La Croatie.--Coup d’œil sur Agram.--L’Académie, ses travaux.--Les
savants.--L’Université, la littérature et la presse.--La musique et le
théâtre.
Je parlais dans le chapitre précédent des rapports moraux qui existent
entre les Slovènes et les Croates. Il y a cependant un contraste
très-marqué entre la physionomie extérieure des deux pays et des deux
nations. Ce contraste saute aux yeux dès qu’on entre en Croatie. C’est à
Steinbruck (Kamenni most, le pont de pierre) qu’on quitte la grande
ligne de Vienne à Trieste pour prendre l’embranchement latéral qui
descend au sud-est vers Agram. La Carniole, pays de montagnes, est toute
hérissée d’âpres sommets surmontés de châteaux ou d’églises. La Croatie
se déploie en une vallée immense, bordée au sud et au nord par des cimes
peu élevées. La Save, jusqu’alors rapide et tumultueuse, s’élargit et
roule des eaux jaunâtres entre des rives plates. Elle commence à devenir
navigable, du moins pour les canots et les bacs; elle ne porte bateau
qu’à partir d’Agram. Les paquebots à vapeur ne remontent pas au delà de
Sisek.
Le costume du paysan slovène, veste gros bleu, culotte collante,
guêtres, chapeau mou, boucle d’oreille à l’oreille gauche, ne différait
guère de celui de ses voisins tyroliens ou autrichiens. C’est un costume
de montagnard. Celui du paysan croate, larges culottes blanches,
houppelande blanche avec ou sans broderies, petit chapeau plat, pieds
nus, annonce déjà la _puszta_ hongroise[7].
[7] On appelle pusztas les steppes de la Hongrie.
Nous sommes maintenant dans la Transleithanie. Les Magyars ont tenu à ce
que le voyageur pût constater, dès la première station croate, qu’il est
entré dans le royaume de saint Étienne. Des inscriptions hongroises, peu
lues d’ailleurs, s’étalent sur les portes des gares. La Croatie est
autonome, mais les chemins de fer font partie des affaires communes qui
se traitent à Pesth, et--faute de mieux--la Hongrie oppose sa griffe sur
l’entrée des salles d’attente et d’autres édicules... L’allemand a
désormais complétement disparu; nous ne le retrouverons que dans les
cartes des restaurants et sur la devanture de certains magasins.
A partir de Steinbruck, le train prend une allure modérée; il met,
suivant qu’il est _Personenzug_ ou _Gemischterzug_ (train qui prend à la
fois des voyageurs et des marchandises), trois ou cinq heures pour
atteindre la capitale de la Croatie. Il roule lentement au milieu d’un
paysage assez mélancolique; la voie est bordée de prairies, de champs de
blés ou de champs de maïs; les villages sont rares à l’horizon, les
arrêts aux stations d’une longueur désespérante. Aucun buffet; il est
même difficile de se procurer un verre d’eau. On chercherait en vain ici
le gamin qui, sur la ligne du Semmering, sollicite un kreutzer du
voyageur altéré, en criant: _Glas Wasser! Glas Wasser!_ ou la fillette
aux nattes blondes qui vous offre en souriant les raisins dorés et les
pêches vermeilles. Le paysan croate, comme son voisin slovène, est
essentiellement agriculteur; mais il est fort ignorant des choses du
commerce; il ne soupçonne nullement les petits profits légitimes qu’on
peut tirer du voyageur. Il aurait bien besoin d’aller à l’école chez les
Allemands. Ceci nous explique pourquoi dans les villes la plupart des
magasins sont aux mains des Allemands ou des Israélites.
