À la fraîcheur charmante de Rose et de Blanche avait succédé une
pâleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commençant à
se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient énormes; leurs
lèvres, naguère si vermeilles, se couvraient déjà d'une teinte
violette... comme celle qui remplaçait peu à peu la transparence
carminée de leurs joues et de leurs doigts effilés. On eût dit que
tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant
visage se ternissait ainsi peu à peu sous le souffle bleuâtre et
glacé de la mort.
Lorsque les orphelines se trouvèrent face à face, défaillantes, se
soutenant à peine... un cri de mutuel effroi sortit de leur sein;
chacune, à la vue de l'épouvantable altération des traits de sa
soeur, s'écria:
-- Ma soeur... toi aussi, tu souffres!...
Et toutes deux se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre en
fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard:
-- Mon Dieu, Rose... tu es bien pâle!
-- Comme toi, ma soeur...
-- Tu ressens aussi un frisson glacé?...
-- Oui, je suis brisée... ma vue se trouble...
-- Moi, j'ai la poitrine en feu...
-- Ma soeur, nous allons peut-être mourir...
-- Pourvu que cela soit ensemble...
-- Et notre pauvre père?...
-- Et Dagobert?
-- Ma soeur... notre rêve... était vrai! s'écria tout à coup Rose
délirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur.
Regarde... regarde... l'ange Gabriel vient nous chercher...
À ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espèce d'hémicycle
réservé à chaque extrémité du salon.
-- Ciel!... que vois-je!... les filles du maréchal Simon, s'écria
le jeune prêtre.
Et, s'élançant, il reçut les orphelines entre ses bras; elles
n'avaient plus la force de se soutenir; déjà leurs têtes
alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle péniblement oppressé
annonçaient les approches de la mort...
La soeur Marthe n'était qu'à quelques pas, elle accourut à l'appel
de Gabriel; aidé de cette sainte femme, il put transporter les
orphelines sur le lit réservé au médecin de garde. De peur que le
spectacle de cette déchirante agonie n'impressionnât trop vivement
les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les
deux soeurs furent séparées, de la sorte, du reste de la salle.
Leurs mains s'étaient si étroitement entrelacées pendant un accès
de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts
crispés; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent
donnés... secours impuissants à vaincre le mal, mais qui du moins
calmèrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs
douleurs et jetèrent une faible lueur au milieu de leur raison
obscurcie et troublée.
À ce moment Gabriel, debout à leur chevet et penché vers elles,
les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur brisé, la
figure baignée de larmes, il songeait avec épouvante au sort
étrange qui le rendait témoin de la mort de ces deux jeunes
filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait
arrachées aux horreurs de la tempête... Malgré la fermeté d'âme du
missionnaire, il ne pouvait s'empêcher de frémir en réfléchissant
à la destinée des orphelines, à la mort de Jacques Rennepont, à
l'effrayante captation qui, après avoir jeté M. Hardy dans la
solitude claustrale de Saint-Hérem, en avait fait, presque à
l'agonie, un membre de la société de Jésus; le missionnaire se
disait que déjà quatre membres de la famille Rennepont... de sa
famille à lui, Gabriel, venaient d'être successivement frappés par
un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec
effroi comment les détestables intérêts de la société d'Ignace de
Loyola étaient servis par une fatalité si providentielle!...
L'étonnement du jeune missionnaire eût fait place à l'horreur la
plus profonde, s'il eût connu la part que Rodin et ses complices
avaient à la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par
Morok les mauvais penchants de cet artisan, et à la fin prochaine
de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de
Saint-Dizier les inspirations généreuses des orphelines jusqu'à un
héroïsme homicide.
Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anéantissement où
elles étaient plongées, ouvrirent à demi leurs grands yeux déjà
troublés, éteints; et puis toutes deux, de plus en plus
délirantes, attachèrent un regard fixe, extatique, sur l'angélique
figure de Gabriel...
-- Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange...
comme dans notre rêve... en Allemagne?...
-- Oui... il y a trois jours, il nous est encore apparu.
-- Il vient... nous chercher.
-- Hélas! notre mort... sauvera-t-elle notre pauvre mère... du
purgatoire -- Archange... saint archange... priez Dieu pour notre
mère... et pour nous...
