Lorsque les malades rassemblés dans la cour virent l'acharnement
des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre où
étaient renfermées soeur Marthe et les orphelines, la terreur
redoubla.
-- La soeur est perdue! s'écriait-on avec horreur.
-- Cette porte va céder...
-- Et ce cabinet n'a pas d'autre issue!
-- Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle...
-- On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec
ce furieux!... À moi, mes amis! dit généreusement un spectateur
valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre.
-- Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs
personnes en le retenant malgré lui. À ce moment, on entendit des
voix crier:
-- Voici l'abbé Gabriel!
-- Il descend du premier... il accourt au bruit.
-- Il demande ce que c'est.
-- Que va-t-il faire?
En effet, Gabriel, occupé près d'un mourant dans une salle
voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, était
parvenu à s'échapper par une étroite lucarne de la chambre où on
l'avait enfermé provisoirement. Prévoyant les terribles dangers
qui pouvaient résulter de l'évasion du dompteur de bêtes, le jeune
missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans
l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'après ses ordres,
un infirmier le suivait tenant à la main un réchaud portatif
rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient à
blanc plusieurs fers à cautériser, dont les médecins se servaient
dans quelques cas de choléra désespérés.
L'angélique figure de Gabriel était pâle; mais une calme
intrépidité éclatait sur son noble front. Traversant
précipitamment le vestibule, écartant de droite et de gauche la
foule pressée sur son passage, il se dirigeait, en hâte, vers
l'antichambre. Au moment où il s'en approchait, un des malades lui
dit d'une voix lamentable:
-- Oh! monsieur l'abbé... c'est fini; ceux qui sont dans la cour
et qui voient à travers les vitres, disent que la soeur Marthe est
perdue...
Gabriel ne répondit rien, mit vivement la main sur la clef de la
porte; mais avant de pénétrer dans cette pièce où était renfermé
Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix
ferme.
-- Vos fers sont chauffés à blanc?
-- Oui, monsieur l'abbé.
-- Attendez-moi là... et tenez-vous prêt. Quant à vous, mes amis,
ajouta-t-il en s'adressant à quelques malades frissonnant
d'effroi, dès que je serai entré... fermez la porte sur moi... Je
réponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque
j'appellerai...
Puis le jeune missionnaire fit jouer le pêne dans la serrure. À ce
moment, un cri de terreur, de pitié, d'admiration, sortit de toute
les poitrines, et les spectateurs de cette scène, rassemblés
autour de la porte, s'en éloignèrent en hâte par un mouvement
d'épouvante involontaire.
Après avoir levé les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu à cet
instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitôt
sur lui. Il se trouva seul avec Morok.
Le dompteur de bêtes, par un dernier effort de fureur, était
parvenu à ouvrir presque entièrement la porte à laquelle la soeur
Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur,
en poussant des cris désespérés. Au bruit des pas de Gabriel,
Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister à entrer
dans le cabinet, d'un bond il s'élança en rugissant sur le jeune
missionnaire.
Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la
cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment
de répit, poussèrent un verrou et se mirent ainsi à l'abri d'une
nouvelle attaque.
Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serrées, s'était
rué sur Gabriel, les mains étendues en avant afin de le saisir à
la gorge; le missionnaire reçut vaillamment le choc; ayant, d'un
coup d'oeil rapide, deviné le mouvement de son adversaire, à
l'instant où celui-ci s'élança sur lui, il le saisit par les deux
poignets... et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une
main vigoureuse.
Pendant une seconde, Morok et Gabriel restèrent muets, haletants,
immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bouté
sur ses reins, le haut du corps renversé en arrière, tâcha de
vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents
soubresauts, tentait de lui échapper et de se jeter sur lui, la
tête en avant, pour le déchirer.
Tout à coup le dompteur de bêtes sembla défaillir, ses genoux
fléchirent; sa tête, livide, violacée, se pencha sur ses épaules;
ses yeux se fermèrent... Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse
passagère succédait à l'accès de rage de ce misérable, et qu'il
allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prêter secours... Se
sentant libre, grâce à sa ruse, Morok se releva tout à coup pour
se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque,
celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de
fer de ce furieux.
Redoublant pourtant d'énergie et d'efforts, luttant poitrine
contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit à son tour
trébucher son adversaire, d'un élan vigoureux parvint à le
renverser, à lui saisir de nouveau les mains, et à le tenir
presque immobile sous son genou... L'ayant ainsi complètement
maîtrisé, Gabriel tournait la tête pour appeler à l'aide, lorsque
Morok, par un effort désespéré, parvint à se redresser sur son
séant et à saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire.
