CHAPITRE V

Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes.--Situation politique

du royaume triunitaire.--Le ban, la frontière militaire, griefs des

Croates.

Les Croates vivent en contact perpétuel avec des concitoyens de religion

orthodoxe. Mais dans ces contrées orientales, la religion est toujours

une des formes de la nationalité. En France, un Bourguignon catholique

et un Bourguignon réformé se sentent et se disent Français tous les

deux; ils n’ont qu’un idéal, c’est de rester à jamais citoyens d’une

même patrie. Il n’en est pas de même chez les Slaves méridionaux; un

catholique est Croate, un orthodoxe est Serbe. Actuellement, sur deux

millions environ d’habitants que renferment les pays croates (en

laissant de côté la Dalmatie, province cisleithane), on compte treize

cent mille catholiques et près de cinq cent mille orthodoxes. Tous sont

citoyens du même État, membres du même groupe politique; tous parlent la

même langue. Cependant la religion les rattache à des origines

différentes, et leurs aspirations plus ou moins lointaines d’avenir ne

sont pas complétement identiques.

Les catholiques sont des Autrichiens plus convaincus; les orthodoxes

songent parfois qu’ils ont au delà de la Save des frères indépendants

qui possèdent un royaume, un drapeau, une armée. Ils ont nécessairement

plus de sympathie pour la Russie, qui est le grand empire de leur foi.

Ils préfèrent les livres imprimés en caractères gréco-slaves et se

rattachent au mouvement littéraire qui a ses foyers à Belgrade, à Novi

Sad (Neusatz), à Pancsevo. Les catholiques, au contraire, tiennent pour

l’alphabet latin et la littérature dont Agram est le centre.

Une comparaison fera mieux saisir ces nuances un peu délicates. Il y a

en Allemagne deux religions dominantes, le luthéranisme et le

catholicisme. On imprime des livres avec deux alphabets, le gothique et

le latin. Supposez que chacun de ces deux alphabets fût propre à l’une

des deux religions; que les luthériens eussent adopté le gothique, les

catholiques le latin, il se formerait immédiatement une sorte de

scission dans le monde littéraire. Les uns graviteraient vers Berlin,

les autres vers Munich; il s’établirait en Allemagne une espèce de

dualisme.

Les hommes d’un esprit vraiment élevé, d’une large intelligence, planent

au-dessus de ces misérables questions de liturgie ou d’orthographe.

Suivant les besoins du moment, ils publient leurs œuvres dans l’un ou

l’autre alphabet. C’est ce qu’ont fait, par exemple, MM. Bogisich et

Medo Pucich, de Raguse; M. Jagich, d’Agram; M. Danicich, le savant

linguiste de Belgrade. Les fanatiques, bien entendu, ne savent pas

s’élever jusqu’à cette généreuse indifférence. Ils ne veulent voir

partout que des Croates ou des Serbes, au gré de leur fantaisie. Tandis

qu’ils se querellent, un troisième larron, l’Allemand, s’introduit chez

eux, fonde des journaux, ouvre des écoles et s’efforce de leur persuader

qu’ils sont avant tout... des Autrichiens. Dans les villes dalmates,

moitié slaves, moitié italiennes, on a vu parfois les Serbes, ou ceux

qui se croyaient tels, voter pour le candidat italien plutôt que pour le

croate.

«Laissons ces noms de protestants et de catholiques, ne gardons que le

nom de chrétiens», disait le chancelier l’Hospital. C’est le langage que

tiennent les vrais patriotes; une Revue conciliatrice, fondée il y a

quelques années à Raguse, publie des articles dans les deux alphabets et

s’intitule bravement _le Slave_ (Slovinac). C’est le titre que M. Medo

Pucich a donné à une de ses poésies les plus populaires:

«Que serait le Serbe sans le Croate?--Ce qu’est le frère sans son

frère.--Et le Croate sans le Serbe?--Ce que sans son frère est le

frère.

«Que serait le Bulgare sans le Serbe?--Ce qu’est le père sans son

fils.--Et le Serbe sans le Bulgare?--Ce que sans son père est le fils.

«Que serait le Slovène sans eux trois?--Ce qu’est l’époux sans son

épouse.--Que serait leur groupe sans le Slovène?--Ce que sans épouse

est l’époux.