Il y a quinze ans que j’ai visité pour la première fois la ville
d’Agram. Elle m’a laissé alors des impressions fort agréables[8]. Elle a
pour le touriste un double charme. Au point de vue du confort, c’est
encore une ville d’Europe; au point de vue pittoresque, c’est déjà une
ville d’Orient. Certaines rues sont d’un grand village; certaines
places, d’une splendide capitale. L’artère principale, qui va de la gare
à la place Jellacich, l’_Iliça_, est aussi mouvementée que le _Corso_ de
Rome. Les paysans mettent pour aller en ville leurs plus beaux costumes,
et ces costumes réjouissent les yeux par les couleurs éclatantes. Les
hommes ont fort bonne tournure avec leur _prslouk_ ou gilet bleu brodé,
leurs manches flottantes, leurs larges culottes blanches, leur petit
chapeau bien campé sur l’oreille. Les femmes, coiffées de foulards
rouges, sont vêtues de longues robes en toile blanche brodée de dessins
rouges. C’est vraiment un coup d’œil gai que celui de la place
Jellacich, encombrée le matin de fruits savoureux, de poteries
éclatantes, d’écuelles et de gourdes en bois, produits de l’industrie
rustique. Les cafés qui la bordent du côté du midi étalent joyeusement
sur le trottoir d’innombrables rangées de tables où les consommateurs se
succèdent sans relâche. On dirait un coin du boulevard des Italiens à
cette heure de flânerie si chère au Parisien. Au milieu de la place, la
statue équestre du ban Jellacich; sur un mamelon voisin, la lourde tour
de la cathédrale, moitié église, moitié forteresse, et le palais des
archevêques, prélats féodaux dont le type a disparu chez les catholiques
d’Occident.
[8] On les trouvera dans mon volume: _le Monde slave_ (Paris, 1872),
p. 22-66. Je me permets d’y renvoyer le lecteur pour les détails que
je ne répète point ici.
Derrière monte la haute ville, avec sa rue du Chapitre, bordée de petits
hôtels uniquement habités par des chanoines, grassement prébendés, ses
rues âpres et sombres, ses escaliers tortueux, ses promenades en
terrasse, d’où l’on découvre au loin la vallée de la Save. Sous la
colline s’enfonce brusquement une gorge ombreuse, le ravin de Tuskanets,
qui met en quelque sorte la campagne et la solitude au cœur de la cité
même. On peut passer à Zagreb (c’est le nom slave de la ville) les étés
les plus chauds; on est toujours sûr d’y trouver de l’ombre, de la
fraîcheur et du silence.
J’ai décrit autrefois l’aimable cité, à une époque où elle n’était guère
connue en Occident, où l’on se figurait volontiers les Croates comme des
demi-barbares, bons tout au plus à fournir des kaiserliks à l’Autriche.
Je ne veux point recommencer l’esquisse que je traçais alors; mais j’ai
plus d’un trait à y ajouter. Les Croates, depuis cette époque, ont fait
des progrès très-sérieux.
J’étais à Agram en 1867, à l’époque où s’ouvrait cette Académie des
Slaves méridionaux qui m’a fait depuis l’honneur de m’admettre parmi ses
membres correspondants; je signalais l’activité littéraire et politique
dont la modeste capitale était alors le théâtre. Pendant les quinze ans
qui se sont écoulés depuis,--_grande mortalis ævi spatium_,--elle a
justifié les éloges que je lui donnais alors et la ferme confiance que
j’avais en son avenir. Ses progrès ont surpassé mon attente.
Non loin de la place Jellacich, sur un terrain naguère abandonné, s’est
élevée une place splendide qui porte, comme elle, le nom d’un héros
national. C’est le Zrinski tag (la place Zrinski)[9]. Le palais de
l’académie, qu’on a construit récemment, est assurément un des plus
élégants édifices de l’empire d’Autriche. Il ne serait déplacé ni à
Vienne ni à Pesth; il a été bâti par le célèbre architecte viennois
Schmidt, l’heureux restaurateur de Saint-Étienne. Il est d’un style
excellent et merveilleusement aménagé. L’académie croate est
certainement mieux logée que l’Institut de France.
[9] Zrinski, en hongrois Zrinyi, ban de Croatie au seizième siècle,
est surtout célèbre par l’héroïsme avec lequel il défendit la ville
de Szigeth contre les Turcs. Les faubourgs de la ville une fois
détruits par l’artillerie ennemie, il se réfugia dans la citadelle;
la citadelle devenue intenable, il se précipita au milieu des
ennemis et y trouva la mort.