À cette morsure aiguë, profonde, horrible, qui entama les chairs,
le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi... il
voulut en vain se dégager; son bras restait serré comme dans un
étau entre les mâchoires convulsives de Morok, qui ne lâchait pas
prise...
Cette scène effrayante avait duré moins de temps qu'il n'en faut
pour l'écrire, lorsque tout à coup la porte donnant sur le
vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant
appris par les malades terrifiés le danger que courait le jeune
prêtre, accouraient à son secours, malgré la recommandation qu'il
avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.
L'infirmier portant son réchaud et ses fers rougis à blanc était
au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria
d'une voix altérée:
-- Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pensé, grâce à Dieu...
L'un des hommes qui venait d'entrer s'était heureusement
précautionné d'une couverture de laine; au moment où le
missionnaire parvenait à arracher son bras d'entre les dents de
Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture
sur la tête de l'hydrophobe, qui fut aussitôt enveloppé et
garrotté sans danger, malgré sa résistance désespérée.
Gabriel alors se releva, déchira la manche de sa soutane, et
mettant à nu son bras gauche, où l'on voyait une profonde morsure,
saignante et bleuâtre, il fit signe à l'infirmier d'approcher,
saisit un des fer rougis à blanc et, par deux fois, d'une main
ferme et sûre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec
un calme héroïque qui frappa tous les assistants d'admiration.
Mais bientôt tant d'émotions diverses, si intrépidement
combattues, eurent une réaction inévitable: le front de Gabriel se
perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se
collèrent à ses tempes, il pâlit... chancela... perdit
connaissance, et fut transporté dans une pièce voisine pour y
recevoir les premiers secours.
* * * * *
Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, à l'insu de
Mme de Saint-Dizier, une vérité de l'un de ses mensonges. Afin
d'engager encore davantage les orphelines à se rendre à
l'ambulance provisoire, elle avait imaginé de leur dire que
Gabriel s'y trouvait ce qu'elle était loin de croire; car elle
eût, au contraire, tenté d'empêcher cette rencontre, qui pouvait
nuire à ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les
jeunes filles lui étant connu.
Peu de temps après la scène terrible que l'on a racontée, Rose et
Blanche entrèrent, accompagnées de soeur Marthe, dans une vaste
salle d'un aspect étrange, sinistre, où l'on avait transporté un
grand nombre de femmes subitement frappées du choléra. Cet immense
appartement généreusement prêté pour établir une ambulance
temporaire, était décoré avec un luxe excessif; la pièce alors
occupée par les femmes malades dont nous parlons avait servi de
salon de réception; les boiseries blanches étincelaient de
somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadrées
séparaient les trumeaux de fenêtres à travers lesquelles on
apercevait les fraîches pelouses d'un riant jardin que les
premières pousses de mai verdissaient déjà. Au milieu de ce luxe,
de ces lambris dorés, sur un parquet de bois précieux, richement
incrusté, l'on voyait symétriquement disposées quatre files de
lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis
l'humble lit de sangle jusqu'à la riche couchette d'acajou
sculpté.
Cette longue salle avait été partagée en deux, dans toute sa
longueur, par une cloison provisoire de quatre à cinq pieds de
hauteur; l'on s'était ainsi ménagé la faculté d'établir quatre
rangées de lits; cette séparation s'arrêtait à quelque distance
des deux extrémités de ce salon: à cet endroit, il conservait
toute sa largeur; dans cet espace réservé l'on ne voyait point de
lits; là se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades
n'avaient pas besoin de leurs soins; à l'une de ces extrémités
était une haute et magnifique cheminée de marbre, ornée de bronze
doré; là chauffaient différents breuvages; enfin, comme dernier
trait à ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes,
appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient
volontairement de soigner tout à tour ces malades, dont les
sanglots, les gémissements, étaient toujours accueillis par elles
avec de consolantes paroles de commisération et d'espérance. Tel
était l'endroit à la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et
Blanche, se tenant par la main, entrèrent quelque temps après que
Gabriel eut déployé un courage si héroïque dans sa lutte contre
Morok.
La soeur Marthe accompagnait les filles du maréchal Simon; après
leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua à chacune
d'elles un des côtés de la cloison où étaient rangés des lits,
puis se dirigea vers l'autre extrémité de la salle afin de donner
quelques ordres.
