, désireuse de
ménager les Magyars, déjà fort enclins au protestantisme, a dû céder et
se refuser aux vœux du prélat patriote. Mgr Strossmayer n’en reste pas
moins en termes excellents avec Léon XIII; le jour où les circonstances
politiques le permettront, il entrera certainement au Sacré Collége. Il
en ferait l’ornement par ses vertus et son éloquence.