Le maréchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison
dans la rue des Trois-Frères; deux heures de relevée venaient de
sonner à la pendule de la chambre à coucher du maréchal, chambre
meublée avec une simplicité toute militaire: dans la ruelle du
lit, on voyait une panoplie composée des armes dont le maréchal
s'était servi pendant ses campagnes; sur le secrétaire, placé en
face du lit, était un petit buste de l'empereur en bronze, seul
ornement de l'appartement.
Au dehors, la température était loin d'être tiède; le maréchal,
pendant son long séjour dans l'Inde, était devenu très sensible au
froid; un assez grand feu brûlait dans la cheminée.
Une porte dissimulée dans la tenture, et donnant sur le palier
d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il
portait un panier de bois à brûler et s'avança lentement auprès de
la cheminée, devant laquelle il s'agenouilla, commençant de ranger
symétriquement des bûches dans une caisse placée près du foyer;
après quelques minutes occupées de la sorte, ce domestique,
toujours agenouillé, s'approchant insensiblement d'une autre
porte, placée à peu de distance de la cheminée, parut prêter
l'oreille avec une profonde attention, comme s'il eût voulu tâcher
d'entendre si l'on parlait dans la pièce voisine. Cet homme,
employé comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le
plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions
consistaient à porter le bois, à faire les commissions, etc.,
etc.; il servait, du reste, de jouet et de risée aux autres
domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui
remplissait à peu près les fonctions de majordome, avait baptisé
cet imbécile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui était resté,
surnom mérité, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par
la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez
grotesquement épaté, au menton fuyant, aux yeux bêtes et
écarquillés; que l'on joigne à ce signalement une veste de serge
rouge sur laquelle se découpait le triangle d'un tablier blanc, et
l'on conviendra que ce niais était parfaitement digne de son
sobriquet.
Néanmoins, au moment où Jocrisse prêtait une si curieuse attention
à ce qui pouvait se dire dans la pièce voisine, une étincelle de
vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et
stupide. Après avoir écouté un instant à la porte, Jocrisse revint
auprès de la cheminée, toujours en se traînant sur ses genoux;
puis, se relevant, il prit son panier à demi rempli de bois,
s'approcha de nouveau de la porte à travers laquelle il venait
d'écouter et frappa discrètement. Personne ne lui répondit.
Il frappa une seconde fois, et plus fort. Même silence.
Alors, il dit d'une voix enrouée, aigre, glapissante et grotesque
au possible:
-- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plaît, dans
la cheminée?
Ne recevant aucune réponse, Jocrisse posa son panier à terre,
ouvrit doucement la porte, entra dans la pièce voisine, après y
avoir jeté un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de
quelques secondes, en regardant de côté et d'autres avec anxiété,
comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important
et de mystérieux. Reprenant alors son panier, il se disposait à
sortir de la chambre du maréchal Simon, lorsque la porte de
l'escalier dérobé s'ouvrit de nouveau lentement et avec
précaution. Dagobert parut.
Le soldat, évidemment surpris de la présence de Jocrisse, fronça
les sourcils et s'écria brusquement:
-- Que fais-tu là? À cette soudaine interpellation, accompagnée
d'un grognement hargneux dû à la mauvaise humeur de Rabat-Joie,
qui s'avançait sur les talons de son maître, Jocrisse poussa un
cri de frayeur réelle ou feinte; ce dernier cas échéant, afin de
donner sans doute plus de vraisemblance à son émoi; le niais
supposé laissa tomber sur le plancher son panier à demi rempli de
bois, comme si l'étonnement et la peur le lui eussent arraché des
mains.
-- Que fais-tu là... imbécile? reprit Dagobert, dont la
physionomie était alors profondément triste, et qui paraissait peu
disposé à rire de la poltronnerie de Jocrisse.
-- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel
dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes
pour prouver que ça n'aurait pas été de ma faute si je les avais
cassées!...
-- Je te demande ce que tu fais là... reprit Dagobert.
-- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, répondit Jocrisse en
montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre
de M. le duc, pour le brûler, s'il avait froid... parce qu'il le
fait.
-- C'est bon, ramasse ton panier et file...
-- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes
bistournées... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur!
-- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant
Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que
Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme
un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de
Jocrisse.
-- On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en
ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de...
-- Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en
mettant Jocrisse dehors.
Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé,
alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs,
et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat,
s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle,
décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre,
désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des
batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces
armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle,
lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie
un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de
vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en
l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.
Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement
auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un
air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait
d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne
chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le
soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber
sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de
tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de
la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant
sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à
Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut
indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de
l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que
d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la
cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener
dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains
passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée
jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière.
De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant
tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper
quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant
vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en
murmurant:
-- C'est égal... cette crainte est folle... mais _il _est si
extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent...
Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et
long silence:
-- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquiète trop... Et ces
pauvres petites!... Ah! c'est à fendre le coeur.
Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son
index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui
d'une vive agitation.
Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses
pensées intérieures:
-- Qu'est-ce que ça peut être?... Ce ne sont pas ces lettres...
c'est trop infâme... il les méprise... et pourtant... mais non,
non... il est au-dessus de cela.
Et Dagobert recommençait sa promenade d'un pas précipité. Soudain
Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tête du côté de la porte
de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants après on
frappait à la porte.
-- Qui est là? dit Dagobert. On ne répondit pas, mais on frappa de
nouveau.
Impatienté, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure
stupide de Jocrisse.
-- Pourquoi ne réponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le
soldat irrité.
-- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoyé tout à l'heure,
je ne me nommais pas de peur de vous fâcher en vous disant que
c'était encore moi.
-- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'écria
Dagobert, exaspéré en attirant dans la chambre Jocrisse, qui
restait sur le seuil.
-- Monsieur Dagobert, voilà... m'y voilà tout de suite... ne vous
fâchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme...
-- Après?...
-- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.
-- Son nom?
-- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant
et en ricanant d'un air niais.
-- Oui, son nom, imbécile; parle donc!
-- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que
vous me le demandez, son nom?
-- Mais, misérable, tu as donc juré de me mettre hors de moi,
s'écria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce
jeune homme?
-- Monsieur Dagobert, ne vous fâchez pas, écoutez-moi donc; ce
n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque
vous le savez.
-- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.
-- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune
homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout
de suite.
La stupidité de Jocrisse était si parfaitement jouée, que Dagobert
en fut dupe; plus apitoyé que courroucé d'une imbécillité
pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les
épaules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:
-- Suis-moi... Jocrisse obéit; mais avant de fermer la porte, il
fouilla dans sa poche, en tira mystérieusement une lettre et la
jeta derrière lui, sans détourner la tête, disant, au contraire, à
Dagobert, sans doute pour occuper son attention:
-- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas
voulu monter; c'est pour cela qu'il est resté en bas... Ce disant,
Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en évidence sur le
plancher de la chambre du maréchal Simon. Mais Jocrisse comptait
sans Rabat-Joie.
Soit qu'il regardât comme plus prudent de former l'arrière-garde,
soit respectueuse déférence pour un bipède, le digne chien n'était
sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait
merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant
tomber la lettre jetée par Jocrisse, il la prit délicatement entre
ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique
sans que celui-ci s'aperçût de cette nouvelle preuve de
l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.