LV. L'épreuve.

Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.

Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de

l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en

entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois

seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation

indigne.

De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la

jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la

pureté de son amour, pour descendre à une justification envers

Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.

Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si

l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.

Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse,

devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.

La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon

placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à

Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce

désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds

de la jeune fille.

-- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez

souvent... et impatiemment demandé quand arriverait le terme de

l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.

Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de

surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave,

si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable

reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.

Adrienne continua -- Séparés... environnés d'embûches, de

mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous

nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrésistible et

sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis,

durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de

vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer,

à nous honorer davantage... Livrés à nous-mêmes, libres tous

deux... nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants

enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous

y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs

sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu... tout

lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi...

Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?...

toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre

bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration... et aux

yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une

seule... une seule... le mariage, et il enchaîne la vie entière.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

-- Oui, la vie entière... et pourtant, quel est celui qui peut

répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune

fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul

lier irrévocablement certains êtres... pour le bonheur; mais,

hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable:

aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité

d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce

pas commettre une action folle, égoïste, impie?

-- Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de

réflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille

avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta

d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:

-- Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux

êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur,

d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les

assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin

est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de

consécration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme

ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu

notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est

donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous

devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à

jamais l'un à l'autre...

-- Que dites-vous? s'écria Djalma.

-- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel

serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la

sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement

tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure

toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons

pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons

toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon

ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?...

Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il

fit signe à la jeune fille de continuer.

-- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de

fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami,

jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme

_contre _la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi

qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi

qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi

qui_, fille_, lui retire son nom; _épouse_, la déclare à l'état

d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle;

_mère_, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et

_créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon

plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale

devant Dieu.

-- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une

exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous

dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc

pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces

droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour

est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration

achetée par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment

d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent;

demain le divorce serait rétabli... demain les droits de la femme

seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient

d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste,

avec ce qui est possible, avec ce qui est humain...

Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si

profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux

yeux:

-- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi;

si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée,

vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses

d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans

une consécration mensongère et parjure; ce que je veux... c'est

vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous

laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.

Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée.

Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux.

Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave

et sonore, et d'un ton presque solennel:

-- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent...

comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit

d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce

droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est

pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un

lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de

vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la

liberté... Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint

vous voulez une consécration divine... et si vous repoussez des

serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en

est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient.

Cette consécration divine... qui nous la donnera? Ces serments,

entre les mains de qui les prononcerons-nous?

-- Dans bien peu de jours, mon ami... je pourrai, je crois, vous

le dire... Chaque soir... après votre départ... je n'avais pas

d'autre pensée que celle-là: trouver le moyen de nous engager,

vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans

les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les

exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous

convenir de vivre plus tard... et dont il ne faut pas blesser les

susceptibilités apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez

entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres,

quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union...

union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser

dignes... vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais

mains plus pures n'auraient pu nous être imposées... Pardonnez,

mon ami... tout ceci est grave... grave comme le bonheur... grave

comme notre amour... Si mes paroles vous semblent étranges, mes

pensées déraisonnables... dites... dites, mon ami, nous

chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que

nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous

nous devons à nous-mêmes... On prétend que les amoureux sont fous,

ajouta la jeune fille en souriant, je prétends, moi, qu'il n'y a

rien de plus sensé que les vrais amoureux.

-- Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma

profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme

tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de

l'avenir de son enfant adoré... tâchant de l'entourer de tout ce

qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant

d'écarter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne... Vous

me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent

étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi,

ma confiance dans notre amour, c'est que je l'éprouve avec les

mêmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous

révolte, me révolte; tout à l'heure, quand vous me citiez les lois

de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère...

je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares où la femme

est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient

mère... Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour

moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre

amour que de vouloir l'élever au-dessus de tous ces indignes

servages qui l'auraient souillé? Et... voyez-vous, Adrienne

j'entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu'il y avait des

êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres

créatures, je ne croyais pas ces êtres; ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l'accent de la

flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincère,

avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque

intimidée qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la

croyance... Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est

l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du

timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est

impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brûlante

mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits

enchanteurs.

Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de

reconnaissance et d'orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein,

comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en

regardant le prince avec enivrement:

-- Le voilà bien... toujours bon, toujours juste, toujours

grand!... Oh! mon coeur... mon coeur, comme il bat!... fier et

radieux... Soyez béni, mon Dieu! de m'avoir créée pour cet amant

adoré. Vous voulez donc étonner le monde par les prodiges de

tendresse et la charité qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne

sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux,

ardent et libre!... Oh! grâce à nous deux, n'est-ce pas, Djalma,

le jour où nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de

reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!... Non,

non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin

de joie et d'allégresse deux amants comme nous sont possédés...

L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inépuisable bonté de la

céleste auréole de leur coeur embrasé!... Oh! oui, oui, je le

sens, bien des larmes seront séchées! Bien des coeurs glacés par

le chagrin seront ravivés par le feu divin de notre amour!... Et

c'est aux bénédictions de ceux que nous aurons sauvés que l'on

connaîtra la sainte ivresse de nos voluptés!

Aux regards éblouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus

un être idéal, participant de la Divinité par les inépuisables

trésors de sa bonté... de la créature sensuelle par l'ardeur...

car Adrienne, cédant malgré elle à l'entraînement de la passion,

attachait sur Djalma des regards étincelants d'amour.

Alors éperdu, insensé, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune

fille, s'écria d'une voix suppliante:

-- Grâce!... je n'ai plus de courage!... pitié! ne parle plus

ainsi... Oh! ce jour... que d'années de ma vie... je donnerais

pour le hâter!...

-- Tais-toi... tais-toi... pas de blasphème... tes années...

m'appartiennent...

-- Adrienne!... tu m'aimes? La jeune fille ne répondit pas... mais

son regard profond, brûlant, à demi voilé... porta le dernier coup

à la raison de Djalma.

Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'écria

d'une voix palpitante:

-- Ce jour... ce jour suprême... ce jour, où nous toucherons au

ciel... ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la

bonté... ce jour, pourquoi l'éloigner encore?

-- Parce que notre amour, pour être sans réserve, doit être

consacré par la bénédiction de Dieu.

-- Ne sommes-nous pas libres?

-- Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons

dignes de notre liberté.

-- Adrienne... grâce!

-- Et toi aussi je demande grâce et pitié... oui, pitié pour la

sainteté de notre amour... ne le profane pas dans sa fleur...

Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le flétrir...

ce serait le tuer que l'avilir... Courage, mon ami, amant doré,

quelques jours encore... et le ciel... sans remords, sans

regrets!...

-- Mais, jusque-là, l'enfer... des tortures sans nom; car tu ne

sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me

brûle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne

sais pas ce que sont mes insomnies... Je ne te disais pas cela...

mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t'appelle, je

pleure, j'éclate en sanglots... comme je t'appelais, comme je

pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas... et pourtant

je sais que tu m'aimes, et que tu es à moi! Mais aussi te voir...

te voir chaque jour plus belle, plus adorée... et chaque jour te

quitter plus enivré... non, tu ne sais pas...

Djalma ne put continuer.

Ce qu'il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l'avait aussi

ressenti, peut-être encore plus vivement que lui; aussi, troublé,

enivrée par l'accent électrique de Djalma si beau, si passionné,

elle sentit son courage faiblir... Déjà une langueur irrésistible

paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un

suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se

précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la

Mayeux, elle s'écria:

-- Ma soeur!... ma soeur!... sauvez-moi!... sauvez-nous!... Une

seconde à peine s'était écoulée, et Mlle de Cardoville, le visage

inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses

bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement

agenouillé au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.

Le juif errant - Tome II · 第 112 / 128 题