On se souvient sans doute que Rodin était allé, quoiqu'il fût
alors inconnu à M. Hardy, le trouver à sa fabrique pour lui
dévoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui
n'avait précédé que de quelques moments un second malheur non
moins horrible, car c'est en présence de Rodin que M. Hardy avait
appris le départ inattendu de la femme qu'il adorait. D'après les
scènes précédentes, l'on comprend combien devait lui être cruelle
la présence inopinée de Rodin. Pourtant, grâce à la salutaire
influence des conseils de Gabriel, il se rasséréna peu à peu. À la
contraction de ses traits succéda un calme triste, et il dit à
Rodin:
-- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, à vous rencontrer
dans cette maison.
-- Hélas! mon Dieu, monsieur, répondit Rodin en soupirant, je ne
croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes
jours, lorsque je suis allé, sans vous connaître, mais seulement
dans le but de rendre service à un honnête homme... vous dévoiler
une grande indignité.
-- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un véritable
service... et peut-être, dans ce moment pénible, vous aurai-je mal
exprimé ma gratitude... car, à l'instant même où vous veniez me
révéler la trahison de M. de Blessac...
-- Vous avez été accablé, par une nouvelle bien douloureuse pour
vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la
brusque arrivée de cette pauvre dame, pâle, effarée, qui, sans
s'inquiéter de ma présence, est venue vous apprendre qu'une
personne dont l'affection vous était bien chère venait tout à coup
de quitter Paris.
-- Oui, monsieur, et, sans songer à vous remercier, je suis parti
précipitamment, reprit M. Hardy avec mélancolie.
-- Savez-vous, monsieur, dit Rodin après un moment de silence,
qu'il y a quelquefois des rapprochements étranges?
-- Que voulez-vous dire, monsieur?
-- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une
manière infâme... moi-même... je...
Rodin s'interrompit comme s'il eût été vaincu par une vive
émotion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que
M. Hardy lui dit avec intérêt:
-- Qu'avez-vous, monsieur?...
-- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grâce aux
religieux conseils de l'angélique abbé Gabriel, je suis parvenu à
comprendre la résignation; pourtant, parfois encore, à de certains
souvenirs, j'éprouve une douleur aiguë... Je vous disais donc,
reprit Rodin d'une voix assurée, que le lendemain du jour où
j'étais allé vous dire: «On vous trompe...» j'étais moi-même
victime d'une horrible déception... Un fils adoptif, un malheureux
enfant abandonné que j'avais recueilli...
Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses
yeux et dit:
-- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont
indifférentes... Excusez l'indiscrète douleur d'un pauvre
vieillard bien abattu...
-- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit
indifférent, répondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'êtes pas un
étranger pour moi... vous m'avez rendu un véritable service... et
nous ressentons tous deux une vénération commune pour un jeune
prêtre...
-- L'abbé Gabriel! s'écria Rodin en interrompant M. Hardy; ah!
monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez
ses soins, son dévouement pour moi pendant ma longue maladie,
qu'une affreuse douleur avait causée... si vous saviez la douceur
ineffable des conseils qu'il me donnait!...
-- Si je le sais!... monsieur, s'écria M. Hardy, oh! oui, je sais
combien son influence est salutaire.
-- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les préceptes de
la religion sont remplis de mansuétude? reprit Rodin avec
exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils
font aimer, espérer, au lieu de craindre et trembler?
-- Hélas! monsieur, dans cette maison même, dit M. Hardy, j'ai pu
faire cette comparaison...
-- Moi, dit Rodin, j'ai été assez heureux pour avoir tout de suite
l'angélique abbé Gabriel pour mon confesseur... ou plutôt pour
confident...
-- Oui... reprit M. Hardy, car il préfère la confiance... à la
confession...
-- Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de
bonhomie et de naïveté inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un
homme... c'est un ange; sa parole pénétrante convertirait les plus
endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans être
impie, j'avais vécu dans des sentiments de religion prétendue
naturelle; mais l'angélique abbé Gabriel a peu à peu fixé mes
vagues croyances, leur a donné un corps, une âme... enfin... il
m'a donné la foi.
