Adrienne et Djalma étaient morts le 30 mai. La scène suivante se
passait le 31 du même mois, veille du jour fixé pour la dernière
convocation des héritiers de Marius Rennepont.
On se souvient sans doute de la disposition de l'appartement que
M. Hardy avait occupé dans la maison de retraite des révérends
pères de la rue Vaugirard, appartement sombre, isolé, et dont la
dernière pièce donnait sur un triste petit jardin planté d'ifs et
entouré de hautes murailles.
Pour arriver dans cette pièce reculée, il fallait traverser deux
vastes chambres, dont les portes, une fois fermées, interceptaient
tout bruit, toute communication du dehors.
Ceci rappelé, poursuivons.
Depuis trois ou quatre jours, le père d'Aigrigny occupait cet
appartement; il ne l'avait pas choisi; mais il avait été amené à
l'accepter sous des prétextes d'ailleurs parfaitement plausibles
que lui avait donnés le révérend père économe, à l'instigation de
Rodin.
Il était environ midi.
Le père d'Aigrigny, assis dans un fauteuil auprès de la porte-
fenêtre qui donnait sur le triste jardin, tenait à la main un
journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris:
«_Onze heures du soir._
_-- _Un événement aussi horrible que tragique vient de jeter
l'épouvante dans le quartier Richelieu: un double assassinat a été
commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille
a été tuée d'un coup de poignard; on espère sauver les jours de
l'artisan. On attribue ce crime à la jalousie. La justice informe.
À demain les détails.»
Après avoir lu ces lignes, le père d'Aigrigny jeta le journal sur
la table et devint pensif.
-- C'est incroyable, dit-il avec une envie amère, songeant à
Rodin. Le voici arrivé au but qu'il s'était proposé... presque
aucune de ses prévisions n'a été trompée... Cette famille a été
anéantie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu'il
a su faire mouvoir... Il l'avait dit!!! Oh! je le confesse, ajouta
le père d'Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le père
Rodin est un homme dissimulé, habile, patient, énergique,
opiniâtre, et d'une rare intelligence... Qui m'eût dit, il y a
quelques mois, lorsqu'il écrivait sous mes ordres, humble et
discret _socius... _que cet homme était déjà depuis longtemps
possédé de la plus audacieuse, de la plus énorme ambition, qu'il
osait jeter les yeux jusque sur le saint-siège... et que, grâce à
des intrigues merveilleusement ourdies, à une corruption
poursuivie avec une incroyable habileté, au sein du sacré collège,
cette visée... n'était pas déraisonnable... et que bientôt peut-
être cette ambition infernale eût été réalisée, si, depuis
longtemps, les sourdes menées de cet homme étonnamment dangereux
n'eussent pas été surveillées à son insu, ainsi que je viens de
l'apprendre... Ah!... reprit le père d'Aigrigny avec un sourire
d'ironie et de triomphe, ah! vous crasseux personnage, vous voulez
jouer au Sixte-Quint! et, non content de cette audacieuse
imagination, vous voulez, si vous réussissez, annuler, absorber
notre compagnie dans votre papauté, comme le sultan a absorbé les
janissaires! Ah! nous ne sommes pour vous qu'un marchepied!... Ah!
vous m'avez brisé, humilié, écrasé sous votre insolent dédain?...
Patience, ajouta le père d'Aigrigny avec une joie concentrée,
patience! le jour des représailles approche... moi seul suis
dépositaire de la volonté de notre général; le père Caboccini,
envoyé ici comme _socius_, l'ignore lui-même... Le sort du père
Rodin est donc entre mes mains. Oh! il ne sait pas ce qui
l'attend. Dans cette affaire Rennepont, qu'il a admirablement
conduite, je le reconnais, il croit nous évincer et n'avoir réussi
que pour lui seul; mais demain...
Le père d'Aigrigny fut soudain distrait de ses agréables
réflexions; il entendit ouvrir les portes des pièces qui
précédaient la chambre où il se trouvait.
Au moment où il détournait la tête pour voir qui entrait chez lui,
la porte roula sur ses gonds. Le père d'Aigrigny fit un brusque
mouvement et devint pourpre.
Le maréchal Simon était devant lui...
Et derrière le maréchal... dans l'ombre... le père d'Aigrigny
aperçut la figure cadavéreuse de Rodin.
