Une douce lumière s'épandant d'une lampe sphérique d'albâtre
oriental, suspendue au plafond par trois chaînes d'argent, éclaire
faiblement la chambre à coucher d'Adrienne de Cardoville.
Le large lit d'ivoire, incrusté de nacre, n'est pas occupé et
disparaît à demi sous des flots de mousseline blanche et de
valenciennes, légers rideaux diaphanes et vaporeux comme des
nuages.
Sur la cheminée de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets
vermeils sur le tapis d'hermine, une grande corbeille est, comme
d'habitude, remplie d'un véritable buisson de frais camélias roses
à feuilles d'un vert lustré. Une suave odeur aromatique,
s'échappant d'une baignoire de cristal remplie d'eau tiède et
parfumée, pénètre dans cette chambre, voisine de la salle de bains
d'Adrienne.
Tout est calme, silencieux au dehors.
Il est à peine onze heures du soir.
La porte d'ivoire opposée à celle qui conduit à la salle de bains
s'ouvre lentement.
Djalma paraît.
Deux heures se sont écoulées depuis qu'il a commis un double
meurtre et qu'il croit avoir tué Adrienne dans un accès de jalouse
fureur.
Les gens de Mlle de Cardoville, habitués à voir venir Djalma
chaque jour, et qui ne l'annonçaient plus, n'ayant pas reçu
d'ordre contraire de leur maîtresse, alors occupée dans l'un des
salons du rez-de-chaussée, n'ont pas été surpris de la visite de
l'Indien.
Jamais celui-ci n'était entré dans la chambre à coucher de la
jeune fille; mais sachant que l'appartement particulier qu'elle
occupait se trouvait au premier étage de la maison, il y était
facilement arrivé. Au moment où il entra dans ce sanctuaire
virginal, la physionomie de Djalma était assez calme, tant il se
contraignait puissamment; à peine une légère pâleur ternissait-
elle la brillante couleur ambrée de son teint... Il portait ce
jour-là une robe de cachemire pourpre rayée d'argent, de sorte que
l'on n'apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli
sur l'étoffe lorsqu'il avait frappé la jeune fille aux cheveux
d'or et Agricol Baudoin.
Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc
car il lui semblait qu'un cercle de fer brûlant étreignait son
front; ses cheveux d'un noir bleu encadraient son pâle et beau
visage; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de
lui.
Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le lit d'Adrienne, il fit un
pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais
passant sa main sur son front, il baissa la tête, et demeura
quelques instants rêveur et immobile comme une statue...
Après quelques instants d'une morne et sombre méditation, Djalma
tomba à genoux en levant sa tête vers le ciel.
Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne révélait
aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine,
ni le désespoir, ni la joie féroce de la vengeance assouvie; mais
si cela peut se dire, l'expression d'une douleur à la fois naïve
et immense...
Pendant quelques minutes les sanglots étouffèrent Djalma; les
pleurs inondèrent ses joues.
-- Morte!... morte!... murmura-t-il d'une voix étouffée, morte!...
elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette
chambre, je l'ai tuée. Maintenant qu'elle est morte, que me fait
sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela... Elle m'avait
trahi... elle aimait cet homme que j'ai aussi frappé... elle
l'aimait... C'est que, hélas! je n'avais pas su me faire préférer,
ajouta-t-il avec une résignation pleine d'attendrissement et de
remords. Moi, pauvre enfant, à demi barbare... en quoi pouvais-je
mériter son coeur?... quels droits?... quel charme? Elle ne
m'aimait pas! c'était ma faute... et elle, toujours généreuse, me
cachait son indifférence sous des dehors d'affection... pour ne
pas me rendre trop malheureux... et pour cela je l'ai tuée... Son
crime, où est-il? n'était-elle pas venue librement à moi?... ne
m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de
passer des jours près d'elle... seul avec elle?... Sans doute...
elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu... Moi, je l'aimais de
toutes les forces de mon âme; mais mon amour n'était pas celui
qu'il fallait... à son coeur... et pour cela, je ne devais pas la
tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi... et, après le crime... je
me suis éveillé comme d'un songe... et ce n'est pas un songe,
hélas!... je l'ai tuée... Et pourtant, jusqu'à ce soir, que de
bonheur je lui ai dû!... que d'espérances ineffables... que de
longs enivrements!... Et comme elle avait... rendu... mon coeur
meilleur, plus noble, plus généreux!... Cela venait d'elle... cela
me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots.
