Telle était la scène dont le retentissement avait si fort effrayé
Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le maréchal Simon, alors
dans un état d'exaspération difficile à rendre, s'était mis à
marcher précipitamment, sa belle et mâle figure enflammée de
colère, ses yeux étincelant d'indignation, tandis que sur son
large front couronné de cheveux grisonnants, coupés très court,
quelques veines, dont on aurait pu compter les battements,
semblaient gonflées à se rompre; parfois son épaisse moustache
noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable à
celui qui tord la face du lion en fureur. Et de même aussi qu'un
lion blessé, harcelé, torturé par mille piqûres invisibles, va et
vient avec un courroux sauvage dans la loge où il est retenu, le
maréchal Simon, haletant, courroucé, allait et venait dans sa
chambre, pour ainsi dire par bonds; tantôt il marchait un peu
courbé comme s'il eût fléchi sous le poids de sa colère; tantôt,
au contraire, s'arrêtant brusquement, se redressant ferme sur ses
reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut,
menaçant, le regard terrible, il semblait défier un ennemi
invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'était
alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue
intrépide. Bientôt le maréchal s'arrêta, frappa du pied avec
colère, s'approcha de la cheminée et sonna si violemment que le
cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut à ce
tintement précipité.
-- Vous n'avez donc pas dit à Dagobert que je voulais lui parler?
s'écria le maréchal.
-- J'ai exécuté les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert
accompagnait son fils jusqu'à la porte de la cour, et...
-- C'est bon, dit le maréchal Simon en faisant de la main un geste
impérieux et brusque.
Le domestique sortit, et son maître continua de marcher à grands
pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main
gauche. Cette lettre lui avait été innocemment remise par Rabat-
Joie qui, le voyant rentrer, était accouru lui faire fête.
Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut.
-- Voilà bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur,
s'écria le maréchal d'un ton irrité.
Dagobert, plus peiné que surpris de ce nouvel accès d'emportement,
qu'il attribuait avec raison à l'état de surexcitation presque
continuelle où se trouvait le maréchal, répondit doucement:
-- Mon général, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils...
et...
-- Lisez cela, monsieur, dit brusquement le maréchal en
l'interrompant et lui tendant la lettre.
Puis, pendant que Dagobert lisait, le maréchal reprit avec une
colère croissante, en renversant du pied une chaise qui se
trouvait sur son passage:
-- Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des
misérables sans doute gagnés par ceux qui me harcèlent avec un
incroyable acharnement... Eh bien! avez-vous lu, monsieur?
-- C'est une nouvelle infamie... à ajouter aux autres, dit
froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la cheminée.
-- Cette lettre est infâme... mais elle dit vrai, reprit le
maréchal.
Dagobert le regarda sans le comprendre. Le maréchal continua:
-- Et cette lettre infâme, savez-vous qui l'a remise entre mes
mains? Car on dirait que le démon s'en mêle: c'est votre chien!
-- Rabat-Joie?... dit Dagobert au comble de la surprise.
-- Oui, reprit amèrement le maréchal; c'est sans doute une
plaisanterie de votre invention?...
-- Je n'ai guère le coeur à la plaisanterie, mon général, reprit
Dagobert, de plus en plus attristé de l'état d'irritation où il
voyait le maréchal; je ne m'explique pas comment cela est
arrivé... Rabat-Joie rapporte très bien, il aura sans doute trouvé
la lettre dans la maison, et alors...
-- Et cette lettre, qui l'avait laissée ici? Je suis donc entouré
de traîtres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute
confiance!
-- Mon général... écoutez-moi... Mais le maréchal reprit sans
vouloir l'entendre:
-- Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu
tête à des armées, j'ai victorieusement lutté contre les plus
mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai résisté à des
coups de massue... et je serais tué à coups d'épingle! Comment!
poursuivi jusque chez moi, je serai impunément harcelé, obsédé,
torturé à chaque instant, par suite de je ne sais quelle misérable
haine! Quand je dis je ne sais... je me trompe... d'Aigrigny, le
renégat, est au fond de tout cela, j'en suis sûr, je n'ai au monde
qu'un ennemi... et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec
lui, je suis las... c'est trop.
