Pendant que le maréchal Simon traversait le jardin d'un air si
agité en lisant la lettre anonyme qu'il avait reçue par l'étrange
intermédiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules
dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel,
pendant leur absence, Jocrisse était entré un instant. Les pauvres
enfants semblaient vouées à des deuils successifs: au moment où le
deuil de leur mère touchait à sa fin, la mort tragique de leur
grand-père les avait de nouveau enveloppées de crêpes lugubres.
Toutes deux étaient complètement vêtues de noir et assises sur un
canapé auprès de leur table à ouvrage.
Le chagrin produit souvent l'effet des années: il vieillit. Aussi
en peu de mois Rose et Blanche étaient devenues tout à fait jeunes
filles. À la grâce enfantine de leurs ravissants visages,
autrefois si ronds et si roses, et alors pâles et amaigris, avait
succédé une expression de tristesse grave et touchante; leurs
grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rêveurs,
n'étaient plus jamais baignés de ces joyeuses larmes qu'un bon
rire frais et ingénu suspendait à leurs cils soyeux, alors que le
sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette facétie du vieux
Rabat-Joie venait égayer leur pénible et long pèlerinage. En un
mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze
aurait seule pu rendre dans toute leur fraîcheur veloutée, étaient
dignes alors d'inspirer le pinceau si mélancoliquement idéal du
peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite
_songeant à Faust[33].
Rose, appuyée au dossier du canapé, avait la tête un peu inclinée
sur sa poitrine où se croisait un fichu de crêpe noir; la lumière,
venant d'une fenêtre qui lui faisait face, brillait doucement sur
son front pur et blanc, couronné de deux épais bandeaux de cheveux
châtains; son regard était fixe, et l'arc délié de ses sourcils
légèrement contractés annonçait une préoccupation pénible; ses
deux petites mains blanches, aussi amaigries, étaient retombées
sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.
Blanche, tournée de profil, la tête un peu penchée vers sa soeur
avec une expression de tendre et inquiète sollicitude, la
regardait, ayant encore machinalement son aiguille passée dans son
canevas, comme si elle eût travaillé.
-- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques
instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les
larmes lui monter aux yeux, ma soeur... à quoi songes-tu donc? Tu
as l'air bien triste.
-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix
lente, basse, après un moment de silence.
Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot,
elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.
Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rêves... c'était
Paris... et leur père... Paris, la merveilleuse cité de joies et
de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait
aux orphelines la figure paternelle.
Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville
de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé
leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir
suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours
sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le
réjouissant éclat du soleil.
La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être
un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux
prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment...
leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un
frère... et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et
enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal
n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange
envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.
L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle
entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui
résumaient leur position commune:
-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves...
-- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur,
peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.
-- Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne
sommes pas heureuses... le serons-nous jamais?
-- Oui... quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en
levant les yeux vers le ciel.
-- Alors, ma soeur... c'est peut-être un avertissement que ce
rêve... ce rêve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne.
-- La différence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du
ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de
cette terre pour nous conduire là-haut... à notre mère.
-- Ce rêve s'accomplira peut-être comme l'autre, ma soeur... Nous
avions rêvé que l'ange Gabriel nous protégerait... et il nous a
sauvées pendant le naufrage...
-- Cette fois... nous avons rêvé qu'il nous conduirait au ciel...
pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?
-- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi,
notre Gabriel qui nous a sauvées pendant la tempête?... Alors,
non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive
pas.
-- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange
de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rêve.
-- Ma soeur, ce rêve... comme il est singulier! Cette fois encore,
ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le même songe... et trois
fois le même songe.
-- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous
regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes
enfants... venez, mes soeurs, votre mère vous attend... Pauvres
enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de
tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces
comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid
maternel...»
-- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre
orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne,
nous avons aimé ceux qui nous ont aimées... pourquoi craindre de
mourir?