-- Ah!... c'est que c'est un prêtre selon le Christ, lui, un
prêtre tout amour et pardon! s'écria M. Hardy.
-- Ce que vous dites là est si vrai, reprit Rodin, que j'étais
arrivé ici presque furieux de chagrin: tantôt, pensant à ce
malheureux qui avait payé mes bontés paternelles par la plus
monstrueuse ingratitude, je me livrais à tous les emportements du
désespoir; tantôt je tombais dans un anéantissement morne, glacé
comme celui de la tombe... mais tout à coup l'abbé Gabriel
paraît... les ténèbres disparaissent, et le jour luit pour moi.
-- Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements étranges,
dit M. Hardy, cédant de plus en plus à la confiance et à la
sympathie que faisaient naître nécessairement en lui tant de
rapports entre sa position et la prétendue position de Rodin. Et,
tenez, franchement, ajouta-t-il, je me félicite maintenant de vous
avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais été capable
encore de retomber dans des accès de lâche faiblesse, votre
exemple seul m'en empêcherait... Depuis que je vous entends, je me
sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'angélique
abbé, comme vous le dites si bien...
-- Le pauvre vieillard n'aura donc pas à regretter d'avoir écouté
le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit
Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un
souvenir dans ce monde où vous allez retourner?
-- Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question:
Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison?
-- Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si
peu distrait dans ses prières! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin
d'un ton rempli de mansuétude, on m'a fait tant de mal... on m'a
fait tant souffrir... la conduite de l'infortuné qui m'a trompé a
été si horrible, il s'est jeté dans de si graves désordres, que
Dieu doit être bien irrité... contre lui; je suis si vieux, que
c'est à peine si, en passant dans de ferventes prières le peu de
jours qui me restent, je puis espérer de désarmer le juste
courroux du Seigneur. Oh! la première, la prière... c'est l'abbé
Gabriel qui m'en a révélé toute la puissance, toute la douceur...
mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.
-- En effet... ces devoirs sont grands et sacrés... répondit
M. Hardy d'un air pensif.
-- Connaissez-vous la vie de Rancé? dit tout à coup Rodin en
jetant sur M. Hardy un regard d'une expression étrange.
-- Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?... dit M. Hardy, surpris
de la question de Rodin; j'ai très vaguement, et il y a bien
longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.
-- C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de
la toute-puissance de la prière... et de l'état d'extase presque
divin où elle peut conduire les âmes religieuses... En quelques
mots, voici cette instructive histoire: M. de Rancé... Mais,
pardon... je crains d'abuser de vos moments.
-- Non... non... reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire,
au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intéresse... Mon
entretien avec l'abbé Gabriel a été brusquement interrompu, et en
vous écoutant il me semble entendre continuer le développement de
ses pensées... Parlez donc, je vous en conjure.
-- De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai
puisé, grâce à notre angélique abbé, dans la conversion de
M. Rancé vous fût aussi profitable qu'il me l'a été.
-- C'est aussi l'abbé Gabriel...
-- Qui, à l'appui de ses exhortations, m'a cité cette espèce de
parabole, répondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a
retrempé, raffermi, rassuré mon pauvre vieux coeur à moitié
brisé... n'est-ce pas à la consolante parole de ce jeune prêtre
que je le dois?
-- Alors je vous écoute avec un double intérêt.
-- M. de Rancé était un homme du monde, reprit Rodin en observant
attentivement M. Hardy, un homme d'épée, jeune, ardent et beau; il
aimait une jeune fille de haute condition. Quels empêchements
s'opposaient à leur union, je l'ignore; mais cet amour était
demeuré caché et il était heureux: chaque soir, par un escalier
dérobé, M. de Rancé se rendait auprès de sa maîtresse. C'était,
dit-on, un de ces amours passionnés que l'on éprouve une seule
fois dans la vie. Le mystère, le sacrifice même que faisait la
malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient
donner à cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis
dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passèrent
deux années dans un délire de coeur, dans une ivresse de volupté
qui tenait de l'extase.