Celui-ci, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard
empreint d'une joie diabolique, disparut rapidement; la porte se
referma, le père d'Aigrigny et le maréchal Simon restèrent seuls.
Le père de Rose et de Blanche était méconnaissable: ses cheveux
gris avaient complètement blanchi; sur ses joues pâles, marbrées,
décharnées, pointait une barbe drue, non rasée depuis quelques
jours; ses yeux caves, rougis, ardents et extrêmement mobiles,
avaient quelque chose de farouche, de hagard; un ample manteau
l'enveloppait, et c'est à peine si sa cravate noire était nouée
autour de son cou.
Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, fermé au dehors
la porte à double tour.
Lorsqu'il fut seul avec le jésuite, le maréchal fit, d'un geste
brusque, tomber son manteau de dessus ses épaules, et le père
d'Aigrigny put voir, passées à un mouchoir de soie qui servait de
ceinture au père de Rose, deux épées de combat nues et affilées.
Le père d'Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs
jours auparavant, Rodin lui avait opiniâtrement demandé ce qu'il
ferait si le maréchal le frappait à la joue... Plus de doute, le
père d'Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses
mains, était joué et acculé par lui dans une effrayante impasse;
car il le savait, les deux pièces précédentes étant fermées il n'y
avait aucune possibilité de se faire entendre du dehors en
appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient
sur des terrains inhabités.
La première idée qui lui vint, et elle ne manquait pas de
vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec
Rome, soit par une incroyable pénétration, ayant appris que son
sort allait dépendre entièrement du père d'Aigrigny, espérait se
défaire de lui en le livrant ainsi à la vengeance inexorable du
père de Rose et de Blanche.
Le maréchal, gardant toujours le silence, détacha le mouchoir qui
lui servait de ceinture, déposa les deux épées sur une table, et
croisant ses bras sur sa poitrine, s'avança lentement vers le père
d'Aigrigny.
Ainsi se trouvèrent face à face ces deux hommes qui, pendant toute
leur vie de soldat, s'étaient poursuivis d'une haine implacable,
et qui, après s'être battus dans deux camps ennemis, s'étaient
déjà rencontrés dans un duel à outrance; ces deux hommes, dont
l'un, le maréchal Simon, venait demander compte à l'autre de la
mort de ses enfants.
À l'approche du maréchal, le père d'Aigrigny se leva; il portait
ce jour-là une soutane noire, qui fit paraître plus grande encore
la pâleur qui avait succédé à une rougeur subite.
Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout,
face à face, et aucun n'avait encore dit un mot.
Le maréchal était effrayant de désespoir paternel; son calme,
inexorable comme la fatalité, était plus terrible que les fougueux
emportements de la colère.
-- Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jésuite d'une voix
lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je
vous tue...
-- Monsieur, s'écria le père d'Aigrigny, écoutez-moi... ne croyez
pas...
-- Il faut que je vous tue... reprit le maréchal en interrompant
le jésuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil,
où elle a péri; vous et vos complices avez envoyé mes enfants à
une mort certaine... Depuis longtemps vous êtes mon mauvais
démon... C'est assez, il me faut votre vie... je l'aurai...
-- Ma vie appartient d'abord à Dieu, répondit pieusement le père
d'Aigrigny, ensuite à qui veut la prendre.
-- Nous allons nous battre à mort dans cette chambre, dit le
maréchal, et comme j'ai à venger ma femme et mes enfants... je
suis tranquille.
-- Monsieur, répondit froidement le père d'Aigrigny, vous oubliez
que mon caractère me défend de me battre... Autrefois, j'ai pu
accepter le duel que vous m'avez proposé... aujourd'hui ma
position a changé.
-- Ah! fit le maréchal avec un sourire amer, vous refusez de vous
battre maintenant parce que vous êtes prêtre?...
-- Oui... monsieur, parce que je suis prêtre.
-- De sorte que, parce qu'il est prêtre, un infâme comme vous est
certain de l'impunité, et qu'il peut mettre sa lâcheté et ses
crimes à l'abri de sa robe noire?
-- Je ne comprends pas un mot à vos accusations, monsieur; en tout
cas, il y a des lois, dit le père d'Aigrigny en mordant ses lèvres
blêmes de colère, car il ressentait profondément l'injure que
venait de lui adresser le maréchal; si vous avez à vous
plaindre... adressez-vous à la justice... elle est égale pour
tous.