-- Aussi, ma soeur, nous avons plutôt souri que pleuré, lorsque,
nous prenant par la main, il a déployé ses belles ailes blanches
et nous a emmenées avec lui dans le bleu du ciel...
-- Au ciel, où notre bonne mère nous tendait les bras... la figure
toute baignée de larmes.
-- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rêves comme cela pour
rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire
navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-être cesser
un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais...
-- Hélas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions
tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes,
qu'il croit peut-être que nous ne l'aimons pas...
En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son
mouchoir dans son panier à ouvrage; un papier plié en forme de
lettre en tomba.
À cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrèrent l'une
contre l'autre, et Rose dit à Blanche d'une voix tremblante:
-- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est
comme les autres... bien sûr...
-- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien,
dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec
précipitation; sans cela ces personnes qui s'intéressent tant à
nous courraient peut-être de grands dangers.
-- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle là?
-- Comment les autres se sont-elles trouvées toujours sous notre
main en l'absence de notre gouvernante?
-- C'est vrai... à quoi bon chercher l'explication de ce mystère?
nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-être sera-t-
elle pour nous meilleure que les autres.
Et les soeurs lurent ce qui suit:
«Continuez à adorer votre père, chères enfants, car il est bien
malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses
chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre
présence lui impose; mais, hélas! il est victime de son devoir
paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; épargnez-lui
surtout des démonstrations de tendresse qui lui causent encore
plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un
coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente
de ses douleurs.
«Chères enfants, il ne faut cependant pas désespérer, si vous avez
assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre à la douloureuse
épreuve d'une tendresse trop expansive; soyez réservées quoique
affectueuses, et vous allégerez ainsi de beaucoup ses peines.
Gardez toujours le secret, même pour le brave et bon Dagobert, qui
vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre père et l'ami inconnu
qui vous écrit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des
ennemis terribles.
«Courage et espoir, car on désire rendre bientôt pure de tout
chagrin la tendresse de votre père pour vous, et alors quel beau
jour!... Peut-être n'est-il pas loin...
«Brûlez ce billet comme les autres.»
Cette lettre était écrite avec tant d'adresse, qu'en supposant
même que les orphelines l'eussent communiquée à leur père ou à
Dagobert, ces lignes eussent été tout au plus considérées comme
une indiscrétion étrange, fâcheuse, mais presque excusable,
d'après la manière dont elle était conçue; rien, en un mot,
n'était plus perfidement combiné, si l'on songe à la perplexité
cruelle où se trouvait placé le maréchal Simon, luttant sans cesse
entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de
manquer à ce qu'il regardait comme un devoir sacré. La tendresse,
la susceptibilité de coeur des deux orphelines, étant mises en
éveil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperçurent
bientôt qu'en effet leur présence était à la fois douce et cruelle
à leur père; car, quelquefois, à leur aspect, il se sentait
incapable de les abandonner, et alors, malgré lui, la pensée d'un
devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants
ne pouvaient manquer d'interpréter ces nuances dans le sens
funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'étaient
persuadées que, par un mystérieux motif qu'elles ne pouvaient
pénétrer, leur présence était souvent importune, pénible pour leur
père. De là venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche;
de là, une sorte de crainte, de réserve, qui, malgré elles,
comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras
douloureux que le maréchal aussi abusé par ces apparences
inexplicables pour lui, prenait à son tour pour de la tiédeur;
alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine
amère, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement
ses enfants... Et les orphelines, atterrées, se disaient:
-- Nous sommes cause des chagrins de notre père; c'est notre
présence qui le rend si malheureux.
Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pensée, fixe,
incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants,
timides et naïfs. Comment les orphelines se seraient-elles défiées
de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vénération de
tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque
jour justifiés par la conduite de leur père envers elles? Déjà
victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles étaient
environnées d'ennemis, on conçoit que, fidèles aux recommandations
de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence à
Dagobert de ces écrits où le soldat était si justement apprécié.