-- Mais, mon général, songez donc que c'est un prêtre, et...
-- Et que m'importe qu'il soit prêtre? Je l'ai vu manier l'épée;
je saurai bien faire monter à la face de ce renégat son sang de
soldat!...
-- Mais, mon général...
-- Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne à quelqu'un,
s'écria le maréchal en proie à une violente exaspération; je vous
dis qu'il faut que je mette un nom et une figure à ces lâchetés
ténébreuses, pour pouvoir en finir avec elles!... Elles
m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer... vous
le savez bien... et l'on ne tente rien pour épargner ces colères
qui me tuent à petit feu. Je ne puis compter sur personne!...
-- Mon général, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert
d'une voix calme, mais ferme et pénétrée.
-- Que signifie?...
-- Mon général, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne
comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et ça serait
encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent à quoi s'en
tenir sur leur dévouement et qui se jetteraient dans le feu pour
vous, et... je suis de ceux-là... moi... vous le savez bien.
Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent
profondément ému, rappelèrent le maréchal à lui-même; car ce
caractère loyal et généreux pouvait bien de temps à autre s'aigrir
par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientôt sa
droiture première; aussi, s'adressant à Dagobert, il reprit d'un
ton moins brusque, mais qui décelait toujours une vive agitation:
-- Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation
m'emporte; cette lettre infâme m'a mis hors de moi... c'est à
devenir fou. Je suis injuste, bourru... ingrat... oui, ingrat...
et envers qui!... envers toi... encore...
-- Ne parlons plus de moi, mon général; avec des mots pareils au
bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'année... Mais
que vous est-il arrivé?...
La physionomie du maréchal redevint sombre, il dit d'une voix
brève et rapide:
-- Il m'est arrivé... qu'on me méprise, qu'on me dédaigne.
-- Vous... vous!...
-- Oui, moi, et après tout, reprit le maréchal avec amertume,
pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai douté de toi, et
je te dois un dédommagement; apprends donc tout: depuis quelque
temps, je m'en aperçois, lorsque je les rencontre, mes anciens
compagnons d'armes s'éloignent peu à peu de moi...
-- Comment... cette lettre anonyme de tout à l'heure... c'était à
cela...
-- Qu'elle faisait allusion... oui... et elle disait vrai, reprit
le maréchal avec un soupir de rage et d'indignation.
-- Mais c'est impossible, mon général, vous si aimé, si
respecté...
-- Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand
je parais, souvent l'entretien commencé cesse tout à coup; au lieu
de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une
politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances,
mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se
formaliser...
-- Ce que vous me dites là... mon général, me confond, reprit
Dagobert atterré. Vous me l'assurez... je dois vous croire...
-- C'est intolérable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin
je vais chez le général d'Havrincourt; il était avec moi colonel
de la garde impériale: c'est l'honneur et la loyauté même. Je
viens à lui le coeur ouvert. «Je m'aperçois, lui dis-je, de la
froideur qu'on me témoigne; quelque calomnie doit circuler contre
moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me défendrai
hautement, loyalement.»
-- Eh bien, mon général?
-- D'Havrincourt est resté impassible, cérémonieux; à mes
questions, il m'a répondu froidement: «Je ne sache pas, monsieur
le maréchal, qu'aucun bruit calomnieux ait été répandu sur vous. -
- Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le maréchal, mon cher
d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai
l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos
camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le passé. Ce
n'est pas à nier... je le vois, je le sais, je le sens...» À cela,
d'Havrincourt me répond avec la même froideur: «Jamais je n'ai vu
qu'on ait manqué d'égards envers vous. -- Je ne vous parle pas
d'égards, me suis-je écrié en serrant affectueusement sa main, qui
a faiblement répondu à mon étreinte; je vous parle de la
cordialité, de la confiance qu'on me témoignait, tandis que
maintenant l'on me traite en étranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce
changement?» Toujours froid et réservé, il me répond: «Ce sont là
des réserves si délicates, monsieur le maréchal, qu'il m'est
impossible de vous donner un avis à ce sujet.» Mon coeur a bondi
de colère, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'était
fou; par dignité, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop
confirmé mes craintes... Ainsi, ajouta le maréchal en s'animant de
plus en plus, ainsi je suis sans doute déchu de l'estime à
laquelle j'ai droit, méprisé peut-être, sans en savoir seulement
la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un
fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me
défendre, pour me venger ou pour répondre. Mais rien, rien, pas un
mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte... Oh!