Ce trésor du passé... personne ne pouvait me le reprendre, cela
devait me consoler!... Mais pourquoi penser à cela?... elle et cet
homme... je les ai frappés tous deux... meurtre lâche et sans
lutte... férocité de tigre, qui rugit et déchire une proie
innocente...
Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il
reprit en essuyant ses larmes:
-- Je sais bien que je vais me tuer aussi... mais ma mort ne lui
rendra pas la vie, à elle...
Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard
sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le
flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante
sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immaculée fut
légèrement rougie.
-- Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main
convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois...
sang pour sang; ma mort la vengera... Comment se fait-il que le
fer ne se soit pas retourné contre moi... quand je l'ai
frappée?... Je ne sais... mais enfin, elle est morte... de ma
main... Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur
et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir
mourir ici... ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix
altérée, dans ce ciel de mes brûlantes visions...
Puis il s'écria avec un accent déchirant, en cachant sa figure
dans ses mains:
-- Et morte!... morte!...
Après quelques sanglots, il reprit d'une voix ferme:
-- Allons! moi aussi je vais être bientôt mort... non, je veux
mourir lentement, pas bientôt... -- et d'un regard assuré il
regarda le flacon. -- Ce poison peut être foudroyant, et peut être
aussi d'un effet moins rapide, mais toujours sûr, m'a dit
Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent... il me semble
que lorsque je serai certain de mourir... mes remords seront moins
affreux... Hier, lorsqu'en me quittant, elle m'a serré la main...
qui m'aurait dit cela pourtant?
Et l'Indien porta résolument le flacon à ses lèvres. Après avoir
bu quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait, il le replaça
sur une petite table d'ivoire placée auprès du lit d'Adrienne.
-- Cette liqueur est âcre et brûlante, dit-il; maintenant, je suis
certain de mourir... Oh! que j'aie du moins le temps de m'enivrer
encore de la vue et du parfum de cette chambre... que je puisse
reposer ma tête mourante sur ce lit où a reposé la sienne...
Et Djalma tomba agenouillé devant le lit, où il appuya son front
brûlant.
À ce moment la porte d'ivoire qui communiquait à la salle de bains
roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra...
La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assisté à
sa toilette de nuit.
Elle portait un long peignoir de mousseline d'une éblouissante
blancheur; ses cheveux d'or, coquettement tressés pour la nuit en
petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient
à sa ravissante figure un caractère d'une juvénilité charmante;
son teint de neige était légèrement animé par la tiède moiteur du
bain parfumé où elle se plongeait quelques instants chaque soir.
Lorsqu'elle ouvrit la porte d'ivoire et qu'elle posa son petit
pied rose et nu, chaussé d'une mule de satin blanc, sur le tapis
d'hermine, Adrienne était d'une resplendissante beauté; le bonheur
éclatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien... toutes
les difficultés relatives à la forme de l'union qu'elle voulait
contracter étaient résolues, dans deux jours elle serait à
Djalma... Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une
vague et ineffable langueur.
La porte d'ivoire avait roulé si doucement sur ses gonds, les
premiers pas de la jeune fille s'étaient tellement amortis sur la
fourrure du tapis, que Djalma, le front appuyé sur le lit, n'avait
rien entendu.
Mais soudain un cri de surprise et d'effroi frappa son oreille...
Il se retourna brusquement.
Adrienne apparaissait à ses yeux.
Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son
sein nu et se recula vivement, encore plus affligée que
courroucée, croyant que Djalma, emporté par un fol accès de
passion, s'était introduit dans sa chambre avec une espérance
coupable.
La jeune fille, cruellement blessée de cette tentative déloyale,
allait la reprocher à Djalma, lorsqu'elle aperçut le poignard
qu'il avait jeté sur le tapis d'hermine.