Les différentes salles sont groupées autour d’un immense vestibule où se
déploie tout à son aise un escalier monumental; les murs, peints en
rouge vif, sont destinés à recevoir des fresques qui reproduiront les
principaux épisodes de l’histoire nationale. Le roi de France offrit
jadis aux quarante immortels les fauteuils dont le souvenir est resté
légendaire. Ce sont les grandes dames croates qui ont brodé les siéges
de leurs savants compatriotes. La bibliothèque de l’académie est déjà
considérable. Mais une collection qui se recommande surtout à
l’attention des visiteurs, c’est le musée d’archéologie, confié à
l’habile direction d’un savant dalmate, M. Sime Ljubich. Les monuments
romains (médailles, inscriptions, statues) qu’il renferme ont déjà
sollicité plus d’une fois l’attention des spécialistes. Une immense
galerie recevra prochainement les tableaux anciens et modernes offerts à
la ville d’Agram par le Mécène des Slaves méridionaux, Mgr Strossmayer.
Les Croates ne sont pas encore assez riches pour s’offrir des statues en
pied. De simples bustes décorent le square Zriny autour duquel s’élèvent
les somptueux palais de l’aristocratie croate. Cette aristocratie, qui
préférait naguère le séjour de Vienne ou de Pesth, revient depuis
quelques années se fixer dans la cité transformée. Tous ces édifices ont
heureusement été respectés par le tremblement de terre qui a naguère si
fortement endommagé la ville d’Agram. Cette catastrophe a fait
relativement peu de bruit en Europe. Elle n’a pas donné lieu à ces fêtes
de bienfaisance qui fournissent au _high life_ d’ingénieux prétextes
pour des divertissements excentriques. Il ne s’agissait que de Slaves,
et les ambassadeurs de l’Autriche-Hongrie ne s’émeuvent pas pour si peu.
Si les victimes eussent été des Allemands ou des Hongrois, c’eût été une
tout autre affaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors des
inondations de Szegedin. Le désastre n’en a pas moins été fort grave;
les dommages qu’il a causés ont atteint le total, énorme pour une petite
nation, de quatre millions de francs. Il n’est guère de maison
particulière qui n’ait été endommagée. De tous les édifices publics, le
plus éprouvé est la cathédrale, dont la voûte est entièrement écroulée
et dont le gros œuvre est resté intact. Il faudra cinq ans de travaux
pour la remettre en état.
Le palais de l’académie d’Agram n’est pas un de ces édifices auxquels on
pourrait appliquer le mot du fabuliste: «Belle tête, mais de cervelle
point!» La docte compagnie a sérieusement travaillé depuis quinze ans,
et ses publications comprennent déjà une centaine de volumes.
Elles se divisent en plusieurs séries. D’abord les mémoires proprement
dits, recueils de travaux divers dont il paraît en moyenne quatre
fascicules par an; ensuite les _Starine_, recueil d’anciens textes
latins ou slaves, édités avec introductions et commentaires, et dont
quelques-uns ont fait grand bruit dans le monde scientifique. Des
érudits de Vienne, de Belgrade, de Pétersbourg, collaborent à cette
importante publication. A côté de ces séries, l’académie a entrepris une
collection des anciens poëtes croates de l’école dalmate et ragusaine,
et celle des _Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium_,
documents empruntés aux archives de Venise et fort intéressants pour
l’histoire de la Sérénissime République, des Slaves méridionaux et de la
péninsule des Balkans. Sous ses auspices paraissent également un certain
nombre de travaux isolés.
Il faut citer en première ligne le grand dictionnaire de la langue
croate-serbe, rédigé par un illustre philologue serbe, M. Danicich.
L’auteur de ce beau travail,--le plus remarquable assurément de toute la
lexicographie slave,--était professeur à la haute école de Belgrade. Le
gouvernement serbe, avec une libéralité qui l’honore, a bien voulu le
prêter à l’académie d’Agram pour une œuvre que lui seul était capable
d’entreprendre et de mener à bonne fin. Ce que l’œuvre de Littré est
pour la France, celle de Grimm pour l’Allemagne, le dictionnaire de M.