Le maréchal Simon haussa les épaules avec un dédain farouche.
-- Vos crimes échappent à la justice... elle les punirait, que je
ne lui laisserais pas encore le soin de me venger... après tout le
mal que vous m'avez fait, après tout ce que vous m'avez ravi...
Et, au souvenir de ses enfants, la voix du maréchal s'altéra
légèrement: mais il reprit bientôt son calme terrible. Vous sentez
bien que je ne vis plus que pour la vengeance... moi... mais il me
faut une vengeance que je puisse savourer... en sentant votre
lâche coeur palpiter au bout de mon épée... Notre dernier duel...
n'a été qu'un jeu; mais celui-ci... oh! vous allez voir celui-
ci...
Et le maréchal marcha vers la table où il avait posé les épées.
Il fallait au père d'Aigrigny un grand empire sur lui-même pour se
contraindre; la haine implacable qu'il avait toujours éprouvée
contre le maréchal Simon, ses provocations insultantes,
réveillaient en lui mille ardeurs farouches; pourtant il répondit
d'un ton assez calme:
-- Une dernière fois, monsieur, je vous le répète, le caractère
dont je suis revêtu m'empêche de me battre.
-- Ainsi... vous refusez? dit le maréchal en se retournant vers
lui et s'approchant.
-- Je refuse.
-- Positivement?
-- Positivement; rien ne saurait m'y forcer.
-- Rien?
-- Non, monsieur, rien.
-- Nous allons voir, dit le maréchal. Et sa main tomba d'aplomb
sur la joue du père d'Aigrigny. Le jésuite poussa un cri de
fureur; tout son sang reflua sur sa face si rudement souffletée;
la bravoure de cet homme, car il était brave, se révolta; son
ancienne valeur guerrière l'emporta malgré lui; ses yeux
étincelèrent, et, les dents serrées, les poings crispés, il fit un
pas vers le maréchal en s'écriant:
-- Les épées... les épées!
Mais soudain se rappelant l'apparition de Rodin et l'intérêt que
celui-ci avait eu à amener cette rencontre, il puisa dans la
volonté d'échapper au piège diabolique que lui tendait son ancien
_socius _le courage de contenir un ressentiment terrible. À la
fougue passagère du père d'Aigrigny succéda donc subitement un
calme rempli de contrition; voulant jouer son rôle jusqu'au bout,
il s'agenouilla, et, baissant la tête, il se frappa la poitrine
avec componction en disant:
-- Pardonnez-moi, Seigneur, de m'être abandonné à un mouvement de
colère... et surtout pardonnez à celui qui m'outrage.
Malgré sa résignation apparente, la voix du jésuite était
profondément altérée; il lui semblait sentir un fer brûlant sur sa
joue; car, pour la première fois de sa vie de soldat ou de prêtre,
il subissait une pareille insulte; il s'était jeté à genoux autant
par mômerie que pour ne pas rencontrer le regard du maréchal,
craignant, s'il le rencontrait, de ne pouvoir plus répondre de
soi, et de se laisser entraîner à ses impétueux ressentiments.
En voyant le jésuite tomber à genoux, en entendant son hypocrite
invocation, le maréchal, qui avait déjà mis l'épée à la main,
frémit d'indignation et s'écria:
-- Debout... fourbe... infâme, debout à l'instant! Et de sa botte
le maréchal crossa rudement le jésuite. À cette nouvelle insulte,
le père d'Aigrigny se redressa et bondit comme s'il eût été mû par
un ressort d'acier. C'était trop; il n'en pouvait supporter
davantage. Emporté, aveuglé par la rage, il se précipita vers la
table où était l'autre épée, la saisit, et s'écria en grinçant des
dents:
-- Ah!... il vous faut du sang!... eh bien!... du sang... le
vôtre... si je peux...
Et le jésuite, dans toute la vigueur de l'âge, la face empourprée,
ses grands yeux gris étincelants de haine, tomba en garde avec
l'aisance et l'aplomb d'un gladiateur consommé.
-- Enfin!... s'écria le maréchal en s'apprêtant à croiser le fer.