À la vue de cette arme, à l'expression d'épouvante, de stupeur,
qui pétrifiait les traits de Djalma, toujours agenouillé,
immobile, le corps renversé en arrière, les mains étendues en
avant, les yeux fixes, démesurément ouverts, cerclés de blanc...
Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais
ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit
quelques pas vers lui et s'écria d'une voix altérée en lui
montrant du geste le kanjiar:
-- Mon ami, comment êtes-vous ici? Qu'avez-vous?... Pourquoi ce
poignard? Djalma ne répondait pas...
Tout d'abord, la présence d'Adrienne lui avait semblé être une
vision qu'il attribuait à l'égarement de son cerveau, déjà
troublé, pensait-il, par l'effet du poison.
Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frappé son
oreille... mais lorsque son coeur eut tressailli à l'espèce de
choc électrique qu'il ressentait toujours dès que son regard
rencontrait le regard de cette femme si ardemment aimée... mais
lorsqu'il eut contemplé cet adorable visage, si rose, si frais, si
reposé, malgré son expression de vive inquiétude... Djalma comprit
qu'il n'était le jouet d'aucun rêve, et que Mlle de Cardoville
était devant ses yeux... Alors, et à mesure qu'il se pénétrait
pour ainsi dire de cette pensée qu'Adrienne n'était pas morte, et
quoiqu'il ne pût s'expliquer le prodige de cette résurrection, la
physionomie de l'Indien se transfigura, l'or pâli de son teint
redevint chaud et vermeil; ses yeux, ternis par les larmes du
remords, s'illuminèrent d'un vif rayonnement; ses traits enfin,
naguère contractés par une terreur désespérée, exprimèrent toutes
les phases croissantes d'une joie folle, délirante, extatique...
S'avançant, toujours à genoux, vers Adrienne, en élevant vers elle
ses mains tremblantes... trop ému pour pouvoir prononcer un mot,
il la contemplait avec tant de stupeur, tant d'amour, tant
d'adoration, tant de reconnaissance... oui, de reconnaissance de
ce qu'elle vivait... que la jeune fille, fascinée par ce regard
inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements
précipités de son sein, à un sourd frémissement de terreur, qu'il
s'agissait de quelque effrayant mystère.
Enfin... Djalma, joignant les mains, s'écria avec un accent
impossible à rendre:
-- Tu n'es pas morte!...
-- Morte!... répéta la jeune fille stupéfaite.
-- Ce n'était pas toi... Ce n'est pas toi... que j'ai tuée... Dieu
est bon et juste...
En prononçant ces mots avec une joie insensée, le malheureux
oubliait la victime qu'il avait frappée dans son erreur.
De plus en plus épouvantée, jetant de nouveau les yeux sur le
poignard laissé sur le tapis, et s'apercevant alors qu'il était
ensanglanté... terrible découverte qui confirmait les paroles de
Djalma, Mlle de Cardoville s'écria:
-- Vous avez tué... vous... Djalma! Ô mon Dieu! qu'est-ce qu'il
dit! C'est à devenir folle!
-- Tu vis... je te vois... tu es là... disait Djalma d'une voix
palpitante, enivrée; te voilà, toujours belle, toujours pure...
car ce n'était pas toi... Oh! non... si ç'avait été toi... je le
disais bien... plutôt que de te tuer, le fer se serait retourné
contre moi...
-- Vous avez tué! s'écria la jeune fine, presque égarée par cette
révélation imprévue, en joignant les mains avec horreur. Mais
pourquoi? mais qui avez-vous tué?...
-- Que sais-je, moi!... une femme... qui te ressemblait, et puis
un homme que j'ai cru ton amant... c'était une illusion... un rêve
affreux... tu vis, car te voilà...
Et l'Indien sanglotait de joie.
-- Un rêve!... mais ce n'est pas un rêve... À ce poignard il y a
du sang!... s'écria la jeune fille en montrant le kanjiar d'un
geste effaré. Je vous dis qu'il y a du sang à ce poignard...
-- Oui... tout à l'heure, j'ai jeté là ce kanjiar... pour prendre
le poison... quand je croyais t'avoir tuée...