Danicich devait l’être pour les Slaves méridionaux. Malheureusement
l’auteur est mort au moment même où il achevait l’impression du premier
volume.
... Pendent opera interrupta, minæque
Murorum ingentes...
L’académie a confié ce lourd héritage de gloire et de labeur à un savant
linguiste ragusain, M. Budmanni. Parmi les autres publications de
l’académie, il faut encore mentionner les patients travaux de M.
Bogisich sur le droit écrit et coutumier des Slaves méridionaux, la
_Flora Croatica_ de M. Schlosser, et un certain nombre de volumes
relatifs aux sciences historiques, naturelles et philologiques. Toutes
ces publications sont excellentes et ont mérité l’approbation des
meilleurs juges. Les Slovènes n’en sont encore qu’à la période de
littérature et de vulgarisation. Les Croates, eux, sont entrés de
plain-pied dans la science. L’académie est aujourd’hui en relation avec
la plupart des grands corps savants de l’Europe. Le ministère de
l’instruction publique français lui a demandé l’échange de ses
publications. Seul l’Institut s’est refusé à des relations que
l’académie de Berlin avait acceptées avec empressement. Il se verra plus
tard obligé d’acquérir à grands frais des publications qu’il a eu le
tort de dédaigner à leur début.
L’âme de l’académie, c’est son président, le savant historien Raczki,
prélat romain et chanoine de la cathédrale. C’est un vrai bénédictin. Il
s’est passionné pour l’histoire des Slaves méridionaux. Il avait jadis
médité de l’écrire en entier. Mais par ses savantes dissertations sur
des points de détail, par ses innombrables publications de textes, il a
plus que personne contribué à en préparer les éléments. C’est un
patriote ardent et qui a joué un rôle considérable dans les négociations
entamées naguère entre la Hongrie et la Croatie.
Il convient de citer à côté de lui les deux secrétaires de l’académie,
MM. Sulek et Matkovich. M. Sulek est d’origine slovaque et appartient à
une famille qui a donné des martyrs à la cause du slavisme; l’un de ses
frères fut pendu par les Hongrois en 1848. Établi à Agram en 1839, il
est depuis de longues années naturalisé Croate. Botaniste, linguiste,
écrivain politique, c’est un polygraphe des plus érudits. M. Matkovich,
géographe et statisticien, s’est surtout occupé de l’étude de l’Orient
slave au moyen âge. Il semble vouloir continuer les traditions de son
illustre compatriote Katancsich, dont le nom est encore aujourd’hui bien
connu des hommes du métier. M. Matkovich n’est pas seulement un savant
de cabinet, c’est l’érudit militant et voyageur tel que le réclame notre
siècle de congrès et d’expositions. On l’a vu tour à tour aux réunions
scientifiques de Paris, de Moscou, de Venise. Il a publié, en français,
un livre fort bien fait sur son pays[10]. MM. Raczki et Matkovich sont
des prêtres catholiques; ils justifient par leur vie simple et
laborieuse la respectueuse considération que leurs compatriotes
professent pour le clergé national. M. Sulek est protestant. Leur
collègue M. Danicich, qui fut longtemps secrétaire de l’académie, était
orthodoxe. La savante compagnie donne ainsi à la nation l’exemple du
labeur et de la tolérance.
[10] _La Croatie et la Slavonie, au point de vue de leur culture
physique et intellectuelle_. Agram, 1873. Un vol. in-8º de 188
pages. Cet ouvrage, publié sous les auspices du gouvernement croate,
a pour auteur M. MATKOVICH.
On n’attend pas de moi une énumération minutieuse de tous les savants
qui font l’honneur de la petite et vaillante académie. Il en est deux
cependant qui se sont fait à l’étranger une importante situation et dont
le nom mérite d’être rappelé ici. M. Bogisich, professeur à l’université
d’Odessa, est parmi les Slaves le plus profond connaisseur du droit
coutumier, qui joue encore chez eux un rôle si considérable. Appelé par
le gouvernement russe à créer un enseignement nouveau, il a reçu le
titre de conseiller d’État, et il a été chargé par le gouvernement
monténégrin de rédiger un code nouveau pour la principauté. L’éminent
légiste est Ragusain d’origine; mais pour Raguse comme pour toute la
Dalmatie, c’est Agram qui est le grand foyer littéraire et scientifique.
