LVI. L'ambition.

Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que

nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à

coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si

vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.

Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa

redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite

réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt

précipité, trahissait son agitation.

-- Du côté de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout

marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je

peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure

neuf voix de majorité au prochain conclave... Notre GÉNÉRAL est à

moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conçus sont

dissipés... ou n'ont pas d'écho là-bas!... Néanmoins... je ne suis

pas sans inquiétude sur la correspondance que le père d'Aigrigny

a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a été impossible de rien

surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme...

_jugé; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est

_exécuté..._

Et les lèvres livides de Rodin se contractèrent par un de ces

sourires affreux qui donnaient à sa figure une expression

diabolique.

Après une pause, il reprit:

-- Les funérailles du libre-penseur... du philanthrope ami de

l'artisan, ont eu lieu avant-hier à Saint-Hérem... François Hardy

s'est éteint dans un accès de délire extatique... J'avais sa

donation; mais ceci est plus sûr... tout se plaide... les morts ne

plaident point...

Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent

concentré:

-- Restent cette rousse et son mulâtre... nous sommes au 27 mai;

le 1er juin approche... et ces deux étourneaux amoureux semblent

invulnérables... La princesse avait cru trouver un bon point; je

l'aurais cru comme elle... C'était excellent de rappeler la

découverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre

indien a rugi de jalousie féroce; oui, mais à peine la colombe

amoureuse a-t-elle eu roucoulé du bout de son bec rose... que le

tigre imbécile... est venu se tortiller à ses pieds... en rentrant

les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose là...

Et la marche de Rodin devint de plus en plus agitée.

-- Rien n'est plus étrange, reprit-il, que la succession

génératrice des idées. En comparant cette péronnelle rousse à une

colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient à l'esprit le souvenir de

cette infâme vieille appelée Sainte-Colombe, que ce gros drôle de

Jacques Dumoulin courtise, et que l'abbé Corbinet finira par

exploiter à notre profit, je l'espère? oui, pourquoi le souvenir

de cette mégère me revient-il à l'esprit?... J'ai souvent remarqué

que, de même que les hasards les plus incroyables apportent

d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures idées se

trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde

comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcière...

et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va

ensemble comme une bague à un chat, comme un collier à un

poisson... Allons... il n'y a rien là...

À peine Rodin avait-il prononcé ces mots qu'il tressaillit; sa

figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientôt

une expression d'étonnement méditatif ainsi que cela arrive

lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charmé, quelque

découverte imprévue.

Bientôt, le front haut, l'oeil découvert, étincelant, ses joues

flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement

orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible

expression de triomphe, et s'écria:

-- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux,

que les mystérieuses évolutions de l'esprit... que les

incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine... qui

partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée

splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmité! est-ce

grandeur! Étrange... étrange... étrange... Voici que je compare

cette rousse à une colombe... cette comparaison me rappelle cette

mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures...

De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un

chat... un collier à un poisson... Et tout à coup de ce mot

COLLIER... la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où

je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux

invulnérables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui

vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je

ne sais quand...

Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin

reprit:

-- Oui... c'est à tenter... plus j'y réfléchis, plus ce projet me

semble possible... Seulement cette mégère de Sainte-Colombe... par

quel intermédiaire?... Mais ce gros drôle... ce Jacques

Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... où la trouver?... puis

comment la décider?... là est la pierre d'achoppement... Allons,

je m'étais trop hâté de crier victoire.

Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles

d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la

tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur

perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait,

venait, s'arrêtait, frappait du pied... tantôt levant les yeux au

ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il

rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa

main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des

exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant

et déçu.

Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été

horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que

d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en

travail... que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le

péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel

il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa

forte intelligence.

Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car

Rodin reprit:

-- Oui... oui... c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais

c'est prompt... et les conséquences peuvent être incalculables...

Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?

Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu

naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:

-- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique

clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main légère,

habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la

pensée!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne,

après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du

grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des

mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour

acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept

lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il

y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant

tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi

immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée

qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le

chêne, s'élance vers le ciel... car c'est pour la plus grande

gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils

le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si

j'arrive... et j'arriverai... car ces misérables Rennepont auront

passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral,

dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent?

qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des

grandes destinées du monde?... tandis que cet héritage que je vais

y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera

monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois,

bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les

niais... les doubles crétins!... non, non, au contraire, les bons,

les saints, les adorables crétins!... ils croient nous écraser,

nous autres gens d'Église, en nous disant... d'une grosse voix:

«Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le

_temporel!...»_ Oh! que leur conscience et leur modestie les

inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du

_spirituel... _d'abandonner le _spirituel_, de mépriser le

_spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de

commun avec le spirituel... Ô les vénérables ânes! ils ne voient

pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par

le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce

n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous

laissent le _spirituel... _ils dédaignent le _spirituel... _c'est-

à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des

coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est-à-dire le pouvoir

de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense

et la rémission... et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et

le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de

_Temporel _ait rien à y voir... À lui tout ce qui est corps et

matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement,

de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend

avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant

les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au

naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les

mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah

bah!... c'est-y Dieu possible!...»

Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en

marchant à grands pas:

-- Oh! que j'arrive... que j'arrive... à la fortune de Sixte-

Quint... et le monde verra... un jour à son réveil... ce que c'est

que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre

les mains d'un prêtre qui, jusqu'à cinquante ans, est resté

crasseux, frugal et vierge, et qui, même s'il devient pape, mourra

crasseux, frugal et vierge!

Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.

Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilège, exécrable,

dans quelques papes trop célèbres, semblait éclater en traits

sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un éréthisme de

domination dévorante brassait le sang impur du jésuite, une sueur

brûlante l'inondait, et une sorte de vapeur nauséabonde s'épandait

autour de lui.

Tout à coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la

cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin;

regrettant de s'être laissé emporter à tant d'exaltation, il tira

de sa poche son sale mouchoir à carreaux blancs et rouges, le

trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les

tempes, tout en s'approchant de sa fenêtre pour regarder à travers

la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La

projection d'un auvent dominant la porte près de laquelle la

voiture était arrêtée intercepta le regard de Rodin.

-- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu à peu,

tout à l'heure, je saurai qui vient d'arriver... Écrivons d'abord

à ce drôle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immédiatement; il

m'a déjà bien et fidèlement servi à propos de cette misérable

petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses

refrains de cet infernal Béranger... Cette fois Dumoulin peut me

servir encore. Je le tiens dans ma main... il obéira.

Rodin se mit à son bureau et écrivit. Au bout de quelques

secondes, on frappa à la porte, fermée à double tour, contre la

règle; mais, de temps à autre, sûr de son influence et de son

importance, Rodin, qui avait obtenu de son _général _d'être

débarrassé, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie

d'un _socius_, sous prétexte des intérêts de la société, Rodin

s'échappait souvent jusqu'à d'assez nombreuses infractions aux

ordonnances de l'ordre.

Un servant entra et remit une lettre à Rodin. Celui-ci la prit et,

avant de l'ouvrir, dit à cet homme:

-- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?

-- Cette voiture vient de Rome, mon père, répondit le servant en

s'inclinant.

-- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgré lui, une vague

inquiétude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta,

en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les

mains:

-- Et qui est dans cette voiture?

-- Un révérend père de notre sainte compagnie, mon père...

Malgré son ardente curiosité, il savait qu'un révérend père

voyageant en poste est toujours chargé d'une mission importante et

hâtée, Rodin ne fit pas une question de plus à ce sujet, et dit en

montrant la lettre qu'il tenait:

-- D'où vient cette lettre?

-- De notre maison de Saint-Hérem, mon père. Rodin regarda plus

attentivement l'écriture et reconnut celle du père d'Aigrigny, qui

avait été chargé d'assister M. Hardy à ses derniers moments. Cette

lettre contenait ces mots:

«Je dépêche un exprès à Votre Révérence pour lui apprendre un fait

peut-être plus étrange qu'important. Après les funérailles de

M. François Hardy, le cercueil contenant ses restes avait été

provisoirement déposé dans un caveau de notre chapelle, en

attendant qu'il fût possible de conduire le corps au cimetière de

la ville voisine; ce matin, au moment où nos gens sont descendus

dans le caveau pour faire les apprêts nécessaires à la translation

du corps... le cercueil avait disparu...»

Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:

-- En effet, cela est étrange... Puis il continua. «Toutes

recherches ont été vaines pour découvrir les auteurs ou les traces

de cet enlèvement sacrilège; la chapelle étant isolée de notre

maison, ainsi que vous le savez, et n'étant pas gardée, on a pu

s'y introduire sans donner l'éveil; nous avons seulement remarqué,

sur un terrain détrempé par la pluie, les traces récentes d'une

voiture à quatre roues; mais à quelque distance de la chapelle,

ces traces se sont perdues dans les sables, et il a été impossible

de rien découvrir.»

-- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui

peut avoir intérêt à l'enlèvement de ce corps? Il continua:

«Heureusement l'acte de décès est en règle et parfaitement

légalisé; un médecin d'Étampes est venu, à ma demande, constater

le décès; la mort est donc parfaitement et régulièrement établie,

et conséquemment la substitution des droits à nous accordés par la

donation et l'abandon des biens, valable et irrécusable de tous

points. En tout état de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un

exprès pour instruire Votre Révérence de cet événement, afin

qu'elle avise, etc.»

Après un moment de réflexion, Rodin se dit:

-- D'Aigrigny a raison, c'est plus étrange qu'important;

néanmoins, cela me donne à penser... Nous songerons à cela.

Se retournant vers le servant qui lui avait apporté cette lettre,

Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'écrire à

Nini-Moulin:

-- Faites porter à l'instant cette lettre à son adresse, on

attendra la réponse.

-- Oui, mon père.

À l'instant où le servant quittait la chambre de Rodin, un

révérend père y entra et lui dit:

-- Le révérend père Caboccini, de Rome, arrive à l'instant, chargé

d'une mission pour Votre Révérence de la part de notre

révérendissime général.

À ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un

calme imperturbable, et il dit simplement:

-- Où est le révérend père Caboccini?

-- Dans la pièce voisine, mon père.

-- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.

Une seconde après, le révérend père Caboccini, de Rome, entrait et

restait seul avec Rodin.

Le juif errant - Tome II · 第 113 / 128 题