À ces mots, M. Hardy tressaillit... pour la première fois depuis
bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brûlante; son
coeur battit avec force malgré lui; il se souvenait que naguère
encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et
mystérieux.
Quoique le jour baissât de plus en plus, Rodin, jetant un coup
d'oeil oblique et pénétrant sur M. Hardy, s'aperçut de
l'impression qu'il lui causait, et continua:
-- Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa
maîtresse, si leur liaison était découverte, M. de Rancé voulait
rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivrée d'amour,
se jetait au cou de son amant, le menaçait, dans le langage le
plus passionné, de tout révéler, de tout braver, s'il pensait
encore la quitter... Trop faible, trop amoureux pour résister aux
prières de sa maîtresse... M. de Rancé cédait encore, et tous
deux, s'abandonnant au torrent de délice qui les entraînait,
enivrés d'amour, oubliaient le monde et jusqu'à Dieu même.
M. Hardy écoutait Rodin avec une avidité fiévreuse, dévorante.
L'insistance du jésuite à s'appesantir à dessein sur la peinture
presque sensuelle d'un amour ardent et caché ravivait de plus en
plus dans l'âme de M. Hardy de brûlants souvenirs jusqu'alors
noyés dans les larmes; au calme bienfaisant où les suaves paroles
de Gabriel avaient laissé M. Hardy succédait une agitation sourde,
profonde, qui, se combinant avec la réaction des secousses de
cette journée, commençait à jeter son esprit dans un trouble
étrange.
Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la
sorte:
-- Un jour fatal arriva: M. de Rancé, obligé d'aller à la guerre,
quitte cette jeune fille; mais après une courte campagne, il
revient plus passionné que jamais. Il avait écrit secrètement
qu'il arriverait presque en même temps que sa lettre; il arrive en
effet; c'était la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier
dérobé qui conduisait à la chambre de sa maîtresse, entre, le
coeur palpitant de désir et d'espoir... Sa maîtresse... était
morte depuis le matin.
-- Ah!... s'écria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains
avec terreur.
-- Elle était morte, reprit Rodin. Deux cierges brûlaient auprès
de sa couche funèbre; M. de Rancé ne croit pas, ne veut pas
croire, lui, qu'elle est morte; il se jette à genoux auprès du
lit; dans son délire, il prend cette jeune tête si belle, si
chérie, si adorée, pour la couvrir de baisers... Cette tête
charmante se détache du cou... et lui reste entre les mains...
Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer pâle et muet de
terreur... oui, la jeune fille avait succombé à un mal si rapide,
si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers
sacrements. Après sa mort, les médecins, pour tâcher de découvrir
la cause de ce mal inconnu, avaient dépecé ce beau corps...
À ce moment du récit de Rodin, le jour tirait à sa fin; il ne
régnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clarté
crépusculaire au milieu de laquelle se détachait vaguement la
sinistre et pâle figure de Rodin, vêtu de sa longue robe noire;
ses yeux semblaient étinceler d'un feu diabolique.
M. Hardy, sous le coup des violentes émotions dont le frappait ce
récit, si étrangement mélangé de pensées de mort, de volupté,
d'amour et d'horreur, restait atterré, immobile, attendant la
parole de Rodin avec un inexprimable mélange de curiosité,
d'angoisse et d'effroi.
-- Et M. de Rancé? dit-il enfin d'une voix altérée en essuyant son
front inondé d'une sueur froide.
-- Après deux jours d'un délire insensé, reprit Rodin, il
renonçait au monde, il s'enfermait dans une solitude
impénétrable... Les premiers temps de sa retraite furent
affreux... dans son désespoir il poussait des cris de douleur et
de rage qu'on entendait au loin... deux fois il tenta de se tuer
pour échapper à de terribles visions...
-- Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de
curiosité pleine d'angoisse.
-- Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions
effrayantes... Cette jeune fille, morte pour lui en état de péché
mortel, il la voyait plongée au milieu des flammes éternelles! Sur
son beau visage, défiguré par les tortures infernales, éclatait le
rire désespéré des damnés... Ses dents grinçaient de rage; ses
bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix
agonisante et vengeresse elle criait à son séducteur: «Toi qui
m'as perdue, sois maudit... maudit... maudit!...»
En prononçant ces trois derniers mots, Rodin s'avança trois pas
vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaçant. Si
l'on songe à l'état d'affaissement, de trouble, d'épouvante, où se
trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jésuite venait de remuer
et d'agiter au fond de l'âme de cet infortuné tous les ferments
sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais
non pas éteint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait
aussi d'avoir séduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait,
selon la religion des catholiques, condamner aux flammes
éternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette
fantasmagorie évoquée dans cette silencieuse solitude, à la tombée
du jour, par ce prêtre à figure sinistre. Aussi cet effet fut-il
pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que
le jésuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que développer,
pour ainsi dire, quoiqu'à un autre point de vue, les idées de
Gabriel.
Le jeune prêtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'était
plus doux, plus ineffable que de demander à Dieu le pardon de ceux
qui nous ont fait du mal ou que nous avons égarés?... Or, le
pardon implique l'idée du châtiment, et c'est ce châtiment que
Rodin s'efforçait de peindre à sa victime sous de si terribles
couleurs.
M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilatée par
l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait écouter
encore Rodin, quoique celui-ci eût cessé de parler... et répétait
machinalement: _Maudit!... maudit!... maudit!..._
Puis, tout à coup, il s'écria dans une sorte d'égarement:
-- Et moi aussi... je serai maudit! Cette femme à qui j'ai fait
oublier des devoirs sacrés aux yeux des hommes, que j'ai rendue
mortellement coupable aux yeux de Dieu... cette femme, un jour
aussi plongée dans les flammes éternelles, les bras tordus par le
désespoir... pleurant du sang... me criera du fond de l'abîme:
_Maudit!... maudit!... maudit!..._ Un jour, ajouta-t-il avec un
redoublement de terreur, un jour... et qui sait? à cette heure
peut-être, elle me maudit... car ce voyage à travers l'Océan...
s'il lui avait été fatal!!! si un naufrage!!! Ô! mon Dieu!... elle
aussi... morte en péché mortel... à jamais damnée!!! Oh! pitié...
pour elle... mon Dieu!... accablez-moi de votre courroux; mais
pitié pour elle... je suis le seul coupable!...
Et le malheureux, presque en délire, tomba à genoux les mains
jointes.
-- Monsieur, s'écria Rodin d'une voix affectueuse et pénétrée, en
s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami...
calmez-vous... rassurez-vous; je serais désolé de vous
désespérer... Hélas! mon intention est toute contraire...
-- Maudit! maudit!... Elle me maudira aussi... elle que j'ai tant
aimée!... Livrée aux flammes de l'enfer... murmura M. Hardy en
frémissant et ne paraissant pas entendre Rodin.
-- Mais, mon cher monsieur, écoutez-moi donc, je vous en supplie,
reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous
la trouverez aussi consolante qu'elle vous paraît effrayante... Au
nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre
angélique abbé Gabriel sur la douceur de la prière...
Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint à lui, et s'écria navré:
-- Ah! ses paroles étaient douces et bienfaisantes!... où sont-
elles? Oh! par pitié... répétez-les-moi, ces saintes paroles.
-- Notre angélique abbé Gabriel, reprit Rodin, parlait de la
douceur de la prière...
-- Oh! oui... la prière...
-- Eh bien, mon bon monsieur, écoutez-moi, et vous allez voir que
c'est la prière qui a sauvé M. de Rancé... qui en a fait un saint.
Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dépeindre, ces
visions menaçantes... c'est la prière qui les a conjurés, qui les
a changés en célestes délices.
-- Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accablée, parlez-
moi de Gabriel... parlez-moi du ciel... oh! mais plus de ces
flammes... de cet enfer... où des femmes coupables pleurent du
sang...
-- Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer,
son accent avait été dur et menaçant, autant il devint tendre et
chaleureux en prononçant les paroles suivantes: Non, plus de ces
images du désespoir... car, je vous l'ai dit, après avoir souffert
des tortures infernales, grâce à la prière, comme vous disait
l'abbé Gabriel, M. de Rancé a goûté les joies du paradis.
-- Les joies du paradis! répéta M. Hardy en écoutant avec avidité.
-- Un jour, au plus fort de sa douleur, un prêtre... un bon
prêtre... un abbé Gabriel, parvient jusqu'à M. de Rancé. Ô
bonheur!... ô Providence!... en peu de jours, il initie cet
infortuné aux saints mystères de la prière... de cette pieuse
intercession de la créature vers le Créateur en faveur d'une âme
exposée au courroux céleste. Alors M. de Rancé semble
transformé... ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie,
plus sa ferveur, plus son espoir augmentent... il sent que Dieu
l'écoute... Au lieu d'oublier cette femme si chérie, il passe les
heures à songer à elle, en priant pour son salut à elle... Oui,
renfermé avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul à seul
avec ce souvenir adoré, il passe les jours, les nuits, à prier
pour elle... dans une extase ineffable, brûlante, je dirais
presque... amoureuse.
Il est impossible de rendre l'accent d'une énergie presque
sensuelle avec lequel Rodin prononça ce mot: _amoureuse_.
M. Hardy tressaillit d'un frisson à la fois ardent et glacé; pour
la première fois, son esprit, affaibli, fut frappé de l'idée des
funestes voluptés de l'ascétisme, de l'extase, cette déplorable
catalepsie, souvent érotique, de sainte Thérèse, de sainte
Aubierge, etc.
Rodin, pénétrant la pensée de M. Hardy, continua:
-- Oh! ce n'est pas M. de Rancé qui se serait contenté, lui, d'une
prière vague, distraite, faite çà et là au milieu des agitations
mondaines qui l'absorbent et l'empêchent d'arriver à l'oreille du
Seigneur... Non... non... au plus profond même de sa solitude, il
cherche encore à rendre sa prière plus efficace, tant il désire
ardemment le salut éternel de cette maîtresse d'au delà du
tombeau!
-- Que fait-il encore?... oh! que fait-il donc encore dans sa
solitude? s'écrie M. Hardy, dès lors livré sans défense à
l'obsession du jésuite.
-- D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se
fait... religieux...
-- Religieux!... répéta M. Hardy d'un air pensif.
-- Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa
prière est bien plus favorablement accueillie du ciel... et
puis... comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pensée
est encore quelquefois distraite par la matière, il jeûne, il se
mortifie, il dompte, il macère tout ce qu'il y a de charnel en
lui, afin de devenir tout esprit, et que la prière sorte de son
sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur
ainsi que le parfum de l'encens...
-- Oh!... quel rêve enivrant! s'écria M. Hardy, de plus en plus
sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme
adorée... devenir esprit... parfum... lumière!...
-- Oui, esprit, parfum, lumière... dit Rodin en appuyant sur ces
mots; mais ce n'est pas un rêve... Que de religieux, que de moines
reclus sont, comme M. de Rancé, arrivés à une divine extase à
force de prières, d'austérités, de macérations! Et si vous
connaissiez les célestes voluptés de ces extases!... Ainsi aux
visions enchanteresses... Que de fois, après une journée de jeûne
et une nuit passée en prières et en macérations, il tomba épuisé,
évanoui, sur les dalles de sa cellule!... Alors, à
l'anéantissement de la matière succédait l'essor des esprits... Un
bien-être inexprimable s'emparait de ses sens... de divins
concerts arrivaient à son oreille ravie... une lueur à la fois
éblouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pénétrait à
travers ses paupières fermées; puis, aux vibrations harmonieuses
des harpes d'or des séraphins, au milieu d'une auréole de lumière
auprès de laquelle le soleil est pâle, le religieux voyait
apparaître cette femme si adorée.