Un ancien professeur au gymnase d’Agram, M. Jagich, a été successivement
professeur de philologie slave aux universités d’Odessa, de Berlin, de
Saint-Pétersbourg. Il a fondé à Leipzig l’_Archiv für slawische
Philologie_, l’un des organes les plus sérieux de l’Allemagne. Il est
devenu, avec M. Miklosich, le représentant le plus important de cette
science si neuve, si importante, qui n’a pas encore dit son dernier mot.
Certes l’académie a le droit d’être fière de tels hommes; c’est elle
qui, la première, a eu l’honneur de les mettre en lumière. Je parlerai
plus loin du patriote éminent qui a sacrifié sa vie et sa fortune au
progrès intellectuel et moral de ses compatriotes, l’évêque Strossmayer.
L’académie n’est pas le seul institut scientifique d’Agram. Elle possède
depuis quelques années une société archéologique qui compte aujourd’hui
plus de trois cents membres et qui publie une revue spéciale
(_Archeologicki Viestnik_) fort estimée. Le sol de la Mésie et de la
Pannonie est fort riche en monuments romains, surtout en inscriptions et
en médailles. Ils trouvent à Agram, à Sisek et dans d’autres villes de
province des collectionneurs consciencieux et des interprètes
expérimentés.
Jusqu’en 1874, la capitale de la Croatie n’avait eu qu’une école
supérieure de législation. Elle a ouvert à cette époque une université
aujourd’hui florissante. Cet établissement ne compte encore que trois
facultés: théologie, droit et philosophie; cette dernière comprenant,
comme en Allemagne, l’histoire, la philologie et les sciences. La
faculté de médecine est plus difficile à constituer; elle réclame un
matériel considérable, une littérature technique dont il n’existe encore
aujourd’hui que de rares spécimens.
On n’improvise pas du jour au lendemain des manuels pour un enseignement
aussi délicat. Les trois autres facultés sont bien organisées et
fonctionnent avec succès. Quelques cours de théologie ont lieu en latin;
tous les autres se font en croate. Sauf trois ou quatre Tchèques et un
docent slovène, tous les professeurs sont des indigènes. Lors de
l’inauguration solennelle de l’_alma mater Zagrabiensis_, l’illustre
Gneist, qui représentait à cette fête l’université de Berlin, crut
devoir donner aux Croates des conseils bienveillants. Tout en les
félicitant des progrès de leur nationalité, il les engageait à fonder
quelques chaires où l’on enseignerait en allemand, ne fût-ce que pour
maintenir la solidarité du pays croate avec la _Kultursprache_ et le
_Kulturvolk_. Mais les Croates ont eu fort à souffrir du germanisme sous
le régime des Bach et des Schmerling. Ils en craignent le retour, et ils
n’ont point écouté les conseils du savant jurisconsulte.
Certes ce n’est pas moi qui oserai leur en faire un reproche. Au point
de vue scientifique, on peut rêver d’une ère idéale où il n’y aura qu’un
troupeau et qu’un pasteur; au point de vue politique, on comprend que
les plus petits peuples tiennent à maintenir une langue qui est le
symbole et le signe vivant de leur nationalité.
L’université possède une bibliothèque de plus de soixante mille volumes;
son musée d’histoire naturelle, dirigé par MM. Brusina et Pilar, est
l’un des mieux organisés que j’aie eu l’occasion de visiter. La
collection conchyliologique, recueillie sur les plages voisines de
l’Istrie et de la Dalmatie, est l’une des plus riches de l’Europe. Le
personnel enseignant se compose actuellement de quarante-cinq
professeurs; toutes les spécialités sont convenablement représentées,
quelques-unes par des professeurs de grand talent. J’ai noté cependant
une lacune importante. L’enseignement des littératures étrangères fait
complétement défaut. Il y a bien des lecteurs pour l’allemand, le russe
et le magyar. Mais l’anglais, l’italien, le français sont complétement
oubliés. L’étudiant croate n’entendra jamais parler de Shakespeare, de
Dante ou de Corneille[11]. L’italien est, il est vrai, familier aux
jeunes gens nés dans les villes du littoral. Il faudrait choisir l’un
d’eux et l’envoyer étudier à Vienne ou à Paris, et en faire un docent de
philologie romane. Malheureusement le budget restreint de l’université
ne lui permet guère de créer des bourses de voyage.
