Dagobert avait eu raison de défendre _ses enfants_, ainsi qu'il
appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les
appréhensions du maréchal au sujet de la tiédeur d'affection qu'il
reprochait à ses filles étaient malheureusement justifiées par les
apparences. Ainsi qu'il l'avait dit à son père, ne pouvant
s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants
éprouvaient en sa présence, il cherchait en vain la cause de ce
qu'il appelait leur indifférence. Tantôt, se reprochant amèrement
de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mère lui
avait causée, il craignait de leur avoir ainsi laissé croire
qu'elles étaient incapables de le consoler; tantôt il craignait de
ne pas s'être montré assez tendre, assez expansif envers elles, de
les avoir glacées par sa rudesse militaire; tantôt enfin il se
disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vécu loin
d'elles, il devait leur être presque étranger. En un mot, les
suppositions les moins fondées se présentaient en foule à son
esprit, et dès que de pareils germes de doute, de défiance ou de
crainte sont jetés dans une affection, tôt ou tard ils se
développent avec une ténacité funeste. Pourtant, malgré cette
froideur dont il souffrait tant, l'affection du maréchal pour ses
filles était si profonde, que le chagrin de les quitter encore
causait seul les hésitations qui désolaient sa vie, lutte
incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait
comme sacré.
Quant au fatal effet des calomnies assez habilement répandues sur
le maréchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons
d'armes, pussent y ajouter quelque créance, elles avaient été
propagées par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une
effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces
bruits odieux, qui, joints à d'autres blessures vives faites à son
coeur, comblaient l'exaspération du maréchal.
Emporté par la colère, par la surexcitation que lui causaient ces
_coups d'épingle _incessants, comme il disait, choqué de quelques
paroles de Dagobert, il l'avait rudoyé; mais après le départ du
soldat, dans le silence de la réflexion, le maréchal, se rappelant
l'expression convaincue, chaleureuse, du défenseur de ses filles,
avait senti s'éveiller dans son esprit quelque doute sur la
froideur qu'il lui reprochait; et, après avoir pris une résolution
terrible, dans le cas où cette épreuve confirmerait ses doutes
désolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.
Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat
de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé
jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à
coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles
trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits
étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent
respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et
toutes tremblantes.
Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient
sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque
suppliante, qui semblait dire:
-- Mes enfants... je souffre... je viens à vous, rassurez-moi!...
ou je meurs...
L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour
ainsi dire si _parlante_, que, le premier mouvement de crainte
surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses
bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui
leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à
leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se
continrent.
Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait
d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec
idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui,
n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais
les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent
muettes, immobiles et tremblantes.
À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui
manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient
ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.
-- Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas
trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant
vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:
-- Bonjour, mes enfants...
-- Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.
-- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le maréchal d'une voix
altérée; j'ai été si occupé... voyez-vous... il s'agissait
d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin,
vous ne m'en voulez pas... de vous avoir négligées? Et il tâcha de
sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière,
après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses
angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous
me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?...
-- Oui, mon père... dit Blanche en baissant les yeux.
-- Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit
lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous
consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?
-- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le
moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'écrit
anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à
leur père.
À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et
où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus
du peu d'affection de ses filles pour lui.
-- C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses
enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste...
peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles,
puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la
dernière fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur
tendresse me sauverait...
Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé
de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure
prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard
disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir,
que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un
mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et
le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait
pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et
tous trois s'étaient enfin compris... Un choc sympathique avait
tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs...
Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé
devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras
du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment
fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.
En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions
lui manquèrent... Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux,
les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à
tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis
enfin il s'écria:
-- Je les ai retrouvées... ou plutôt... non, non, je ne les ai
jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus à cette
heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire...
je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute...
Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de
coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la
fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils
viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant.
Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en
face... que cela me fasse revivre tout à fait.
-- Oh mon père... vous nous aimez donc autant que nous vous
aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.
-- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous
jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être
auprès de vous?
-- Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que
nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien
tristes de ne pouvoir les dépenser.
-- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout
bas?
-- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le maréchal
Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait... mes
enfants?... Mais non, non, ne me répondez pas... assez du passé...
je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations... vous les
avez interprétées d'une façon... cela vous a attristées... moi, de
mon côté... votre tristesse, vous concevez... je l'ai
interprétée... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention à
un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela
m'étourdit... cela m'éblouit... c'est le vertige de la joie.
-- Oh! regardez-nous, mon père... regardez bien au fond de nos
yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.
-- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon
père, ajouta Blanche.
-- Vous... vous... dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche,
qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi...
_Je dis _vous_, moi, parce que vous êtes deux.
-- Mon père... ta main, dit Blanche en prenant la main de son
père, et le mettant sur son coeur.
-- Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du
maréchal.
-- Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit
Rose.
Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil
charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes
filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement
appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les
pulsations joyeuses et précipitées.
-- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire
battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.
Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de
la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et
la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert,
accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des
genoux de son maître.
Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit
mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme;
lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête
et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses
larmes:
-- Je vous... le disais... bien, moi!...
-- Silence... lui dit le maréchal en lui faisant un signe
d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami;
viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.
Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra
cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son
cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à
la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait
familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.
Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont
le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment
d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat-
Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux
groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il
avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait
coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés,
tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un
plumeau.
Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son
arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant,
sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit
cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du
maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à
l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne
humeur:
-- Que veux-tu, mon garçon?
-- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant
la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte
que son plumeau s'échappa de dessous son bras.
Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.
-- Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.
-- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait
avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais
supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.
-- Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est
le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant
du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un
panier, que M. Robert le demandait.
À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux
jeunes filles redoublèrent.
Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert
était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise
possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour
enlever Napoléon II.
Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait
toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:
-- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.
-- Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à
terre.
Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:
-- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci,
on ne quitte pas ses enfants... même pour M. Robert.
-- Oh! tant mieux, mon père!... s'écria gaiement Blanche, car
M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.
-- Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.
-- Oui, mon père... là... sur la table, dit vivement Rose en
indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des
croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea
rapidement.
Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la
cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme
pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée
inespérée.
Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à
Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots
d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour
qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:
-- Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant
d'entrer ici?
-- À quoi étiez-vous décidé, mon général?
-- À me brûler la cervelle... C'est à mes enfants que je dois la
vie... Et le maréchal continua d'écrire.
À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit,
toujours à voix basse:
-- Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets... J'avais ôté
les capsules... Le maréchal se retourna vivement vers lui en le
regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête
affirmativement et ajouta:
-- Dieu merci!... c'est fini de ces idées-là... Pour toute
réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de
tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de
quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et
lui dit:
-- Remets cela à M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit
la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles,
leur dit joyeusement en leur tendant les bras:
-- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir
sacrifié le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagnés?
Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.
* * * * *
À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux
voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient
à travers l'espace de mystérieuses pensées.