Quant au but de cette manoeuvre, il était fort simple: en
harcelant ainsi le maréchal de tous côtés, en le persuadant de la
tiédeur de ses enfants, on devait naturellement espérer vaincre
l'hésitation qui l'empêchait encore d'abandonner de nouveau ses
filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au
maréchal la vie même si amère, qu'il regardât comme un bonheur de
chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes émotions d'un
projet téméraire, généreux et chevaleresque, telle était la fin
que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni
de possibilité.
Après avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restèrent un
instant silencieuses, accablées; puis Rose, qui tenait le papier,
se leva vivement, s'approcha de la cheminée, et jeta la lettre au
feu en disant d'un air craintif:
-- Il faut bien vite brûler cette lettre... Sans cela il
arriverait peut-être de grands malheurs.
-- Pas de plus grands que celui qui nous arrive... dit Blanche
avec abattement: causer de grands chagrins à notre père, quelle
peut en être la cause?
-- Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes
coulèrent lentement, peut-être qu'il ne nous trouve pas telles
qu'il nous aurait désirées; il nous aime bien comme les filles de
notre pauvre mère qu'il adorait... mais, pour lui, nous ne sommes
pas les filles qu'il avait rêvées. Me comprends-tu, ma soeur?
-- Oui... oui... c'est peut-être cela qui le chagrine tant... Nous
sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans
doute honte de nous, et comme il nous aime malgré cela... il
souffre.
-- Hélas! ce n'est pas notre faute... Notre bonne mère nous a
élevées dans ce désert de Sibérie comme elle a pu.
-- Oh! notre père, en lui-même, ne nous le reproche pas, sans
doute; mais, comme tu dis, il en souffre.
-- Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles,
remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amèrement que
nous ne soyons pas ainsi.
-- Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menées chez notre cousine,
Mlle Adrienne, qui a été si tendre, si bonne pour nous, comme il
nous disait avec admiration: «Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle
est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec
cela quelle grâce, quel charme!»
-- Oh! c'est bien vrai... Mlle de Cardoville était si belle, sa
voix était si douce, qu'en la regardant, qu'en l'écoutant, il nous
semblait que nous n'avions plus de chagrin.
-- Et c'est à cause de cela, vois-tu, Rose, que notre père, en
nous comparant à notre cousine et à tant d'autres belles
demoiselles, ne doit pas être fier de nous... et lui, si aimé, si
honoré, il aurait tant aimé être fier de ses filles?
Tout à coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit
avec anxiété:
-- Écoute... écoute... on parle bien haut dans la chambre de notre
père.
-- Oui... dit Blanche en prêtant l'oreille à son tour; et puis on
marche... c'est son pas...
-- Ah! mon Dieu... comme il élève la voix! il a l'air bien en
colère... il va peut-être venir...
Et à la pensée de l'arrivée de leur père... de leur père qui
pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardèrent
avec crainte.
Les éclats de voix devenant de plus en plus distincts, plus
courroucés, Rose, toute tremblante, dit à sa soeur:
-- Ne restons pas ici... viens dans notre chambre...
-- Pourquoi?
-- Nous entendrions malgré nous, les paroles de notre père, et il
ignore sans doute que nous sommes là...
-- Tu as raison... viens, viens, répondit Blanche en se levant
précipitamment.
-- Oh! j'ai peur... je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si
irrité.
-- Ah! mon Dieu!... dit Blanche en pâlissant et en s'arrêtant
involontairement, c'est à Dagobert qu'il parle ainsi...
-- Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la
sorte...?
-- Hélas! c'est quelque malheur...
-- Oh!... ma soeur... ne restons pas ici... cela fait trop de
peine d'entendre parler ainsi à Dagobert.
Le bruit retentissant d'un objet lancé ou brisé avec fureur dans
la pièce voisine épouvanta tellement les orphelines, que, pâles,
tremblantes d'émotion, elles se précipitèrent dans leur chambre,
dont elles fermèrent la porte.
Expliquons maintenant la cause du violent courroux du maréchal
Simon.