encore une fois, c'est trop... c'est trop... car tout ceci se
joint encore à d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis
la mort de mon père?... Trouvé-je du moins quelques repos, quelque
bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des
lettres infâmes... et de plus, ajouta le maréchal d'un ton
déchirant après un moment d'hésitation, et de plus, je trouve mes
enfants de plus en plus indifférentes pour moi... Oui, ajouta le
maréchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent
pourtant pas combien elles me sont chères.
-- Vos filles... indifférentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous
leur faites ce reproche?
-- Eh! mon Dieu! je ne les blâme pas; à peine si elles ont eu le
temps de me connaître.
-- Elles n'ont pas eu le temps de vous connaître! reprit le soldat
d'un ton de reproche en s'animant à son tour. Ah! et de quoi leur
mère leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce
qu'à chaque instant vous n'étiez pas en tiers avec nous? Et
qu'aurions-nous donc appris à vos enfants, sinon à vous connaître,
à vous aimer?
-- Vous les défendez... c'est justice... elles vous aiment mieux
que moi, dit le maréchal avec une amertume croissante.
Dagobert se sentit si péniblement ému, qu'il regarda le maréchal
sans lui répondre.
-- Eh bien, oui, s'écria le maréchal avec une douloureuse
expansion, oui, cela est lâche et ingrat, soit; mais il
n'importe!... Vingt fois j'ai été jaloux de l'affectueuse
confiance que mes enfants vous témoignaient, tandis qu'auprès de
moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures
mélancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus
gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant;
tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur...
et ce calme me tue. Sûr de l'affection de mes enfants, j'aurais
tout bravé... tout surmonté.
Puis, voyant Dagobert s'élancer vers la porte qui communiquait
dans la chambre de Rose et de Blanche, le maréchal lui dit:
-- Où vas-tu?
-- Chercher vos filles, mon général.
-- Pourquoi faire?
-- Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: «Mes enfants,
votre père croit que vous ne l'aimez pas...» Je ne leur dirai que
cela, et vous verrez...
-- Dagobert! je vous le défends, s'écria vivement le père de Rose
et de Blanche.
-- Il n'y a pas de Dagobert qui tienne... Vous n'avez pas le droit
d'être injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de
nouveau un pas vers la porte.
-- Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'écria le maréchal.
-- Écoutez, mon général: je suis votre soldat, votre inférieur,
votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier à
cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il
s'agit de défendre vos filles... Tout va s'expliquer... mettre les
braves gens en face, je ne connais que ça.
Et si le maréchal ne l'eût arrêté par le bras, Dagobert entrait
dans l'appartement des orphelines.
-- Restez, dit si impérieusement le maréchal, que le soldat,
habitué à l'obéissance, baissa la tête et ne bougea pas. Qu'allez-
vous faire? reprit le maréchal: dire à mes filles que je crois
qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de
tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas... ce n'est
pas leur faute... c'est la mienne sans doute.
-- Ah! mon général, dit Dagobert avec un accent navré, ce n'est
pas de la colère que j'éprouve... en vous entendant parler ainsi
de vos enfants... c'est de la douleur... Vous me brisez le
coeur...
Le maréchal, touché de l'expression de la physionomie du soldat,
reprit moins brusquement:
-- Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant... voyons, je vous
le demande... sans amertume... sans jalousie... mes enfants ne
sont-elles pas plus confiantes, plus familières avec vous qu'avec
moi?
