Le révérend père Caboccini, jésuite romain, qui entra chez Rodin,
était un petit homme de trente ans au plus, grassouillet,
rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle.
Ce bon petit père était borgne; mais l'oeil qui lui restait
brillait de vivacité; sa figure fleurie souriait, avenante,
joyeuse, splendidement couronnée d'une épaisse chevelure châtaine,
frisée comme celle d'un enfant Jésus de cire; un geste cordial
jusqu'à la familiarité, des manières expansives et pétulantes
s'harmonisaient à merveille avec la physionomie de ce personnage.
En une seconde, Rodin eut _dévisagé _l'émissaire italien; et comme
il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout
du doigt, il éprouva tout d'abord une sorte de pressentiment
sinistre à la vue de ce bon petit père aux façons si accortes; il
eût moins redouté quelque révérend père long et osseux, à la face
austère et sépulcrale, car il savait que la compagnie tâchait
autant que possible de dérouter les curieux par la physionomie et
les dehors de ses agents.
Or, si Rodin pressentait juste, à en juger par les cordiales
apparences de cet émissaire, celui-ci devait être chargé de la
plus funeste mission. Défiant, attentif, l'oeil et l'esprit au
guet, comme un vieux loup qui évente et flaire une attaque ou une
surprise, Rodin, selon son habitude, s'était lentement et
tortueusement avancé vers le petit borgne, afin d'avoir le temps
de bien examiner et de pénétrer sûrement sous cette joviale
écorce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'élan
de son impétueuse affectuosité, il s'élança presque de la porte au
cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion,
l'embrassant, le réembrassant encore, et toujours sur les deux
joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers
monstres retentissaient d'un bout de la chambre à l'autre.
De sa vie Rodin ne s'était trouvé à pareille fête; de plus en plus
inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes
embrassades, sourdement irrité d'ailleurs par ses mauvais
pressentiments, le jésuite français faisait tous ses efforts pour
se soustraire aux marques de la tendresse assez exagérée du
jésuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras,
quoique courts, étaient vigoureux, et Rodin fut baisé et rebaisé
par le gros petit borgne jusqu'à ce que celui-ci manquât
d'haleine.
Il est inutile de dire que ces accolades enragées étaient
accompagnées des exclamations les plus amicales, les plus
affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon
français, mais avec un accent italien des plus prononcés, dont
nous ferons grâce au lecteur en le priant de suppléer par la
pensée cette espèce de patois assez comique, après que nous en
aurons donné une phrase comme spécimen.
On se souvient peut-être que, comprenant les dangers que pouvaient
attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire
que l'usage du poison avait été souvent considéré à Rome comme
nécessité d'État et de politique, Rodin, mis en défiance par
l'arrivée du cardinal Malipieri, et brusquement attaqué du
choléra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait
étaient les symptômes de la contagion, s'était écrié en lançant un
regard furieux sur le prélat romain:
-- _Je suis empoisonné!... _Les mêmes appréhensions vinrent
involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles
efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général,
et il se disait à part soi:
-- _Ce borgne me paraît bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de
poison sous ces baisers de Judas!_
Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé
de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet
graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus
incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:
-- Serviteur, mon père, serviteur... il n'est point besoin de me
baiser si fort...
Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant
sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et
accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son
patois:
-- _Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte
compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr... Si... encoûre...
encoûre..._
Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il
s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci
recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se
garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion
à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:
-- Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre
son coeur; puis je ne suis pas une lumière... je suis un humble et
obscur travailleur de la vigne du Seigneur.
Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le
patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci-
dessus), le Romain reprit donc avec emphase:
-- Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre
son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat
resplendissant, éblouissant.
Et le père Caboccini allait joindre l'action à la parole, et
s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'eût prévenu ce mouvement
d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec
impatience:
-- Voici qui devient de l'idolâtrie, mon père; passons, passons
sur mes qualités, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?
-- Ce but, mon cher père, me remplit de joie, de bonheur, de
tendresse; j'ai tâché de vous témoigner cette tendresse par mes
caresses et mes embrassades, car mon coeur déborde; c'est tout ce
que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il
s'élançait toujours ici vers vous, mon cher père; ce but, il me
transporte, il me ravit; ce but... il...
-- Mais ce but qui vous ravit, s'écria Rodin exaspéré par ces
exagérations méridionales, interrompant le Romain, ce but, quel
est-il?
-- Ce rescrit de notre révérendissime et excellentissime général
vous en instruira, mon très cher père...
Et le père Caboccini tira de son portefeuille un pli cacheté de
trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre à
Rodin, qui le prit et, après l'avoir baisé de même, le décacheta
avec une vive anxiété.
Pendant qu'il lut, les traits du jésuite demeurèrent impassibles;
le seul battement précipité des artères de ses tempes annonçait
son agitation intérieure.
Néanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin
regarda le Romain et lui dit:
-- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime
général.
-- Ainsi, mon père, s'écria le père Caboccini avec une
recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi
qui vais être l'ombre de votre lumière, votre second vous-même;
j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit,
d'être votre _socius_, en un mot, puisque, après vous avoir
accordé la faculté de n'en point avoir pendant quelque temps,
selon votre désir, et dans le meilleur intérêt des affaires de
notre sainte compagnie, notre excellentissime général juge à
propos de m'envoyer de Rome auprès de vous pour remplir cette
fonction; faveur inespérée, immense, qui me remplit de
reconnaissance pour notre général et de tendresse pour vous, mon
cher et digne père.
-- C'est bien joué, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans
_vert_, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les
borgnes sont rois.
* * * * *
Le soir du jour même où cette scène s'était passée entre le
jésuite et son nouveau _socius_, Nini-Moulin, après avoir reçu en
présence de Caboccini les instructions de Rodin, s'était rendu
chez Mme de la Sainte-Colombe.