Jusqu'alors, Gabriel, stupéfait d'étonnement et de douleur,
presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une
parole; mais à ces mots des orphelines, il s'écria:
-- Chères enfants, pourquoi douter du salut de votre mère?...
Ah!... jamais âme plus pure, plus sainte, n'est remontée vers le
Créateur... Votre mère!... mais je le sais par mon père adoptif,
ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la
connaissaient... aussi, croyez-moi... Dieu l'a bénie...
-- Oh! tu l'entends... ma soeur, s'écria Rose, et un éclat céleste
illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mère
est bénie de Dieu!...
-- Oui, oui, reprit Gabriel; écartez ces idées funestes... pauvres
enfants... reprenez courage, vous ne mourrez pas... Songez à votre
père...
-- Notre père! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un
mélange de raison et d'exaltation délirante qui eût déchiré l'âme
la plus indifférente:
-- Hélas! il ne nous retrouvera plus à son retour... Pardonne-
nous, mon père... nous n'avons pas cru mal agir... Nous avons,
comme toi, voulu faire quelque chose de généreux, en tâchant
d'aller secourir notre gouvernante...
-- Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tôt... Hier
encore nous étions gaies, heureuses...
-- Ô bon archange! vous apparaîtrez en rêve à notre père, comme
vous nous êtes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernière
pensée... de ses enfants... a été pour lui...
-- C'est sans avertir Dagobert que nous sommes... venues ici...
que notre père ne le gronde pas.
-- Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en
plus affaiblie, à Dagobert aussi... vous apparaîtrez... pour lui
dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui
aura causé...
-- Que notre vieil ami donne... une bonne caresse pour nous au
pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidèle, ajouta Blanche et tâchant
de sourire.
-- Et puis... enfin... reprit Rose d'une voix plus faible,
promettez-nous d'apparaître aussi à deux personnes... qui ont été
si affectueuses pour nous... portez-leur notre dernier souvenir...
à cette bonne Mayeux... et à cette belle mademoiselle Adrienne.
-- Nous n'oublions... personne de ceux qui nous ont aimées, dit
Blanche avec un suprême effort; maintenant... que le bon Dieu...
fasse... que nous allions rejoindre notre mère... pour ne plus
jamais la quitter.
-- Vous nous l'avez promis... vous savez... bon archange, dans le
rêve... vous nous avez dit: «Pauvres enfants, venues... de si
loin... vous aurez... traversé cette terre... pour aller vous
reposer à jamais dans le sein maternel...»
-- Oh! c'est affreux... affreux! si jeunes... et aucun espoir de
les sauver... murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure
altérée. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impénétrables... Hélas!
pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle?
Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante:
-- Que nous soyons... ensevelies... ensemble... afin d'être, après
notre mort... comme pendant notre vie... ensemble.
Et les deux soeurs tournèrent leurs regards expirants et tendirent
leurs mains suppliantes vers Gabriel.
-- Ô saintes martyres du plus généreux dévouement! s'écria le
missionnaire en levant au ciel ses yeux baignés de larmes, âmes
angéliques... trésors d'innocence et de candeur, remontez,
remontez au ciel!... puisque, hélas! Dieu vous rappelle à lui,
comme si la terre n'était pas digne de vous posséder.
-- Ma soeur!... mon père!... Tels furent les mots suprêmes que les
orphelines prononcèrent d'une voix mourante... Puis, les deux
soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblèrent vouloir se
serrer l'une contre l'autre, leurs paupières appesanties se
soulevèrent à demi, comme pour échanger encore un regard; alors
elles frissonnèrent deux ou trois fois, leurs membres
s'affaissèrent... et un profond soupir s'exhala de leurs lèvres
violettes faiblement entrouvertes... Rose et Blanche étaient
mortes!... Gabriel et la soeur Marthe, après avoir fermé la
paupière des orphelines, s'agenouillèrent pour prier auprès de la
couche funèbre. Tout à coup un grand tumulte se fit entendre dans
la salle. Bientôt des pas précipités, mêlés d'imprécations,
retentirent; le rideau qui environnait cette scène lugubre
s'ouvrit et Dagobert entra précipitamment, pâle, égaré, les habits
en désordre...