Mais la réflexion vint encore une fois éteindre la fougue du père
d'Aigrigny; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait
les voeux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu'il
allait écraser à son tour et qu'il exécrait plus encore peut-être
que le maréchal; aussi, malgré la furie qui le possédait, malgré
son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se
sentait plein de force, de santé, tandis que d'affreux chagrins
avaient miné le maréchal Simon, le jésuite parvint à se calmer,
et, à la profonde stupeur du maréchal, il baissa la pointe de son
épée en disant:
-- Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang.
Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et
pardonnez aussi à celui de mes frères qui a excité mon courroux.
Puis, mettant aussitôt la lame de l'épée sous son talon, il ramena
vivement la garde à lui, de sorte que l'arme se brisa en deux
morceaux. Il n'y avait plus ainsi de duel possible. Le père
d'Aigrigny se mettait lui-même dans l'impuissance de céder à une
nouvelle violence, dont il ressentait l'imminence et le danger. Le
maréchal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et
d'indignation, car lui aussi voyait alors le duel impossible; mais
tout à coup, imitant le jésuite, le maréchal mit comme lui la lame
de son épée sous son talon et la brisa à peu près à sa moitié,
ainsi qu'avait été brisée l'épée du père d'Aigrigny; puis,
ramassant le tronçon pointu, long de dix-huit pouces environ, il
détacha sa cravate de soie noire, l'enroula autour de ce fragment
du côté de la cassure, improvisa ainsi une poignée, et dit au père
d'Aigrigny:
-- Va pour le poignard...
Épouvanté de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le père
d'Aigrigny s'écria:
-- Mais c'est donc l'enfer!...
-- Non... c'est un père dont on a tué les enfants, dit le maréchal
d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une
larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitôt ardents
et farouches.
Le jésuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mélange de
haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si
terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois
de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur... de
peur lâche... ignoble... de peur pour sa peau... Tant qu'il
s'était agi d'un combat à l'épée, dans lequel la ruse, l'adresse
et l'expérience sont de si puissants auxiliaires du courage, il
n'avait eu qu'à réprimer les élans de sa fureur et de sa haine,
mais devant ce combat corps à corps, face à face, coeur contre
coeur, il trembla, pâlit, et s'écria:
-- Une boucherie à coups de couteau... jamais!
L'accent, la physionomie du jésuite, trahissait tellement son
effroi, que le maréchal en fut frappé et s'écria avec angoisse,
car il redoutait de voir sa vengeance lui échapper:
-- Mais il est donc vraiment lâche!... Ce misérable n'avait donc
que le courage de l'escrime ou de l'orgueil... ce misérable
renégat, traître à son pays... que j'ai souffleté... crossé... car
je vous ai souffleté... marquis de vieille roche! je vous ai
crossé... marquis de vieille souche!... vous, la honte de votre
maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou
nouveaux... Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul... comme
je le croyais, que vous refusez de vous battre... c'est par
peur... Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des
témoins d'un duel pour vous donner du coeur...
-- Monsieur... prenez garde, dit le père d'Aigrigny les dents
serrées, et en balbutiant, car, à ces écrasantes paroles, la rage
et la haine lui firent oublier sa peur.
-- Mais il faut donc que je te crache à la face, pour y faire
monter le peu de sang qui te reste dans les veines!... s'écria le
maréchal exaspéré.
-- Oh! C'est trop! dit le jésuite.
Et il se précipita sur le morceau de lame acérée qui était à ses
pieds en répétant:
-- C'est trop!
-- Ce n'est pas assez, dit le maréchal d'une voix haletante,
tiens, Judas!... Et il lui cracha à la face.
-- Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le maréchal, je
t'assomme à coups de chaise, infâme tueur d'enfants...
Le père d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme
déjà outragé puisse recevoir, perdit la tête, oublia ses intérêts,
ses résolutions, sa peur, oublia jusqu'à Rodin; une ardeur de
vengeance effrénée, voilà tout ce qu'il ressentit, puis, une fois
son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en
félicita en comparant sa vigoureuse carrure à la maigreur du
maréchal presque épuisé par le chagrin; car, dans un pareil
combat, combat brutal, sauvage, corps à corps, la force physique
est d'un avantage immense. En un instant le père d'Aigrigny eut
roulé son mouchoir autour de la lame d'épée qu'il avait ramassée,
et il se précipita sur le maréchal Simon, qui reçut intrépidement
le choc.