Les orphelines, sous le coup de la terrible émotion causée par le
péril dont Gabriel les avait sauvées à leur insu, étaient d'une
excessive pâleur; néanmoins une ferme résolution se lisait dans
leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un
impérieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes
de leur valeureux père; il s'agissait encore pour elles du salut
de leur mère, dont la félicité éternelle pouvait dépendre, leur
avait-on dit, des preuves de dévouement chrétien qu'elles
donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse
de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde
entrevue habilement ménagée entre elle et les deux soeurs, à
l'insu de Dagobert, avait tour à tour abusé, exalté, fanatisé ces
pauvres âmes confiantes, naïves et généreuses, en poussant jusqu'à
l'exagération la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de
sentiments élevés et courageux? Les orphelines ayant demandé à la
soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait été amenée dans
cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait
répondu qu'elle l'ignorait... mais qu'en parcourant les salles des
femmes il leur serait très facile de s'assurer si la personne
qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dévote qui,
complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un péril
mortel, avait menti effrontément en leur affirmant qu'elle venait
d'apprendre que leur gouvernante avait été transportée dans cette
ambulance.
Les filles du maréchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant
leur pénible voyage avec Dagobert, été exposées à de bien rudes
épreuves; mais jamais un spectacle aussi désolant que celui qui
s'offrait tout à coup à leurs yeux n'avait frappé leurs regards...
Cette longue file de lits, où tant de créatures étaient gisantes,
où celles-ci se tordaient en poussant des gémissements de douleur,
où celles-là faisaient entendre les sourds râlements de l'agonie,
où d'autres, enfin, dans le délire de la fièvre, éclataient en
sanglots ou appelaient à grands cris les êtres dont la mort allait
les séparer; ce spectacle effrayant, même pour des hommes
aguerris, devait presque inévitablement, selon l'exécrable
prévision de Rodin et de ses complices, causer une impression
fatale à ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi
généreuse qu'irréfléchie poussait à cette funeste visite. Puis,
circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se révéla dans toute
la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet
des premières malades qu'elles virent, c'était aussi du choléra...
de cette mort affreuse, qu'était morte la mère des orphelines...
Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes
salles d'un aspect si effrayant, déjà affreusement émues par la
terreur que leur avait inspirée Morok, et commençant leur triste
recherche parmi ces infortunées dont les souffrances, dont
l'agonie, dont la mort, rappelaient à chaque instant aux
orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mère.
Un moment, pourtant, à l'aspect de cette salle funèbre, Rose et
Blanche sentirent leur résolution faiblir: un noir pressentiment
leur fit regretter leur héroïque imprudence; enfin, depuis
quelques minutes, elles commençaient à ressentir les sourds
tressaillements d'un frisson fébrile, glacé; puis, de douloureux
élancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant
ces symptômes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de
l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de
bon, de valeureux en elles étouffa bientôt ces craintes; et toutes
deux, Rose d'un côté de la cloison, Blanche de l'autre,
commencèrent séparément leur pénible recherche.
Gabriel, transporté dans la chambre des médecins de service, avait
bientôt repris ses sens. Grâce à sa présence d'esprit et à son
courage, sa blessure, cicatrisée à temps, ne pouvait plus avoir de
suites dangereuses; sa plaie pansée, il voulut retourner dans la
salle des femmes; car c'était là qu'il donnait de pieuses
consolations à une mourante quand l'on était venu le prévenir des
affreux dangers qui pouvaient résulter de l'évasion de Morok.
Peu d'instants avant que le missionnaire entrât dans cette salle,
Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur
triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits,
l'autre la ligne droite, séparées par la cloison qui traversait
toute la salle...
Les deux soeurs ne s'étaient pas encore rejointes. Leurs pas
devenaient de plus en plus chancelants; à mesure qu'elles
s'avançaient, elles étaient obligées de s'appuyer de temps à autre
sur les lits auprès desquels elles passaient; les forces
commençaient à leur manquer. En proie à une sorte de vertige, de
douleur et d'épouvante, elles ne paraissaient plus agir que
machinalement. Hélas! les orphelines venaient d'être frappées
presque ensemble des terribles symptômes du choléra. Par suite de
cette espèce de phénomène physiologique dont nous avons déjà
parlé, phénomène fréquent chez les êtres jumeaux, et qui déjà
plusieurs fois s'était révélé lors de deux ou trois maladies dont
les jeunes filles avaient été pareillement atteintes; cette fois
encore, une cause mystérieuse soumettant leur organisation à des
sensations, à des accidents simultanés, semblaient les assimiler à
deux fleurs d'une même tige, qui tour à tour renaissent et se
flétrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de
toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister
en traversant cette longue salle, avait encore accéléré le
développement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche
portaient déjà sur leur visage bouleversé, méconnaissable, la
mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit
de son côté des subdivisions de la salle qu'elles venaient de
parcourir sans trouver leur gouvernante.
Rose et Blanche, séparées jusqu'alors par la haute cloison qui
régnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu
s'apercevoir... mais lorsqu'enfin elles jetèrent les yeux l'une
sur l'autre, il se passa une scène déchirante.