«C’est seulement à eux quatre--qu’ils forment un chœur

harmonieux.--C’est alors que nous sommes un seul peuple--le peuple

slave.»

Le sujet réel de ces discordes futiles en apparence est peut-être au

fond plus grave qu’on ne l’imagine. Vous vous rappelez le mot de ce père

de comédie qui fait dresser le contrat de sa fille: «Ah çà! mais dans

tout ceci il n’est question que de ma mort!» Dans toutes les

aspirations, dans toutes les querelles des peuples autrichiens, il y a

toujours un sous-entendu. C’est que l’empire peut venir à se dissoudre,

et que les nations dont il est composé lui survivront. Les conflits des

Serbes et des Croates sont des chicanes de collatéraux qui se disputent

à l’avance un héritage incertain. La Turquie est à peu près finie;

l’Autriche peut disparaître dans une commotion européenne. Les Slaves du

Sud une fois maîtres d’eux-mêmes, qui prendra la tête du groupe?

Le total des Croates catholiques, en Croatie, Slavonie, Dalmatie,

Bosnie, Herzégovine, ne dépasse guère deux millions; mais ils s’appuient

sur la supériorité de la culture et de la tradition latine. Les Serbes

orthodoxes sont plus de trois millions, quatre peut-être[17]; leur

civilisation est inférieure, mais ils ont à leur service deux États

indépendants et déjà organisés, la Serbie et le Monténégro. Les

musulmans de race serbo-croate sont au nombre de six cent mille; pour le

moment ils flottent entre les deux éléments rivaux; ils apporteront un

appoint précieux à celui dont ils embrasseront le parti. Je ne les ai

pas observés d’assez près pour pouvoir me former une idée à ce sujet. Il

me semble cependant,--sauf erreur,--que les musulmans ont en général

plus de respect pour les catholiques que pour les orthodoxes. Le clergé

catholique est plus instruit que l’autre. Les religieux franciscains qui

desservent les deux provinces sont justement populaires. Avec leur robe

de bure noire, leurs moustaches brunes, leur fier type slave, ils

semblent des héros épiques déguisés en ascètes. Voici d’ailleurs un fait

qui démontre avec éloquence la supériorité du clergé romain. On compte

en Croatie un condamné sur douze cents catholiques, et sur six cent

cinquante orthodoxes. Cette proportion s’explique par le caractère des

deux religions, l’une faisant une large part à l’enseignement moral,

l’autre confinée dans les rites et les manifestations extérieures de la

foi.

[17] Un volume que je reçois de Belgrade, _Srpska Zemlia_ (le Pays

serbe), par M. le professeur KARITCH, évalue le chiffre des

catholiques à 2,400,000, et celui des orthodoxes à 4,200,000. Ces

chiffres, le dernier surtout, me paraissent un peu exagérés.

Dans l’État autrichien, la Croatie fait partie du groupe hongrois ou

transleithan, mais elle y garde une physionomie bien distincte. Elle

forme avec la Slavonie un royaume autonome. Ce royaume, dit triunitaire,

devrait comprendre aussi la Dalmatie, mais cette province en a été

détachée par la conquête vénitienne et l’occupation française; elle est

aujourd’hui annexée à la Cisleithanie. Cependant les protocoles

officiels la considèrent comme faisant toujours partie de la Croatie. A

diverses reprises, les souverains autrichiens ont promis de la

réannexer.

Les rapports de la Croatie et de la Slavonie avec la Hongrie sont réglés

par une longue série de traités. Le premier remonte au douzième siècle.

La Croatie a eu jadis des rois nationaux. Les noms des Drzislav, des

Kresimir et des Zvonimir sont restés aussi populaires chez les Croates

que peuvent être chez les Français les noms de Charlemagne ou de

Philippe-Auguste. Au début du douzième siècle, leurs ancêtres offrirent

la couronne à un roi de Hongrie, mais il n’y eut entre les deux États

qu’une union purement personnelle analogue à celle qui existe

aujourd’hui entre la Hongrie et le reste de l’empire.

Le représentant, le symbole vivant de cette union, c’était le ban,

véritable vice-roi des Croates. Ce haut et puissant personnage existe

encore aujourd’hui. Mais ses pouvoirs ne sont plus que l’ombre de ceux

qu’il exerçait naguère. Il était nommé par le roi sur la proposition des

États; il réunissait en sa personne l’autorité civile et l’autorité

militaire.

