Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que
nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à
coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si
vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.
Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa
redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite
réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt
précipité, trahissait son agitation.
-- Du côté de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout
marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je
peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure
neuf voix de majorité au prochain conclave... Notre GÉNÉRAL est à
moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conçus sont
dissipés... ou n'ont pas d'écho là-bas!... Néanmoins... je ne suis
pas sans inquiétude sur la correspondance que le père d'Aigrigny
a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a été impossible de rien
surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme...
_jugé; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est
_exécuté..._
Et les lèvres livides de Rodin se contractèrent par un de ces
sourires affreux qui donnaient à sa figure une expression
diabolique.
Après une pause, il reprit:
-- Les funérailles du libre-penseur... du philanthrope ami de
l'artisan, ont eu lieu avant-hier à Saint-Hérem... François Hardy
s'est éteint dans un accès de délire extatique... J'avais sa
donation; mais ceci est plus sûr... tout se plaide... les morts ne
plaident point...
Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent
concentré:
-- Restent cette rousse et son mulâtre... nous sommes au 27 mai;
le 1er juin approche... et ces deux étourneaux amoureux semblent
invulnérables... La princesse avait cru trouver un bon point; je
l'aurais cru comme elle... C'était excellent de rappeler la
découverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre
indien a rugi de jalousie féroce; oui, mais à peine la colombe
amoureuse a-t-elle eu roucoulé du bout de son bec rose... que le
tigre imbécile... est venu se tortiller à ses pieds... en rentrant
les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose là...
Et la marche de Rodin devint de plus en plus agitée.
-- Rien n'est plus étrange, reprit-il, que la succession
génératrice des idées. En comparant cette péronnelle rousse à une
colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient à l'esprit le souvenir de
cette infâme vieille appelée Sainte-Colombe, que ce gros drôle de
Jacques Dumoulin courtise, et que l'abbé Corbinet finira par
exploiter à notre profit, je l'espère? oui, pourquoi le souvenir
de cette mégère me revient-il à l'esprit?... J'ai souvent remarqué
que, de même que les hasards les plus incroyables apportent
d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures idées se
trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde
comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcière...
et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va
ensemble comme une bague à un chat, comme un collier à un
poisson... Allons... il n'y a rien là...
À peine Rodin avait-il prononcé ces mots qu'il tressaillit; sa
figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientôt
une expression d'étonnement méditatif ainsi que cela arrive
lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charmé, quelque
découverte imprévue.
Bientôt, le front haut, l'oeil découvert, étincelant, ses joues
flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement
orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible
expression de triomphe, et s'écria:
-- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux,
que les mystérieuses évolutions de l'esprit... que les
incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine... qui
partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée
splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmité! est-ce
grandeur! Étrange... étrange... étrange... Voici que je compare
cette rousse à une colombe... cette comparaison me rappelle cette
mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures...
De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un
chat... un collier à un poisson... Et tout à coup de ce mot
COLLIER... la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où
je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux
invulnérables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui
vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je
ne sais quand...
Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin
reprit:
-- Oui... c'est à tenter... plus j'y réfléchis, plus ce projet me
semble possible... Seulement cette mégère de Sainte-Colombe... par
quel intermédiaire?... Mais ce gros drôle... ce Jacques
Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... où la trouver?... puis
comment la décider?... là est la pierre d'achoppement... Allons,
je m'étais trop hâté de crier victoire.
Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles
d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la
tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur
perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait,
venait, s'arrêtait, frappait du pied... tantôt levant les yeux au
ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il
rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa
main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des
exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant
et déçu.
Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été
horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que
d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en
travail... que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le
péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel
il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa
forte intelligence.
Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car
Rodin reprit:
-- Oui... oui... c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais
c'est prompt... et les conséquences peuvent être incalculables...
Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?
Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu
naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:
-- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique
clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main légère,
habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la
pensée!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne,
après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du
grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des
mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour
acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept
lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il
y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant
tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi
immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée
qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le
chêne, s'élance vers le ciel... car c'est pour la plus grande
gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils
le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si
j'arrive... et j'arriverai... car ces misérables Rennepont auront
passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral,
dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent?
qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des
grandes destinées du monde?... tandis que cet héritage que je vais
y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera
monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois,
bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les
niais... les doubles crétins!... non, non, au contraire, les bons,
les saints, les adorables crétins!... ils croient nous écraser,
nous autres gens d'Église, en nous disant... d'une grosse voix:
«Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le
_temporel!...»_ Oh! que leur conscience et leur modestie les
inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du
_spirituel... _d'abandonner le _spirituel_, de mépriser le
_spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de
commun avec le spirituel... Ô les vénérables ânes! ils ne voient
pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par
le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce
n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous
laissent le _spirituel... _ils dédaignent le _spirituel... _c'est-
à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des
coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est-à-dire le pouvoir
de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense
et la rémission... et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et
le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de
_Temporel _ait rien à y voir... À lui tout ce qui est corps et
matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement,
de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend
avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant
les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au
naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les
mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah
bah!... c'est-y Dieu possible!...»
Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en
marchant à grands pas:
-- Oh! que j'arrive... que j'arrive... à la fortune de Sixte-
Quint... et le monde verra... un jour à son réveil... ce que c'est
que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre
les mains d'un prêtre qui, jusqu'à cinquante ans, est resté
crasseux, frugal et vierge, et qui, même s'il devient pape, mourra
crasseux, frugal et vierge!
Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.
Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilège, exécrable,
dans quelques papes trop célèbres, semblait éclater en traits
sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un éréthisme de
domination dévorante brassait le sang impur du jésuite, une sueur
brûlante l'inondait, et une sorte de vapeur nauséabonde s'épandait
autour de lui.
Tout à coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la
cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin;
regrettant de s'être laissé emporter à tant d'exaltation, il tira
de sa poche son sale mouchoir à carreaux blancs et rouges, le
trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les
tempes, tout en s'approchant de sa fenêtre pour regarder à travers
la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La
projection d'un auvent dominant la porte près de laquelle la
voiture était arrêtée intercepta le regard de Rodin.
-- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu à peu,
tout à l'heure, je saurai qui vient d'arriver... Écrivons d'abord
à ce drôle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immédiatement; il
m'a déjà bien et fidèlement servi à propos de cette misérable
petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses
refrains de cet infernal Béranger... Cette fois Dumoulin peut me
servir encore. Je le tiens dans ma main... il obéira.
Rodin se mit à son bureau et écrivit. Au bout de quelques
secondes, on frappa à la porte, fermée à double tour, contre la
règle; mais, de temps à autre, sûr de son influence et de son
importance, Rodin, qui avait obtenu de son _général _d'être
débarrassé, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie
d'un _socius_, sous prétexte des intérêts de la société, Rodin
s'échappait souvent jusqu'à d'assez nombreuses infractions aux
ordonnances de l'ordre.
Un servant entra et remit une lettre à Rodin. Celui-ci la prit et,
avant de l'ouvrir, dit à cet homme:
-- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?
-- Cette voiture vient de Rome, mon père, répondit le servant en
s'inclinant.
-- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgré lui, une vague
inquiétude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta,
en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les
mains:
-- Et qui est dans cette voiture?
-- Un révérend père de notre sainte compagnie, mon père...
Malgré son ardente curiosité, il savait qu'un révérend père
voyageant en poste est toujours chargé d'une mission importante et
hâtée, Rodin ne fit pas une question de plus à ce sujet, et dit en
montrant la lettre qu'il tenait:
-- D'où vient cette lettre?
-- De notre maison de Saint-Hérem, mon père. Rodin regarda plus
attentivement l'écriture et reconnut celle du père d'Aigrigny, qui
avait été chargé d'assister M. Hardy à ses derniers moments. Cette
lettre contenait ces mots:
«Je dépêche un exprès à Votre Révérence pour lui apprendre un fait
peut-être plus étrange qu'important. Après les funérailles de
M. François Hardy, le cercueil contenant ses restes avait été
provisoirement déposé dans un caveau de notre chapelle, en
attendant qu'il fût possible de conduire le corps au cimetière de
la ville voisine; ce matin, au moment où nos gens sont descendus
dans le caveau pour faire les apprêts nécessaires à la translation
du corps... le cercueil avait disparu...»
Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:
-- En effet, cela est étrange... Puis il continua. «Toutes
recherches ont été vaines pour découvrir les auteurs ou les traces
de cet enlèvement sacrilège; la chapelle étant isolée de notre
maison, ainsi que vous le savez, et n'étant pas gardée, on a pu
s'y introduire sans donner l'éveil; nous avons seulement remarqué,
sur un terrain détrempé par la pluie, les traces récentes d'une
voiture à quatre roues; mais à quelque distance de la chapelle,
ces traces se sont perdues dans les sables, et il a été impossible
de rien découvrir.»
-- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui
peut avoir intérêt à l'enlèvement de ce corps? Il continua:
«Heureusement l'acte de décès est en règle et parfaitement
légalisé; un médecin d'Étampes est venu, à ma demande, constater
le décès; la mort est donc parfaitement et régulièrement établie,
et conséquemment la substitution des droits à nous accordés par la
donation et l'abandon des biens, valable et irrécusable de tous
points. En tout état de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un
exprès pour instruire Votre Révérence de cet événement, afin
qu'elle avise, etc.»
Après un moment de réflexion, Rodin se dit:
-- D'Aigrigny a raison, c'est plus étrange qu'important;
néanmoins, cela me donne à penser... Nous songerons à cela.
Se retournant vers le servant qui lui avait apporté cette lettre,
Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'écrire à
Nini-Moulin:
-- Faites porter à l'instant cette lettre à son adresse, on
attendra la réponse.
-- Oui, mon père.
À l'instant où le servant quittait la chambre de Rodin, un
révérend père y entra et lui dit:
-- Le révérend père Caboccini, de Rome, arrive à l'instant, chargé
d'une mission pour Votre Révérence de la part de notre
révérendissime général.
À ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un
calme imperturbable, et il dit simplement:
-- Où est le révérend père Caboccini?
-- Dans la pièce voisine, mon père.
-- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.
Une seconde après, le révérend père Caboccini, de Rome, entrait et
restait seul avec Rodin.