LIV. Souvenirs.

Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne

Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa

présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour

à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux

êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup

elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance

s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta

profondément absorbée.

Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des

yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs

yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint-

Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de

Cardoville dit en souriant au jeune Indien:

-- Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue,

très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la

première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de

vous présenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.

Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où

sa tante allait répondre:

-- Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part

d'un événement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous

instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne

princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette

confidence.

L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient

subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans

doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre

l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier

répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse

arrière-pensée:

-- Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce

du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle

parle, et dont, en bonne parente... je me suis hâtée de venir

l'instruire... Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse

remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront

jusqu'à la plus entière évidence... la réalité de ce que je lui

annonce.

-- Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier

avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve

étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur

parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.

Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées

de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes

les natures un peu sauvages et violemment impressionnables,

ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de

fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais,

pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis,

instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour

Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de

l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son

agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de

son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard;

aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une

antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits

charmants perdirent même de leur sérénité première.

La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus

en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur

la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle-

ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les

suites funestes.

Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop

d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville,

puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance

dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop

jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour

heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par

ses complices.

Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et

dit d'un ton doucereux et insinuant:

-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie

d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre

chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable

affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me

tirez d'un furieux embarras.

Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un

air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que

voulait dire sa tante.

Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:

-- Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez

que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise

petite tête... elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou

moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici,

prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous

charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est

charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce

qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre

courage.

Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur

Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.

-- Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire

la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette

tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme

est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et

vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si

belle âme... Un peu de patience... et vous en jugerez...

Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:

-- Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère

tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous

me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre

pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les

dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de

sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles

distillent... Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un

si noble coeur... je suis sûre que vous vous intéressez tendrement

à ces pauvres vipères...

La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une

voix altérée:

-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et

vous prince?

Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard

de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine

involontaire pour cette femme lui montait au coeur.

-- Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche,

aurais-je donc trop présumé de votre coeur?... Vous n'avez pas de

sympathie, même... pour les vipères!... Pour qui en aurez-vous

donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme

se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces...

_Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage

contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes

les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.

-- Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne

saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de

l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux

fermés... le digne nabab... de vous, pauvre chère enfant, que l'on

a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom

décent à vos débordements), vous savez bien... à cause de ce beau

garçon que l'on a trouvé caché chez vous... mais aidez-moi donc...

est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite

infidèle?... un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un

certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit

secret attenant à votre chambre à coucher... ignoble scandale dont

tout Paris s'est occupé... car vous n'épousez pas une femme

inconnue, cher prince... le nom de la vôtre est dans toutes les

bouches.

Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma

et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers,

restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant

pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine

triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux

étincelants, s'adressant à Adrienne:

-- Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous

enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet

artisan... votre amant d'alors, caché dans votre chambre à

coucher?

À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et

doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb;

sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une

sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches

convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si

épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna

d'effroi.

Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang,

éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une

commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait

jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il

égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage... Si

pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre

qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma,

la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis

par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une

mine qui éclate.

Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une

trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de

cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette

accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une

si horrible déception.

Mais, ô prodige!... son regard sanglant, insensé, a rencontré le

regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine

assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui

transportait l'Indien a passé... fugitive comme l'éclair.

Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune

ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne

devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire,

plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement

l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord

si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un

miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.

Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette

révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si

épouvantée, si désespérante pour la dévote.

À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie

de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la

cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement

un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer

dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la

cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un

tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits,

contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.

De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un

premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma

avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne

s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté

révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa

pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable

sérénité...

Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant

une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de

l'expression menaçante, formidable de la physionomie de

l'Indien... «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était

dit Adrienne; il me soupçonne donc?...» Mais à cette réflexion,

aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux

d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle

vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par

magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient

naguère.

Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant

l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie

d'Adrienne.

Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si

expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux

êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards

muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la

princesse suffoquait de dépit et de colère.

Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie

charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y

imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage

rose au front de la jeune fille.

L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle

de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect,

appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé

dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement

Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme

dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse

complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été

là.

Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son

bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès

d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie,

Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle,

jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la

fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible

quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains

pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée,

balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix

frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se

dirigea précipitamment vers la porte.

Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche,

quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après

avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse

jusqu'à sa voiture.

Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit

ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à

Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats;

ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote,

éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle

avait espéré apporter le trouble et le malheur.

Adrienne et Djalma restèrent seuls.

Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots

rétrospectifs sont indispensables.

L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et

l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de

traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible;

Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en

lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de

Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si

brillants récits.

La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du

caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté

qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps

d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à

tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma...

tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait

les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées...

Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les

aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se

soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant

doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus

adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible

attrait qui les attachait l'un à l'autre.

Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne

imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville

projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir

avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.

Le juif errant - Tome II · 第 111 / 128 题