-- Le poison!... s'écria Adrienne, et ses dents se heurtèrent
convulsivement. Quel poison?
-- Je croyais t'avoir tuée; j'ai voulu venir mourir ici...
-- Mourir!... comment mourir?... Ô mon Dieu! pourquoi cela,
mourir?... mais qui, mourir?... s'écria la jeune fille presque en
délire.
-- Mais moi... je te dis, reprit Djalma avec une douceur
inexprimable; je croyais t'avoir tuée... alors j'ai pris du
poison...
-- Toi!... dit Adrienne en devenant pâle comme une morte,
toi!!!...
-- Oui...
-- Ce n'est pas vrai!... dit la jeune fille avec un geste de
dénégation sublime.
-- Regarde, dit l'Indien. Et machinalement il tourna la tête du
côté du lit, vers la petite table d'ivoire, où étincelait le
flacon de cristal.
Par un mouvement irréfléchi, plus rapide que la pensée, peut-être
même que sa volonté, Adrienne s'élança vers la table, saisit le
flacon et le porta à ses lèvres avides.
Djalma était jusqu'alors resté à genoux: il poussa un cri
terrible, fut d'un bond auprès de la jeune fille, et il lui
arracha le flacon qu'elle tenait collé à ses lèvres.
-- N'importe... j'en ai bu autant que toi... dit Adrienne avec une
satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se
fit un silence effrayant.
Adrienne et Djalma se contemplèrent muets, immobiles, épouvantés.
Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la première et dit
d'une voix entrecoupée qu'elle tâchait de rendre ferme:
-- Eh bien!... qu'y a-t-il là d'extraordinaire? tu as tué... tu as
voulu que la mort expiât ton crime... c'était juste... Je ne veux
pas te survivre... c'est tout simple... Pourquoi me regardes-tu
ainsi? Ce poison est bien âcre... aux lèvres; son effet est-il
prompt? dis, mon Djalma.
Le prince ne répondit pas; tremblant de tous ses membres, il jeta
un coup d'oeil sur ses mains...
Faringhea avait dit vrai... une légère teinte violette colorait
déjà les ongles polis du jeune Indien...
La mort approchait... lente... sourde... encore presque
insensible... mais sûre...
Djalma, écrasé par le désespoir en songeant qu'Adrienne aussi
allait mourir, sentit son courage l'abandonner; il poussa un long
gémissement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se
dérobèrent sous lui, et il tomba assis sur le lit, auprès duquel
il se trouvait alors...
-- Déjà!... s'écria la jeune fille avec horreur, en se précipitant
à genoux aux pieds de Djalma, déjà la mort... tu me caches ta
figure...
Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l'Indien
pour le contempler... il avait le visage inondé de larmes.
-- Non... pas encore... la mort, murmura-t-il à travers ses
sanglots: Ce poison... est lent...
-- Vrai? s'écria Adrienne avec une joie indicible; puis elle
ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable
tendresse: Puisque ce poison est lent... pourquoi pleures-tu,
alors?
-- Mais toi... mais toi!!!... disait l'Indien d'une voix
déchirante.
-- Il ne s'agit pas de moi... reprit résolument Adrienne; tu as
tué... nous expierons ton crime... J'ignore ce qui s'est passé...
mais, sur notre amour... je le jure... tu n'as pas fait le mal
pour le mal... il y a là quelque horrible mystère!
-- Sous un prétexte auquel j'ai dû croire, reprit Djalma d'une
voix haletante et précipitée, Faringhea m'a emmené dans une
maison; là, il m'a dit que tu me trompais... je ne l'ai pas cru
d'abord, mais je ne sais quel vertige s'est emparé de moi... et
bientôt, à travers une demi-obscurité, je t'ai vue...
-- Moi?...
-- Non... pas toi... mais une femme vêtue comme toi; elle te
ressemblait tant... que... dans le trouble de ma raison, j'ai cru
à cette illusion... Enfin... un homme est venu... tu as couru à
lui... Alors, moi, fou de rage, j'ai frappé la femme... et puis
l'homme... je les ai vus tomber; ensuite je suis revenu mourir
ici... et... je te retrouve... et c'est pour causer ta mort... Oh!
malheur! malheur!... tu devais mourir par moi!!!
