Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de
sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines
d'une abbaye autrefois vouée à _saint Jean le Décapité_.
Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque
entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux
démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales
restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces
grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son
piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de
pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette
statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité.
Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce
plat est une tête... Cette tête est la sienne. C'est la statue de
saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.
Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le
sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise
agite.
Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au-
dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit
ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend
sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde
coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la
brise murmure...
Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette
futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des
profondeurs infinies apparaît une forme humaine...
C'est une femme.
Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint...
elle foule ce sol autrefois béni... Cette femme est pâle, son
regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont
poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.
Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au-
dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre,
cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.
Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des
siècles, elle marche... marche... infatigable...
Mais, pour la première fois... elle ressent une lassitude
invincible...
Pour la première fois... ses pieds sont endoloris...
Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal,
indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis
que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de
sable incandescent...
Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige
éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être
humain ne peut vivre...
Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou
les eaux impétueuses du torrent...
Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de
commun avec l'humanité... celle-là en éprouvait pour la première
fois les douleurs...
Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une
soif brûlante la dévore...
Elle ressent ces infirmités... elle souffre... et elle ose à peine
y croire...
Sa joie serait trop immense...
Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge
est en feu... Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux
pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un
miroir.
Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles
effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au
bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse
brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace
limpide...
Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un
grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme
une action de grâces infinie envers le Seigneur.
Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a
vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques
minutes, à l'instant peut-être... elle a atteint la maturité de
l'âge...
Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et
traînait à travers les mondes et les générations cette
impérissable jeunesse...
Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer à la mort...
Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...
Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la
tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière
fervente...
Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui
représente saint Jean le Décapité...
La tête que le martyr porte entre ses mains... semble, à travers
sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive
errante un regard de commisération et de pitié...
Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête
païenne, a demandé le supplice de ce saint!...
Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première
fois... depuis tant de siècles... l'immortalité qui pesait sur
Hérodiade semble s'adoucir!...
«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le
courroux céleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramène
aux pieds de ce saint martyr... c'est à ses pieds que je commence
à être une créature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le
Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle...
«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée...
Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche
aussi depuis des siècles... celui-là... comme moi, peut-il espérer
d'atteindre le terme de sa course éternelle?
«Où est-il, Seigneur... où est-il?... Cette puissance que vous
m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me
l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin,
rendez-le-moi... Seigneur... car, à mesure que je ressens ces
infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de
maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille
le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à
l'autre...»
La nuit était venue... obscure... orageuse...
Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.
Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers
de sombres nuées, le disque argenté de la lune...
L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue...
Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et
elle resta agenouillée au milieu des ruines... immobile comme une
statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision étrange!!!