Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne
Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa
présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour
à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux
êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup
elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance
s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta
profondément absorbée.
Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des
yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs
yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint-
Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de
Cardoville dit en souriant au jeune Indien:
-- Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue,
très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la
première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de
vous présenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.
Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où
sa tante allait répondre:
-- Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part
d'un événement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous
instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne
princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette
confidence.
L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient
subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans
doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre
l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier
répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse
arrière-pensée:
-- Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce
du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle
parle, et dont, en bonne parente... je me suis hâtée de venir
l'instruire... Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse
remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront
jusqu'à la plus entière évidence... la réalité de ce que je lui
annonce.
-- Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier
avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve
étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur
parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.
Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées
de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes
les natures un peu sauvages et violemment impressionnables,
ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de
fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais,
pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis,
instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour
Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de
l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son
agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de
son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard;
aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une
antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits
charmants perdirent même de leur sérénité première.
La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus
en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur
la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle-
ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les
suites funestes.
Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop
d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville,
puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance
dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop
jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour
heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par
ses complices.
Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et
dit d'un ton doucereux et insinuant:
-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie
d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre
chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable
affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me
tirez d'un furieux embarras.
Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un
air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que
voulait dire sa tante.
Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:
-- Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez
que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise
petite tête... elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou
moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici,
prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous
charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est
charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce
qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre
courage.
Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur
Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.
-- Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire
la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette
tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme
est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et
vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si
belle âme... Un peu de patience... et vous en jugerez...
Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:
-- Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère
tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous
me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre
pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les
dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de
sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles
distillent... Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un
si noble coeur... je suis sûre que vous vous intéressez tendrement
à ces pauvres vipères...
La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une
voix altérée:
-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et
vous prince?
Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard
de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine
involontaire pour cette femme lui montait au coeur.
-- Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche,
aurais-je donc trop présumé de votre coeur?... Vous n'avez pas de
sympathie, même... pour les vipères!... Pour qui en aurez-vous
donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme
se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces...
_Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage
contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes
les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.
-- Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne
saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de
l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux
fermés... le digne nabab... de vous, pauvre chère enfant, que l'on
a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom
décent à vos débordements), vous savez bien... à cause de ce beau
garçon que l'on a trouvé caché chez vous... mais aidez-moi donc...
est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite
infidèle?... un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un
certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit
secret attenant à votre chambre à coucher... ignoble scandale dont
tout Paris s'est occupé... car vous n'épousez pas une femme
inconnue, cher prince... le nom de la vôtre est dans toutes les
bouches.
Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma
et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers,
restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant
pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine
triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux
étincelants, s'adressant à Adrienne:
-- Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous
enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet
artisan... votre amant d'alors, caché dans votre chambre à
coucher?
À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et
doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb;
sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une
sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches
convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si
épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna
d'effroi.
Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang,
éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une
commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait
jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il
égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage... Si
pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre
qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma,
la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis
par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une
mine qui éclate.
Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une
trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de
cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette
accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une
si horrible déception.
Mais, ô prodige!... son regard sanglant, insensé, a rencontré le
regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine
assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui
transportait l'Indien a passé... fugitive comme l'éclair.
Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune
ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne
devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire,
plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement
l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord
si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un
miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.
Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette
révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si
épouvantée, si désespérante pour la dévote.
À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie
de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la
cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement
un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer
dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la
cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un
tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits,
contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.
De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un
premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma
avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne
s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté
révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa
pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable
sérénité...
Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant
une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de
l'expression menaçante, formidable de la physionomie de
l'Indien... «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était
dit Adrienne; il me soupçonne donc?...» Mais à cette réflexion,
aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux
d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle
vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par
magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient
naguère.
Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant
l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie
d'Adrienne.
Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si
expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux
êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards
muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la
princesse suffoquait de dépit et de colère.
Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie
charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y
imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage
rose au front de la jeune fille.
L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle
de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect,
appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé
dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement
Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme
dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse
complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été
là.
Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son
bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès
d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie,
Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle,
jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la
fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible
quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains
pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée,
balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix
frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se
dirigea précipitamment vers la porte.
Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche,
quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après
avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse
jusqu'à sa voiture.
Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit
ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à
Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats;
ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote,
éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle
avait espéré apporter le trouble et le malheur.
Adrienne et Djalma restèrent seuls.
Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots
rétrospectifs sont indispensables.
L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et
l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de
traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible;
Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en
lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de
Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si
brillants récits.
La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du
caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté
qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps
d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à
tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma...
tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait
les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées...
Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les
aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se
soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant
doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus
adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible
attrait qui les attachait l'un à l'autre.
Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne
imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville
projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir
avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.