Il faisait son entrée solennelle dans Agram, tenant dans la main droite

le sceptre, dans la gauche l’étendard. Des milliers de chevaliers,

formant ce qu’on appelait l’armée banale, l’accompagnaient; il prêtait

serment devant les États dans l’église de Saint-Marc. Le ban qui ne se

serait pas soumis à cette formalité n’eût pas été reconnu par eux, et le

roi eût été obligé d’en nommer un autre.

Il avait le droit de convoquer la diète de sa propre autorité, sans

demander l’avis du souverain; il présidait les délibérations et

sanctionnait les décisions des États. Lorsqu’il fallait lever des

troupes considérables, c’est la diète qui décrétait l’_insurrection_. Le

ban conduisait en personne l’armée croate; parfois même la monnaie était

frappée à son image. On comprend que les rois de Hongrie et plus tard

les empereurs d’Autriche se soient appliqués à restreindre ce

privilége[18].

[18] Ce nom de _ban_ n’a point d’étymologie slave. On suppose qu’il

remonte au temps de l’invasion des Avares, dont le chef s’appelait

Baïan. Il est à remarquer que chez les Slaves,--race essentiellement

anarchique,--tous les mots qui désignent l’autorité sont d’origine

étrangère. _Kral_, roi, vient de l’allemand Karl; _kniaz_, prince,

de König; _tsar_, de César.

Aujourd’hui, le ban n’est plus qu’un fonctionnaire de l’ordre

administratif, une sorte de gouverneur général. Le titulaire de cette

haute dignité est actuellement M. le comte Ladislas Pejacsevics. Il m’a

paru peu populaire. On le considère comme un serviteur trop docile de la

politique hongroise, trop peu soucieux de l’autonomie nationale. Du

reste, le véritable représentant de l’individualité croate, ce n’est

plus le ban, c’est le ministre indigène qui réside à Pesth. Il n’a point

de portefeuille. Il est l’intermédiaire légal entre le souverain et la

Croatie d’une part, entre la Croatie et le royaume de Hongrie de

l’autre. Les relations entre le royaume triunitaire et celui de saint

Étienne sont aujourd’hui réglées par l’accord conclu en 1868, et

renouvelé en 1878, entre les deux diètes de Pesth et d’Agram. Mais cet

accord, plus favorable aux Magyars qu’aux Croates, est vicié dans son

principe. Il n’a été obtenu qu’au prix des manœuvres les plus déloyales;

à la diète du royaume de Croatie, on a substitué un véritable _rump

parliament_; on n’a épargné ni les destitutions de fonctionnaires

indépendants, ni les suppressions de journaux. J’étais à Agram en 1867,

à l’époque où se préparait la sujétion de la Croatie, et j’ai raconté

ailleurs les procédés que j’ai vu alors employer[19].

[19] Voir le _Monde slave_.

En vertu de l’accord actuel, la Croatie ne touche que 45 p. 100 de ses

revenus; le reste est versé à Pesth et profite soit à l’empire, soit à

la Hongrie. Sont considérés comme affaires communes entre la Hongrie et

la Croatie le commerce, l’agriculture, les voies de communication, la

défense nationale. Sont considérées comme rentrant dans l’autonomie

croate l’administration de l’intérieur et du budget régional,

l’instruction publique et la justice. Il n’y a point de ministères;

trois chefs de section sont à la tête des trois départements.

Les Croates élèvent plus d’un grief contre cet arrangement. Ils n’ont

pas oublié par quels procédés il leur a été arraché; ils se plaignent

que l’accord leur enlève, au profit de leurs voisins, la plus grande

partie de leurs revenus; que leurs voies de communication soient aux

mains des étrangers; que le roi, docile aux vœux des Magyars, nomme dans

les postes supérieurs des hommes hostiles ou indifférents à la

nationalité croate.

Un grief non moins grave, c’est que les Magyars ont détaché du royaume

triunitaire le port de Fiume et en ont fait, aux dépens de la Croatie

mutilée, une enclave hongroise qui dépend directement du gouvernement de

Pesth. Depuis que l’accord a été imposé à la Croatie, un certain nombre

d’hommes distingués se sont retirés de la vie publique et protestent par

leur abstention contre une situation qu’il n’est plus en leur pouvoir de

modifier. A la tête de ces abstentionnistes figure l’évêque Strossmayer,

dont l’éloquence honorerait les plus illustres parlements de l’Europe.