Et Djalma, cet homme d'une si redoutable énergie, se prit de
nouveau à éclater en sanglots avec la faiblesse d'un enfant.
À la vue de ce désespoir si profond, si touchant, si passionné...
Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules
possèdent dans l'amour, ne songea plus qu'à consoler Djalma... Par
un effort de passion surhumaine, à cette révélation du prince qui
dévoilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint
si resplendissante d'amour, de bonheur et de passion, que
l'Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu'elle
n'eût perdu la raison.
-- Plus de larmes, mon amant adoré, s'écria la jeune fille
radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d'amour...
rassure-toi; non... non... nos ennemis acharnés ne triompheront
pas.
-- Que dis-tu?
-- Ils nous voulaient malheureux... plaignons-les... notre
félicité ferait envie au monde.
-- Adrienne... reviens à toi...
-- Oh! j'ai ma raison... toute ma raison... Écoute-moi, mon
ange... maintenant, je comprends tout. Tombant dans le piège que
ces misérables t'ont rendu, tu as tué... Dans ce pays... vois-
tu... un meurtre... c'est l'infamie... ou l'échafaud... Et
demain... cette nuit peut-être, tu aurais été jeté en prison.
Aussi nos ennemis se sont dit: «Un homme comme le prince Djalma
n'attend pas l'infamie ou l'échafaud, il se tue... Une femme comme
Adrienne de Cardoville ne survit pas à l'infamie ou à la mort de
son amant... elle se tue... ou elle meurt de désespoir... Ainsi...
mort affreuse pour lui... mort affreuse pour elle... et, pour
nous... ont dit ces hommes noirs... l'héritage que nous
convoitons...»
-- Mais pour toi!... si jeune, si belle, si pure... la mort est
affreuse... et ces monstres triomphent! s'écria Djalma. Ils auront
dit vrai...
-- Ils auront menti... s'écria Adrienne; notre mort sera
céleste... enivrante... car ce poison est lent... et je t'adore...
mon Djalma!...
En disant ces mots d'une voix basse et palpitante de passion,
Adrienne, s'accoudant sur les genoux de Djalma, s'était approchée
si près... de lui, qu'il sentit sur ses joues le souffle embrasé
de la jeune fille... À cette impression enivrante, aux jets de
flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants
d'Adrienne, dont les lèvres entr'ouvertes devenaient d'un pourpre
de plus en plus éclatant, l'Indien tressaillit... une ardeur
brûlante le dévora; son sang vierge, brassé par la jeunesse et par
l'amour, bouillonna dans ses veines; il oublia tout, et son
désespoir et une mort prochaine qui ne se manifestait encore chez
lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fiévreuse. Sa
figure, comme celle de la jeune fille, était redevenue d'une
beauté resplendissante... idéale!
-- Ô mon amant... mon époux adoré... comme tu es beau! disait
Adrienne avec idolâtrie. Oh! tes yeux... ton front... ton cou...
tes lèvres... comme je les aime!... Que de fois le souvenir de ta
ravissante figure, de ta grâce... de ton brûlant amour... a égaré
ma raison!... que de fois j'ai senti faiblir mon courage... en
attendant ce moment divin où je vais être à toi... oui, à toi...
toute à toi!... Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l'un à
l'autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos voluptés...,
car, ce matin même, l'homme évangélique qui devait dans deux jours
bénir notre union a reçu de moi, en ton nom et au mien, un don
royal qui mettra pour jamais la joie au coeur et au front de bien
des infortunés... Ainsi, que regretter, mon ange? Nos âmes
immortelles vont s'exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore
enivrées d'amour... vers ce Dieu adorable qui est tout amour.
-- Adrienne!
-- Djalma!...
* * * * *
Et, retombant, les rideaux diaphanes et légers voilèrent comme un
nuage cette couche nuptiale et funèbre. Funèbre: car, deux heures
après, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une
voluptueuse agonie.