À la vue de Gabriel et de la soeur de charité agenouillés auprès
du corps de _ses enfants_, le soldat, pétrifié, poussa un cri
terrible, essaya de faire un pas... mais en vain, car avant que
Gabriel eût pu courir à lui, Dagobert tomba à la renverse, et sa
tête grise rebondit sur le parquet.
* * * * *
Il fait... nuit... une nuit sombre, orageuse.
Une heure du matin vient de sonner à l'église de Montmartre. C'est
au cimetière de Montmartre que, le même jour, on a transporté le
cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait
toutes deux...
À travers l'ombre épaisse qui enveloppe le champ des morts, on
voit errer une pâle lumière. C'est le fossoyeur. Il marche avec
précaution, une lanterne sourde à la main. Un homme, enveloppé
d'un manteau, l'accompagne; sa tête est baissée, il pleure. C'est
Samuel.
Samuel... vieux juif... le gardien de la maison de la rue Saint-
François.
La nuit des funérailles de Jacques Rennepont, le premier mort des
sept héritiers, enterré dans un autre cimetière, Samuel est aussi
venu s'entretenir mystérieusement avec le fossoyeur... pour en
obtenir à prix d'or... une faveur...
Étrange et effrayante faveur!!!
Après avoir traversé bien des sentiers bordés de cyprès, côtoyé
bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivèrent à une petite
clairière située près de la muraille occidentale du cimetière.
La nuit était toujours si noire, que l'on y voyait à peine.
Après avoir promené çà et là sa lanterne à terre et autour de lui,
le fossoyeur, montrant à Samuel, au pied d'un grand if aux longs
rameaux noirs, une éminence de terre fraîchement remuée, il dit:
-- C'est là...
-- Vous en êtes sûr?...
-- Oui, oui... deux corps dans une même bière... ça ne se
rencontre pas tous les jours.
-- Hélas! toutes deux dans le même cercueil... dit le juif en
gémissant.
-- Maintenant que vous savez l'endroit... que voulez-vous de plus?
demanda le fossoyeur.
Samuel ne répondit pas. Il tomba à genoux, baisa pieusement la
terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baignés
de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques
instants tout bas... à l'oreille, tout bas... quoiqu'ils fussent
seuls, au fond de ce cimetière désert.
Alors entre ces deux hommes commença un mystérieux entretien que
la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.
Le fossoyeur, épouvanté de ce que Samuel lui demandait, refusa
d'abord. Mais le juif, employant tour à tour la persuasion, les
prières, les larmes, et enfin la séduction de l'or, que l'on
entendit tinter, le fossoyeur, après une longue résistance, parut
vaincu... Quoique frémissant à la pensée de ce qu'il promettait à
Samuel, il lui dit d'une voix altérée:
-- Dans la nuit de demain... à deux heures.
-- Je serai derrière ce mur, dit Samuel en montrant, à l'aide de
la lanterne, la clôture peu élevée; pour signal... je jetterai
trois pierres dans le cimetière.
-- Oui... pour signal, trois pierres, répondit le fossoyeur en
frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son
front.
Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgré son grand âge,
s'aidant des anfractuosités des pierres, escalada le mur peu élevé
à cet endroit et disparut.
Le fossoyeur regagna sa maison à grands pas... regardant de temps
à autre avec effroi derrière lui, comme s'il eût été poursuivi par
quelque sinistre vision.
* * * * *
Le soir des funérailles de Rose et de Blanche, Rodin écrivit deux
billets. Le premier, adressé à son mystérieux correspondant de
Rome, faisait allusion à la mort de Jacques Rennepont, à la mort
de Rose et de Blanche Simon, à la captation de M. Hardy et à la
donation de Gabriel, événements qui réduisaient le nombre des
héritiers à deux... à Mlle de Cardoville et à Djalma. Ce premier
billet, écrit par Rodin et adressé à Rome, contenait ces seuls
mots: «Qui de _sept ôte cinq_, reste DEUX. -- Faites connaître ce
résultat au cardinal-prince, et qu'il marche... car moi
j'avance... j'avance... j'avance...» Le second billet, d'une
écriture contrefaite, fut adressé et devait parvenir sûrement au
maréchal Simon. Il contenait ce peu de mots:
«S'il en est temps encore, revenez en hâte, vos filles sont
mortes.
«On vous dira qui les a tuées.»