[11] Cette lacune vient, dit-on, d’être comblée pour le français.
Depuis un demi-siècle, Agram est à la tête du mouvement littéraire des
Slaves méridionaux. La génération actuelle ne s’est pas contentée
d’exhumer pieusement et d’éditer avec soin les œuvres poétiques du
passé. Elle a repris leurs traditions, et les poëtes de l’heure présente
continuent l’œuvre de leurs glorieux prédécesseurs. Quelques-uns d’entre
eux, Stanko Vraz, Preradovich, Senoa, F. Markovich, mériteraient une
réputation européenne.
Le roman produit des œuvres distinguées; le théâtre national s’enrichit
chaque jour de drames et de comédies. La presse périodique a pris un
développement considérable. Les journaux politiques et littéraires se
multiplient dans la capitale et dans les provinces. En somme, ce ne sont
pas les débouchés qui manquent à la production intellectuelle.
Le public lisant est bien plus considérable ici que dans les pays
slovènes. Il n’est pas besoin de recourir uniquement à la force de
l’association pour éditer des livres et créer des lecteurs. Agram et
d’autres villes de langue croate-serbe possèdent des éditeurs
entreprenants et qui font des affaires très-honorables. Deux grandes
sociétés fournissent leurs adhérents de livres habilement choisis.
L’une, la société de Saint-Jérôme[12], publie surtout des ouvrages de
piété ou de vulgarisation; l’autre, la _Matiça_, des travaux littéraires
et scientifiques. Ainsi elle a donné l’an dernier un traité de chimie,
la traduction de l’histoire des Grecs de M. Duruy, un recueil de
nouvelles originales, un drame, un volume de poésies, des traductions
d’Homère et de Salluste. Les adhérents reçoivent cet ensemble de
publications moyennant une contribution annuelle de trois florins (six
francs environ). Cette faible cotisation permet--dans un pays où la
main-d’œuvre est à bon marché--de rétribuer convenablement les
collaborateurs de la Matiça, qui compte d’ailleurs un certain nombre de
membres bienfaiteurs. Le tirage de certains ouvrages atteint cinq mille
exemplaires.
[12] Saint Jérôme était né à Stridon, en Pannonie, dans les contrées
occupées aujourd’hui par les Croates. Aussi est-il considéré par eux
comme un saint national. Il y a à Rome une église de Saint-Jérôme
des Illyriens (San Girolamo degl’ Illirici). Elle est desservie par
un chapitre de chanoines croates.
C’est qu’en effet le terrain d’action de l’idiome croate, ou mieux
serbo-croate, est beaucoup plus considérable qu’on ne l’imagine en
Occident. Il ne se limite pas seulement à la Croatie et à la Slavonie,
il embrasse la Dalmatie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro et la
Serbie. La littérature de ces deux pays, pour être imprimée en
caractères gréco-slaves, n’en est pas moins solidaire de la littérature
serbo-croate. Tel poëte en renom, par exemple le comte Pucich, dont j’ai
traduit autrefois[13] un poëme sur la Suisse, a fait paraître
successivement ses œuvres dans les deux alphabets.
[13] _Un poëme slave sur la Suisse_. (Bibliothèque universelle,
livraison de mars 1874.)
L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Autriche a précisément
ouvert un nouveau champ à l’activité littéraire dont Agram est le foyer.
L’Autriche a surtout eu pour objet de tenir en échec la Serbie et le
Monténégro; mais elle ne peut songer ni à germaniser ni à magyariser ses
nouvelles conquêtes. Force lui est donc de se servir des Croates pour
les administrer et les civiliser. Mais elle emploie ces auxiliaires tout
en s’en défiant. Ainsi les journaux libéraux qui paraissent à Agram se
voient refuser le débit postal dans les provinces annexées.