-- Cette femme que, par ses prières, il avait enfin arrachée aux
flammes éternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante.
-- Oui, elle-même, reprit Rodin avec une véritable et suave
éloquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors,
grâce aux prières de son amant, que le Seigneur avait exaucées,
cette femme ne pleurait plus du sang... elle ne tordait plus ses
beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non... toujours
belle... oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'était sur
la terre... belle de l'éternelle beauté des anges... elle souriait
à son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant
d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et
passionnée: «Gloire au Seigneur, gloire à toi, ô mon amant bien-
aimé!... Tes prières ineffables, tes austérités m'ont sauvée; le
Seigneur m'a placée parmi ses élus... Gloire à toi, mon amant
bien-aimé...» Alors, radieuse dans sa félicité, elle se baissait
et effleurait de ses lèvres parfumées d'immortalité les lèvres du
religieux en extase... et bientôt leur âme s'exhalait dans un
baiser d'une volupté brûlante comme l'amour, chaste comme la
grâce, immense comme l'éternité[31].
-- Oh!... s'écria M. Hardy en proie à un complet égarement... oh!
toute une vie de prières... de jeûnes, de tortures, pour un pareil
moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damnée peut-
être...
-- Que dites-vous, un pareil moment! s'écria Rodin, dont le crâne
jaune était baigné de sueur comme celui d'un magnétiseur.
Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus près
encore, comme s'il eût voulu lui insuffler le délire brûlant où il
voulait le plonger:
-- Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque
chaque jour, que M. de Rancé, plongé dans l'extase d'un divin
ascétisme, goûtait ces voluptés profondes, ineffables, inouïes,
surhumaines, qui sont aux voluptés terrestres... ce que l'éternité
est à la vie humaine.
Voyant sans doute M. Hardy au _point _où il le voulait, et la nuit
étant d'ailleurs presque entièrement venue, le révérend père
toussa deux ou trois fois d'une manière significative en regardant
du côté de la porte. À ce moment, M. Hardy, au comble de
l'égarement, s'écria d'une voix suppliante, insensée:
-- Une cellule... une tombe... et l'extase avec elle!... La porte
de la chambre s'ouvrit, et le père d'Aigrigny entra portant un
manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumière
à la main.
* * * * *
Environ dix minutes après cette scène, une douzaine d'hommes
robustes, à figure franche et ouverte, et conduits par Agricol,
entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas
joyeux vers la porte des révérends pères. C'était une députation
des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le
remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait à
leur tête. Tout à coup il vit de loin une voiture de poste sortir
de la maison de retraite; les chevaux, lancés et vivement fouettés
par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct,
plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie,
plus le coeur d'Agricol se serrait... Cette impression devint si
vive, qu'elle se changea bientôt en une prévision terrible; et au
moment où ce coupé, dont tous les stores étaient baissés, allait
passer devant lui, le forgeron obéissant à un pressentiment
insurmontable, s'écria en s'élançant à la tête des chevaux:
-- Amis... à moi!
-- Postillon!... dix louis!... au galop!... écrase-le sous tes
roues! cria, derrière le store, la voix militaire du père
d'Aigrigny.
On était en plein choléra; le postillon avait entendu parler des
massacres des empoisonneurs; déjà fort effrayé de la brusque
agression d'Agricol, il lui asséna sur la tête un vigoureux coup
de manche de fouet, qui étourdit et renversa le forgeron; puis,
piquant son porteur à l'éventrer, le postillon mit ses trois
chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement,
pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son
action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du
forgeron et tâchaient de le ranimer.