D'autres événements se passèrent quelques jours après la funeste
soirée où M. Hardy, égaré jusqu'à la folie par la déplorable
exaltation mystique que Rodin était parvenu à lui inspirer, avait
supplié à mains jointes le père d'Aigrigny de le conduire loin de
Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer,
loin du monde à une vie de prières et d'austérités ascétiques.
Le maréchal Simon, depuis son arrivée à Paris, occupait avec ses
deux filles une maison de la rue des Trois-Frères.
Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous
sommes obligé de rappeler sommairement quelques faits à la mémoire
du lecteur.
Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le maréchal
Simon était venu consulter son père sur une question de la plus
haute gravité, et lui confier les pénibles appréhensions que lui
causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont
il ne pouvait pénétrer les causes. On se souvient que le maréchal
Simon professait pour la mémoire de l'empereur un culte religieux;
sa reconnaissance envers son héros avait été sans bornes, son
dévouement aveugle, son enthousiasme appuyé sur le raisonnement,
son affection aussi profonde que l'amitié la plus sincère, la plus
passionnée. Ce n'était pas tout. Un jour l'empereur, dans une
effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le
maréchal auprès du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit
en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beauté de
l'enfant: «Mon vieil ami, jure-moi de te dévouer au fils comme tu
t'es dévoué au père.»
Le maréchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la
Restauration, chef d'une conspiration militaire tentée au nom de
Napoléon II, il avait essayé, mais en vain, d'enlever un régiment
de cavalerie alors commandé par le marquis d'Aigrigny; trahi,
dénoncé, le maréchal, après un duel acharné avec le futur jésuite,
était parvenu à se réfugier en Pologne, et à échapper ainsi à une
condamnation à mort. Il est inutile de rappeler les événements
qui, de la Pologne, conduisirent le maréchal dans l'Inde et le
ramenèrent à Paris après la révolution de juillet, époque à
laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitèrent
et obtinrent à son insu la confirmation du titre et du grade que
l'empereur lui avait décernés avant Waterloo.
De retour à Paris après son long exil, le maréchal Simon, malgré
tout le bonheur qu'il éprouvait d'embrasser enfin ses deux filles,
avait été profondément frappé, en apprenant la mort de leur mère,
qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espéré la
retrouver à Paris; sa déception fut affreuse, et il la ressentit
cruellement, quoiqu'il cherchât de douces consolations dans la
tendresse de ses enfants.
Bientôt un ferment de trouble, d'agitation, fut jeté dans sa vie
par les machinations de Rodin. Grâce aux secrètes menées du
révérend père à la cour de Rome et à Vienne, un de ses émissaires,
capable d'inspirer toute confiance par ses antécédents, et
appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de témoignages,
de preuves, de faits irrécusables, alla trouver le maréchal Simon
et lui dit:
-- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom
de Napoléon inspire encore à l'Europe. À cette lente agonie, vous,
maréchal Simon, vous, un des plus fidèles amis de l'empereur, vous
pouvez peut-être arracher ce malheureux prince. La correspondance
que voici prouve que l'on pourra sûrement et secrètement nouer à
Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes
parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne
serait disposée à favoriser l'évasion du prince. Il est donc
possible, grâce à une tentative imprévue, hardie, d'enlever
Napoléon II à l'Autriche, qui le laisse peu à peu s'éteindre dans
une atmosphère mortelle pour lui. L'entreprise est téméraire, mais
elle a des chances de réussite, que vous, plus que tout autre,
maréchal Simon, pouvez assurer; car votre dévouement à l'empereur
est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815,
vous avez déjà conspiré au nom de Napoléon II.
L'état de langueur, de dépérissement du roi de Rome était alors en
France de notoriété publique; on allait même jusqu'à affirmer que
le fils du héros était soigneusement élevé par des prêtres dans la
complète ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par
une exécrable machination, on tentait chaque jour de comprimer,
d'éteindre les instincts vaillants et généreux qui se
manifestaient chez ce malheureux enfant; les âmes les plus froides
étaient alors émues, attendries, au récit de sa touchante et
fatale destinée.
En se rappelant le caractère héroïque, la loyauté chevaleresque du
maréchal Simon, en acceptant son culte passionné pour l'empereur,
on comprend que le père de Rose et de Blanche devait plus que
personne s'intéresser ardemment au sort du jeune prince, et que,
si l'occasion se présentait, le maréchal devait se regarder comme
obligé à ne pas se borner à de stériles regrets.
Quant à la réalité de la correspondance exhibée par l'émissaire de
Rodin, cette correspondance avait été indirectement soumise par le
maréchal à une épreuve contradictoire, grâce aux relations d'un de
ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission à Vienne du
temps de l'empire; il résulta de cette investigation, faite
d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien
ébruiter, il résulta que le maréchal pouvait écouter sérieusement
les ouvertures qu'on lui faisait. Dès lors, cette proposition jeta
le père de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexité; car,
pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui
fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effrayé de
cette séparation, il renonçait à tenter de sauver le roi de Rome,
dont la douloureuse agonie était réelle et connue de tous, le
maréchal se regardait comme parjure à la promesse faite à
l'empereur.
Pour mettre un terme à ces pénibles hésitations, plein de
confiance dans l'inflexible droiture du caractère de son père, le
maréchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil
ouvrier républicain, blessé mortellement pendant l'attaque de la
fabrique de M. Hardy, mais préoccupé, même durant ses derniers
instants, des graves confidences de son fils, expira en lui
disant: «Mon fils, tu as un grand devoir à remplir; sous peine de
ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de méconnaître ma
dernière volonté, tu dois... sans hésiter...»
Mais, par une déplorable fatalité, les derniers mots, qui devaient
compléter la pensée du vieil ouvrier, furent prononcés d'une voix
éteinte, complètement inintelligible; il mourut donc, laissant le
maréchal Simon dans une anxiété d'autant plus funeste, que l'un
des deux seuls partis qu'il eût à prendre était formellement
flétri par son père, dans le jugement duquel il avait la foi la
plus absolue, la plus méritée.
En un mot, son esprit se torturait à deviner si son père avait eu
la pensée de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de
ne pas quitter ses filles, et de renoncer à une entreprise trop
hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de
ne pas hésiter à abandonner ses enfants pendant quelque temps,
afin d'accomplir le serment fait à l'empereur, et d'essayer au
moins d'arracher Napoléon II à une captivité mortelle. Cette
perplexité, rendue plus cruelle par certaines circonstances que
l'on dira plus tard; la profonde douleur causée au maréchal Simon
par la fin tragique de son père, mort entre ses bras; le souvenir
incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil;
enfin le chagrin dont il était chaque jour affecté en voyant la
tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient porté des
coups douloureux au maréchal Simon; disons enfin que, malgré son
intrépidité naturelle, si vaillamment éprouvée par vingt ans de
guerre, les ravages du choléra, de cette maladie terrible dont sa
femme avait été victime en Sibérie, causaient au maréchal une
involontaire épouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de
batailles avait froidement bravé la mort, sentait quelquefois
faillir la fermeté habituelle de son caractère à la vue des scènes
de désolation et de deuil que Paris offrait à chaque pas.
Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait réuni autour d'elle
les membres de sa famille, afin de les prémunir contre les trames
de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et
pour Blanche parut exercer sur leur mystérieux chagrin une si
heureuse influence, que le maréchal, oubliant un instant de bien
funestes préoccupations, ne songea qu'à jouir de cet heureux
changement, hélas, de trop courte durée!
Ces faits expliqués et rappelés au lecteur, nous continuerons ce
récit.