L’administration autrichienne fait même des prodiges d’ingéniosité pour
escamoter la nationalité réelle des nouveaux pays d’empire; ils
renferment des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des musulmans
d’origine slave qui ont gardé la langue de leurs pères tout en renonçant
à la foi chrétienne. On refuse un nom ethnique à cette masse
incohérente; on en refuse même un à son idiome. Il devient, dans les
documents officiels, la langue du pays (_die Landsprache_). Malgré
toutes ces subtilités, la littérature croate, celle du moins qui n’a
point de caractère politique, s’introduit en Bosnie et en Herzégovine.
Elle y est d’autant mieux accueillie que les deux provinces sont
rigoureusement fermées aux publications orthodoxes imprimées à Belgrade
ou à Tsettinié.
Ce tableau serait nécessairement incomplet si je n’ajoutais quelques
mots sur l’état de l’art dramatique chez les Croates. Le théâtre d’Agram
n’est pas, comme celui de Laybach, aux mains des étrangers. Il a un
caractère purement national. Il entretient deux troupes, l’une de drame,
l’autre d’opéra, et reçoit de la diète du royaume une subvention de
trente-deux mille florins. J’ai gardé un bon souvenir d’une
représentation à laquelle il m’a été donné d’assister en 1867.
Malheureusement, au mois de juillet dernier, le théâtre était fermé.
L’opéra m’eût particulièrement intéressé. Son existence avait été un
instant menacée, la diète du royaume ayant songé à supprimer la
subvention qui lui était allouée. Un orateur l’avait sauvé en lisant en
pleine assemblée quelques lignes d’un journal parisien où justice était
rendue au sens artistique de la nation croate. Le suffrage de Paris
avait fait merveille en cette circonstance, et les trente-deux mille
florins rayés du budget avaient été rétablis.
J’étais l’auteur de l’article en question, et j’aurais aimé à jouir des
fruits d’une victoire si flatteuse pour mon amour-propre. J’aurais
presque eu le droit de réclamer une représentation pour moi tout seul, à
l’instar de celles que se donne, dit-on, le roi de Bavière. L’idée ne
m’en est pas venue; elle eût d’ailleurs été peu réalisable. Musiciens et
chanteurs, tout le monde était dispersé. J’ai du moins eu la consolation
d’entendre au piano des fragments d’un opéra remarquable dû à un maestro
d’Agram, M. Zaïtz. Certaines opérettes de M. Zaïtz sont populaires en
Autriche et même en Allemagne; son opéra de _Zriny_ n’a été, que je
sache, représenté sur aucune scène étrangère. Ainsi le théâtre d’Agram
se crée, même en musique, un répertoire national.
A côté de la troupe d’Agram il y a des troupes errantes qui desservent
la province et qui poussent des pointes jusqu’en Dalmatie. Les acteurs
serbes de Novi Sad (Neusatz, Hongrie) et de Belgrade viennent
quelquefois en représentations chez leurs congénères de Croatie. Ces
trois villes sont, à ma connaissance, les seules du monde sud-slave qui
entretiennent un théâtre national permanent.
L’instinct musical est d’ailleurs fort développé chez les Croates; un
maître distingué, M. Kuhacz-Koch, vient de publier à Agram quatre
volumes de chants populaires des Slaves méridionaux: ils renferment de
véritables trésors de poésie et de mélodie. Je ne saurais trop engager
les amateurs à se procurer cette admirable collection. Les touristes qui
ont visité, à l’exposition autrichienne de Trieste, le pavillon croate
ont été surpris des richesses inattendues de l’art populaire croate. Le
musée industriel, récemment fondé à Agram, renferme des échantillons de
broderies et de tapisseries du plus grand intérêt. Celles de mes
lectrices qui cherchent des motifs inédits trouveront des choses
exquises dans le grand ouvrage illustré que M. Lay (d’Essek) a consacré
à l’ornementation populaire des Slaves méridionaux.
Après cette courte esquisse de la vie intellectuelle des Croates, il
nous reste à étudier leur vie sociale, politique et religieuse.