XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.

Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de

sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines

d'une abbaye autrefois vouée à _saint Jean le Décapité_.

Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque

entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux

démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales

restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces

grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son

piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de

pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette

statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité.

Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce

plat est une tête... Cette tête est la sienne. C'est la statue de

saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.

Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le

sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise

agite.

Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au-

dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit

ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend

sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde

coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la

brise murmure...

Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette

futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des

profondeurs infinies apparaît une forme humaine...

C'est une femme.

Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint...

elle foule ce sol autrefois béni... Cette femme est pâle, son

regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont

poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.

Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au-

dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre,

cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.

Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des

siècles, elle marche... marche... infatigable...

Mais, pour la première fois... elle ressent une lassitude

invincible...

Pour la première fois... ses pieds sont endoloris...

Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal,

indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis

que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de

sable incandescent...

Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige

éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être

humain ne peut vivre...

Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou

les eaux impétueuses du torrent...

Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de

commun avec l'humanité... celle-là en éprouvait pour la première

fois les douleurs...

Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une

soif brûlante la dévore...

Elle ressent ces infirmités... elle souffre... et elle ose à peine

y croire...

Sa joie serait trop immense...

Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge

est en feu... Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux

pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un

miroir.

Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles

effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au

bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse

brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace

limpide...

Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un

grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme

une action de grâces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a

vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques

minutes, à l'instant peut-être... elle a atteint la maturité de

l'âge...

Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et

traînait à travers les mondes et les générations cette

impérissable jeunesse...

Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer à la mort...

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...

Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la

tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière

fervente...

Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui

représente saint Jean le Décapité...

La tête que le martyr porte entre ses mains... semble, à travers

sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive

errante un regard de commisération et de pitié...

Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête

païenne, a demandé le supplice de ce saint!...

Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première

fois... depuis tant de siècles... l'immortalité qui pesait sur

Hérodiade semble s'adoucir!...

«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le

courroux céleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramène

aux pieds de ce saint martyr... c'est à ses pieds que je commence

à être une créature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le

Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle...

«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée...

Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche

aussi depuis des siècles... celui-là... comme moi, peut-il espérer

d'atteindre le terme de sa course éternelle?

«Où est-il, Seigneur... où est-il?... Cette puissance que vous

m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me

l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin,

rendez-le-moi... Seigneur... car, à mesure que je ressens ces

infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de

maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille

le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à

l'autre...»

La nuit était venue... obscure... orageuse...

Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.

Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers

de sombres nuées, le disque argenté de la lune...

L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue...

Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et

elle resta agenouillée au milieu des ruines... immobile comme une

statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision étrange!!!

Le juif errant - Tome II · 第 101 / 128 题