La population de la Croatie et de la Slavonie comprend aujourd’hui douze

à treize cent mille habitants. Le petit royaume va s’augmenter

prochainement d’un appoint sérieux. La frontière militaire croate, enfin

rendue à la vie civile, va être restituée à la mère patrie, dont elle a

été détachée depuis la période des invasions musulmanes. C’est un

accroissement de plus de six cent mille âmes. Depuis de longues années,

la frontière n’avait plus de raison d’être. Il y a beau jour que les

Osmanlis ont cessé d’être une nation envahissante, et les eaux de la

Save et du Danube suffisaient largement à protéger contre eux le sol de

l’Autriche-Hongrie. J’ai entendu autrefois déclarer que si l’on

maintenait les régiments confinaires, c’était uniquement comme cordon

sanitaire, pour empêcher la peste asiatique de se propager en Europe. En

réalité, c’est que l’Autriche trouvait là une pépinière d’excellents

soldats, étrangers à toute vie politique et toujours prêts à marcher

contre les révolutions. On l’a bien vu en Italie.

La frontière était d’ailleurs un instrument de germanisation. Avec des

jeunes gens croates on fabriquait des officiers allemands. Jellacich

lui-même, le grand patriote, s’était laissé germaniser. Il eut un jour

la velléité d’être poëte, et c’est en allemand qu’il écrivit ses vers.

Je me rappelle à ce propos un souvenir de mon premier voyage. C’était en

1867, je voyageais dans la frontière avec un jeune Croate de mes amis.

Nous nous arrêtâmes à Vinkovci pour déjeuner; nous entrâmes dans une

auberge où des officiers prenaient pension. Un grand silence se fit à

notre arrivée. Tandis que j’avais le dos tourné, un officier reconnut

mon ami et le prit à part:

«Êtes-vous sûr, lui dit-il, de la personne avec qui vous voyagez?

--Sans doute; c’est un Français, grand ami de notre nation. Pourquoi me

demandez-vous cela?

--C’est que nous étions en train de chanter des chansons croates; un

Allemand aurait pu nous dénoncer.»

Aujourd’hui, la frontière est décidément rendue à la vie civile; mais

elle n’est pas encore complétement restituée à la Croatie. Au point de

vue du droit public, elle en a toujours fait partie intégrante. En 1848,

en 1861, en 1865, ses délégués ont paru au parlement d’Agram. En 1868,

lorsqu’il s’est agi de discuter l’accord avec la Hongrie, ils n’ont

point été convoqués. On se méfiait de leur indépendance et de leur

patriotisme. Ce n’est pas évidemment sans quelque chagrin que les

Magyars voient la frontière entrer définitivement dans le royaume

triunitaire, dont la population va se trouver accrue de près d’un tiers.

Trente-cinq députés nouveaux vont arriver au parlement d’Agram; mais le

nombre des délégués croates au parlement de Pesth ne sera pas augmenté

proportionnellement. Depuis le 1er août 1881, la frontière a cessé

d’être administrée militairement; elle est passée sous l’autorité

personnelle du ban; mais il n’est pas encore question d’élections à la

diète.

Si jamais l’idée venait à l’empereur d’Autriche de restituer au royaume

triunitaire la Dalmatie, d’y joindre la Bosnie et l’Herzégovine, il se

formerait un groupe jougo-slave de plus de trois millions et demi

d’habitants. Si l’on y joignait les Slovènes, on arriverait à près de

cinq millions. Ce serait presque l’Illyrie, dont le poëte Vodnik avait

naguère chanté la résurrection. Mais il est douteux que les Hongrois se

prêtent à une combinaison qui renforcerait l’importance de l’élément

slave dans la monarchie. Une Illyrie slave, ce serait la ruine du

dualisme, c’est-à-dire du système sur lequel les Magyars ont édifié leur

puissance. Qui sait d’ailleurs combien de temps la Bosnie et

l’Herzégovine resteront à l’Autriche?

La Save, le Danube et le Balkan · 第 12 / 32 题