-- Eh! mordieu! mon général, s'écria Dagobert, si vous le prenez
par là... elles sont encore plus familières avec Rabat-Joie
qu'avec moi!... Vous êtes leur père... et si bon que soit un père,
il impose toujours... Elles sont familières avec moi! pardieu! la
belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient
pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ
comme une vieille _mie _qui les aurait bercées... Et puis, il faut
aussi tout dire: dès avant la mort de votre brave père, vous étiez
triste... préoccupé... ces enfants ont remarqué cela... et ce que
vous prenez pour de la froideur... de leur part, je suis sûr que
c'est de l'inquiétude pour vous... Tenez, mon général, vous n'êtes
pas juste... vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop...
-- Je me plains... de ce que je souffre, dit le maréchal avec un
emportement douloureux; moi seul... je connais mes souffrances.
-- Il faut qu'elles soient vives... mon général, dit Dagobert,
entraîné plus loin qu'il ne le voulait peut-être par son
attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances
soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent
cruellement.
-- Encore des reproches, monsieur!...
-- Eh bien! oui, mon général, oui, des reproches, s'écria
Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutôt à se plaindre de
vous, à vous accuser de froideur, puisque vous les méconnaissez
ainsi.
-- Monsieur... dit le maréchal en se contenant avec peine.
Monsieur... c'est assez... c'est trop...
-- Oh! oui, c'est assez... reprit Dagobert avec une émotion
croissante; au fait, à quoi bon défendre de malheureuses enfants
qui ne savent que se résigner et vous aimer? à quoi bon les
défendre contre votre malheureux aveuglement?
Le maréchal fit un mouvement d'impatience et de colère, puis il
reprit avec un sang-froid forcé:
-- J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois... et je ne
l'oublierai pas... quoi que vous fassiez...
-- Mais, mon général, s'écria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous
pas que j'aille chercher vos enfants?
-- Mais vous ne voyez donc pas que cette scène me brise, me tue!
s'écria le maréchal exaspéré. Vous ne comprenez donc pas que je ne
veux pas rendre mes enfants témoins de ce que j'endure!... Le
chagrin d'un père a sa dignité, monsieur; vous devriez le sentir
et le respecter.
-- Le respecter?... non... car c'est une injustice qui le cause.
-- Assez... monsieur... assez.
-- Et non content de vous tourmenter ainsi, s'écria Dagobert, ne
se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez
mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?... et ce n'est pas
pour cela que je vous les ai amenées du fond de la Sibérie...
-- Des reproches!...
-- Oui; car la véritable ingratitude envers moi, c'est de rendre
vos filles malheureuses...
-- Sortez à l'instant, sortez, monsieur! s'écria le maréchal,
complètement hors de lui, et si effrayant de colère et de douleur,
que Dagobert, regrettant d'avoir été trop loin, reprit:
-- Mon général, j'ai tort. Je vous ai peut-être manqué de
respect... pardonnez-moi... mais...
-- Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul,
répondit le maréchal en se contenant avec peine.
-- Mon général... un mot...
-- Je vous demande en grâce de me laisser seul... je vous le
demande comme un service... Est-ce assez? dit le maréchal en
redoublant d'efforts pour se contraindre.
Et une grande pâleur succédait à la vive rougeur qui, pendant
cette scène pénible, avait enflammé les traits du maréchal.
Dagobert, effrayé de ce symptôme, redoubla d'instances.
-- Je vous en supplie, mon général, dit-il d'une voix altérée,
permettez-moi... pour un moment, de...
-- Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur,
dit le maréchal en faisant un pas vers la porte.
Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas
insister; il baissa la tête, accablé, désespéré, regarda encore un
instant le maréchal en silence et d'un air suppliant; mais à un
nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le père de Rose
et de Blanche, le soldat sortit à pas lents...
* * * * *
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de
Dagobert lorsque le maréchal, qui, après un sombre silence,
s'était plusieurs fois approché de la porte de l'appartement de
ses filles avec une hésitation remplie d'angoisse, fit un violent
effort sur lui-même, essuya la sueur froide qui baignait son
front, tâcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre
où s'étaient réfugiées Rose et Blanche.