XXXVI. La visite.

Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de

dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus

généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des

révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune

missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses

machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen

extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué

contre l'aveuglement de M. Hardy.

-- Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy,

après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots,

vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance...

Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un

domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une

large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit

l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant

à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta

précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche

ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.

-- Ô mon Dieu!... s'écria involontairement Gabriel d'une voix

douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:

-- Pardon... monsieur...

-- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?... dit

M. Hardy avec intérêt.

-- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il

ajouta en se parlant à lui même:

-- Ainsi... c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on

n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre

de me justifier...

Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation

profonde:

-- Il n'importe... je dois obéir... j'obéirai... mes voeux m'y

obligent.

M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que

d'inquiétude, lui dit affectueusement:

-- Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien

récemment acquises... ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je

vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un

peu...

-- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un

bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la

résignation à un chagrin cruel.

-- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy.

-- Ou plutôt, non... une surprise pénible, dit Gabriel.

Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa

joue, et reprit:

-- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les

consolations ne me manqueront pas... elles commencent déjà,

puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie... Adieu

donc, mon frère... à bientôt...

-- Vous me quittez!...

-- Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est

parvenue ici... puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je

reçois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira

votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer... et,

quand vous le voudrez, nous nous reverrons.

Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la

cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:

-- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je

quitte aujourd'hui cette maison.

-- À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main

de M. Hardy.

Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au

moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre

les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le

retenir auprès de lui.

Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en

souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:

-- Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai

souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur...

lorsqu'on les laisse seuls.

-- Et moi, je suis rassuré sur vous... Je vous laisse avec des

pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles

suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon

Agricol... qui ne peut tarder à revenir... Encore adieu, et à

demain, mon frère.

-- Adieu... et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de

venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui

pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis resté

si longtemps immobile dans les ténèbres.

-- À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et

prière.

-- Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on

est bien fort. Et il resta seul.

Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait

ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se

reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt

après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends

pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur

et doux rayonnement de la présence de Gabriel... cette sorte de

réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions

profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état

d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis

si longtemps.

Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de

Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire

des révérends pères entra et lui remit une lettre.

-- De qui cette lettre? demanda M. Hardy.

-- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le

domestique en s'inclinant.

Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats,

parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant

la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner

benoîtement ses pouces.

M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut

ce qui suit:

«Monsieur,

«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que

je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue

maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis,

vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que

nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la

circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a

été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous

l'ayez oubliée...»

M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs,

et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de

lire:

«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et

si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis

résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout

en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que

vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé

Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère

le plus au monde.

«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible

retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir

favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre

vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut

espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société,

qu'il a quittée pour toujours?

«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez

recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui

qui a l'honneur d'être,

«Monsieur,

«Avec la plus haute considération, votre très humble et très

obéissant serviteur,

«RODIN.»

Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la

signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha

longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle

grave circonstance celui-ci faisait allusion.

Après un assez long silence, il dit au domestique:

-- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?

-- Oui, monsieur.

-- Et... qu'est-ce que M. Rodin?

-- Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a

failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est

convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il

fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de

plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est

monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en

s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.

-- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me

rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.

-- Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je

la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il

est allé faire ses adieux.

-- Ses adieux?

-- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.

-- Pour qui? demanda M. Hardy.

-- Pour le père d'Aigrigny, monsieur.

-- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.

-- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent,

dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père

n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le

révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur...

Mais que faut-il répondre à M. Rodin?

La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était

conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de

considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité

naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au

moment de quitter la maison, répondit au domestique:

-- Veuillez dire à M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de

venir, je l'attends ici.

-- Je vais à l'instant le prévenir, monsieur, dit le domestique en

s'inclinant, et il sortit.

Resté seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait être

M. Rodin, s'occupa de quelques menus préparatifs de départ; pour

rien au monde il n'eût voulu passer la nuit dans cette maison, et,

afin d'entretenir son courage, il se rappelait à chaque instant

l'évangélique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants

récitent quelques litanies pour ne pas succomber à la tentation.

Bientôt le domestique rentra et dit à M. Hardy:

-- M. Rodin est là, monsieur.

-- Priez-le d'entrer.

Rodin entra, vêtu de sa robe de chambre noire, et tenant à la main

son vieux bonnet de soie.

Le domestique disparut. Le jour commençait à baisser.

M. Hardy se leva pour aller à la rencontre de Rodin, dont il ne

distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le révérend

père fut arrivé dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la

porte-fenêtre, M. Hardy, ayant un instant contemplé le jésuite, ne

put retenir un léger cri arraché par la surprise et par un

souvenir cruel. Ce premier mouvement d'étonnement et de douleur

passé, M. Hardy, revenant à lui, dit à Rodin d'une voix altérée:

-- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la

circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la première fois

était bien grave...

-- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et

satisfaite, j'étais sûr que vous ne m'aviez pas oublié.

Le juif errant - Tome II · 第 93 / 128 题