Pendant le peu de temps que dura cette lutte inégale, car le
maréchal était depuis quelques jours en proie à une fièvre
dévorante qui avait miné ses forces, les deux combattants, muets,
acharnés, ne dirent pas un mot, ne poussèrent pas un cri.
Si quelqu'un eût assisté à cette scène horrible, il lui eût été
impossible de dire où et comment se portaient les coups: il aurait
vu deux têtes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se
redresser, ou se renverser en arrière, selon les incidents du
combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre
comme des serpents, et puis, à travers les brusques ondulations de
la redingote bleue du maréchal et de la soutane noire du jésuite,
parfois luire et reluire comme un vif éclair d'acier... il eût
enfin entendu un piétinement sourd, saccadé, ou de temps à autre
quelque aspiration bruyante.
Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombèrent
l'un sur l'autre.
L'un d'eux, c'était le père d'Aigrigny, faisant un violent effort,
parvint à se dégager des bras qui l'étreignaient et à se mettre à
genoux... Ses bras retombèrent étourdis, puis la voix expirante du
maréchal murmura ses mots:
-- Mes enfants!... Dagobert!...
-- Je l'ai tué... dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie,
mais... je le sens... je suis blessé à mort... Et, s'appuyant
d'une main sur le sol, le jésuite porta son autre main à sa
poitrine.
Sa soutane était labourée de coups... mais les lames, dites de
carrelet, qui avaient servi au combat, étant triangulaires et très
acérées, le sang, au lieu de s'épancher au dehors, se résorbait au
dedans.
-- Oh! je meurs... j'étouffe... dit le père d'Aigrigny, dont les
traits décomposés annonçaient déjà les approches de la mort.
À ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit
sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avança la tête en
disant d'une voix humble et d'un air discret:
-- Peut-on entrer? À cette épouvantable ironie, le père d'Aigrigny
fit un mouvement pour se précipiter sur Rodin, mais il retomba sur
une de ses mains en poussant un sourd gémissement: le sang
l'étouffait.
-- Ah! monstre d'enfer!... murmura-t-il en jetant sur Rodin un
regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma
mort...
-- Je vous avais toujours dit, mon très cher père, que votre vieux
levain de batailleur vous serait fâcheux, répondit Rodin avec un
affreux sourire. Il y a peu de jours encore... je vous ai
averti... en vous recommandant de vous laisser patiemment
souffleter par ce sabreur... qui ne sabrera plus rien du tout...
et c'est bien fait; parce que, d'abord, «qui tire le glaive...
périt par le glaive», dit l'Écriture. Et puis, ensuite, le
maréchal Simon... héritait de ses filles... Voyons, là... entre
nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon très cher père?... Il
fallait bien vous sacrifier à l'intérêt commun, d'autant plus que
je savais ce que vous me ménagiez pour demain. Or, moi, on ne _me
prend pas sans vert_.
_-- _Avant d'expirer... dit le père d'Aigrigny d'une voix
affaiblie, je vous démasquerai...
-- Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tête d'un air futé,
que non point!... Moi seul je vous confesserai, s'il vous plaît...
-- Oh!... cela m'épouvante, murmura le père d'Aigrigny, dont les
paupières s'appesantissaient. Que Dieu ait pitié de moi... s'il
n'est pas trop tard... Hélas! je suis à ce moment suprême... je...
suis un grand coupable...
-- Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les épaules et
en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mépris.
Le père d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes à vivre;
Rodin s'en aperçut et se dit:
-- Il est temps d'appeler du secours. À ses cris, on arriva. Ainsi
qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le père d'Aigrigny jusqu'à
ce que celui-ci eût rendu le dernier soupir.
* * * * *
Le soir, seul au fond de sa chambre, à la lueur d'une petite
lampe, Rodin était plongé dans une sorte de contemplation
extatique devant la gravure représentant le portrait de SIXTE
QUINT.
Minuit sonna lentement à la grande horloge de la maison.
Lorsque le dernier coup eut vibré, Rodin se redressa dans toute la
sauvage majesté de son triomphe infernal, et s'écria:
-- Nous sommes au 1er juin... Il n'y a plus de Rennepont!!!... Il
me semble entendre sonner l'heure à Saint-Pierre de Rome...